II Actes et Paroles
J’ai de la méfiance, car je ne puis concilier ses déclarations et les faits suivants :
Ministre de la guerre, le général Boulanger disait : « L’armée ne doit pas faire de politique, il n’en sera fait par personne. »
Commandant de corps d’armée, il ne s’occupe que de politique.
Ministre, il disait « Tant que je serai son chef, l’armée n’a pas à être juge, elle n’aura qu’à obéir. »
Commandant de corps d’armée, il n’obéit pas.
Ministre, il mettait en non activité et plaçait hors cadre le général Schmitz pour s’être permis un blâme indirect à l’un de ses actes.
Commandant de corps d’armée, il se fait interviewer pour attaquer le Ministre de la guerre.
Ministre, il a frappé le général Saussier parce qu’il avait publié une lettre insignifiante sans autorisation.
Général, il fait publier des lettres par MM. Laur et Laguerre, en disant : « Ce n’est pas moi ! » Malice cousue de fil blanc !
Ce commandant de corps d’armée, d’une discipline si sévère pour les autres, vient à Paris avec des déguisements de Tricoche pour organiser une propagande électorale sur son nom, à lui, général inéligible !
Ce commandant de corps d’armée, ce général affirme qu’il est resté étranger aux actes de M. Thiébaut, et, dans des dépêches adressées au comte Dillon, il « recommande de travailler ferme la presse et l’opinion. »
Clérical à Belley, assidu aux offices, il écrit au duc d’Aumale la lettre suivante :
C’est vous qui m’avez proposé pour général ; c’est à vous que je dois ma nomination.
Aussi, en attendant que je puisse le faire de vive voix à mon premier passage à Paris, je vous prie d’agréer l’expression de ma vive reconnaissance. Je serai toujours fier d’avoir servi sous un chef tel que vous, et béni serait le jour qui me rappellerait sous vos ordres.
Daignez agréer, Monseigneur, l’assurance de mon plus profond et plus respectueux dévouement.
Général Boulanger.
Expulsant en 1886 le duc d’Aumale, il nie la lettre jusqu’à ce que l’autographe en soit mis sous les yeux du public.
Rentré dans la vie civile, candidat, député, il continue ses contradictions :
Le 30 mai 1887, en quittant le Ministère, il affirme sa « fidélité aux lois constitutionnelles, dont le respect doit, dans nos cœurs, dominer tous les autres sentiments. »
C’est pourquoi il n’a pas de termes de mépris assez forts pour elles !
Le 3 mars 1888, il écrivait : « Jamais, pour quoi que ce soit, et à quelque époque que ce soit, je ne ferai alliance avec les ennemis de la République. »
C’est pourquoi il a pour allié le marquis de Breteuil, monarchiste, et le baron Dufour, bonapartiste.
Le 12 avril, il déclare qu’il aspire à la Présidence de la République.
Le 27 avril, il affirme qu’il en votera la suppression. Dans son projet de résolution du 4 juin, voici comment il la comprend : « Ce qui importe, c’est que le chef de l’État cesse d’avoir la situation effacée que lui a faite la Constitution de 1875. »
Le 10 avril, il déclare « qu’il ne veut représenter à la Chambre que les électeurs du Nord. »
Le 21 avril, il déclare qu’il est et entend rester député du Nord.
C’est pourquoi il devient candidat dans l’Ardèche, dans la Charente-Inférieure, dans la Somme et dans la Seine, sans compter les départements où il pose sa candidature tout en la désavouant !
Dans d’autres circonstances, on trouve les mêmes contradictions.
Se trouvant insulté, au Sénat, par M. de Lareinty, il choisit le pistolet au lieu de l’épée, et il a l’air de faire une grâce à son adversaire. Son pistolet rate, et le général Boulanger fait dire : « Le général n’a pas tiré, » et, par cette équivoque, tourne un accident en apparence de générosité.
Le 22 juillet 1887, M. Jules Ferry l’ayant appelé « Saint-Arnaud de café-concert, » il veut un duel au pistolet « pour égaliser les chances », dit-il. Ses témoins émettent des prétentions en dehors de toutes les habitudes. Les témoins de M. Jules Ferry eurent le tort de paraître reculer. M. Boulanger s’écria qu’« il ne voulait pas d’un duel presque sans danger », « un duel pas sérieux », « une réparation dérisoire » (Lettre du 6 août).
Jugeait-il donc ainsi son duel avec M. de Lareinty ? Alors, c’était donc un duel pour rire, pour amuser la galerie, et non pas « pour venger son honneur de soldat ? »
Le 13 juillet 1888, il lance une insulte à M. Floquet, président du Conseil, en transportant à la tribune un langage qui ne serait pas toléré dans un corps de garde. Cette fois, c’est un civil qui lui demande réparation. Il n’a pas recours au pistolet que M. Boulanger semblait accorder par condescendance ; ce pékin choisit l’épée, l’arme de l’officier, l’arme française par excellence, et on s’aperçoit que si M. Boulanger, dans ses duels, réclamait le pistolet, l’arme du hasard, c’est qu’il ne savait pas se servir de l’épée.
Il semble calqué sur le portrait que Salluste a tracé de Catilina : « Capable de tout feindre et de tout dissimuler, avide du bien d’autrui, il avait assez de faconde mais peu de jugement. Un immense désir d’asservir la République s’était emparé de lui : peu lui importaient les moyens d’atteindre ce but. »