CHAPITRE PREMIER
LE MOT
C’est ici un petit livre de bonne foi, Lecteur...
Notre confrère MYZON, qui de son coin me guette, gronde:
--On le dit toujours!
Mais l’usage est-il de dire ce que j’ajoute fièrement: «De bonne foi, oui, sans doute; impartial, non pas.»
O impartialité, vertu des tièdes! Je rappelle que, selon saint Jean (Apocalypse), le Seigneur est toujours «prêt de les vomir de sa bouche» (Traduction de M. de Saci).
O impartialité, vertu de la région des morts! Les Anciens, qui avaient de la perspicacité, n’ont pu concevoir de justice impartiale que sur l’autre rive du fleuve; et une religion plus téméraire ou plus franche a substitué à l’idée de la justice rigoureuse celle de la clémence infinie.
La vérité est toujours belle, mais elle n’est «intéressante» que dans un certain jour, qui est souvent un faux jour.
L’essentiel n’est pas d’argumenter selon la règle, mais de passionner le débat.
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MYZON reprend:
--Quelle est cette emphase? Quels sont ces accents sibyllins?
--N’avez-vous point observé, MYZON, que c’est le ton du jour, et que l’on ne saurait plus se faire prendre au sérieux si l’on n’affecte une gravité de pontife? Celui qui, par mauvaise fortune, a de l’esprit, qu’il le cache! L’ironie familière de Socrate n’aurait plus aucun succès. On perd sa peine si l’on dit légèrement des choses d’importance; mais on gagne l’oreille du public si l’on dit pédantesquement n’importe quoi. C’est un terrible signe de béotisme.
MYZON me ramène à mon sujet et à mon pensum.
--Pardon, fait-il, nous donnez-vous à entendre que vous avez le dessein d’écrire une apologie du bourgeois, au lieu du «caractère» qui vous a été commandé?
--Et quand ainsi serait, MYZON? Ne savez-vous pas que le bourgeois, de qui vos lèvres bourgeoises n’articulent elles-mêmes le nom qu’en faisant une moue de dédain, le bourgeois est de toutes parts ou bafoué ou vilipendé, et que c’est aux siens de s’armer pour sa défense? Il serait plus habile de feindre que nous ne sentons pas les coups? Un ridicule disait à un homme d’esprit: «Tous les gens se moquent de moi, vous faites chorus, on m’assure que vous ne cessez pas de m’attaquer.--Moi? je ne cesse pas de vous défendre!» C’est le coup de pied de l’homme d’esprit. Soit! Mais chacun son goût. Je préfère accuser les touches et riposter. S’il y a moins d’habileté, il y a plus de bravoure. On ne parle que de lutte des classes: eh bien, je marche avec ma classe.
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Je m’avise que, sans y prendre garde, j’ai fait preuve d’un courage singulier. J’ai osé dire: «Je suis bourgeois». On a trop loué Caton, qui épousait indistinctement toutes les causes vaincues. Ce n’était peut-être qu’une manie, une perversion ou une pose. Du moins, il doit à cette singularité, moins périlleuse, partant moins méritoire que l’on n’imagine, le meilleur de sa réputation; au lieu qu’on hasarde celle que l’on peut avoir, en se déclarant, contre la mode, pour les causes mal portées.
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CRATYLE et HERMOGÈNE[1], bien qu’ils soient aux Iles fortunées, où ils auraient mieux à faire, continuent de disputer ensemble sur l’origine et la propriété des noms. Leurs hypothèses sont moins téméraires qu’au temps de leur vie terrestre, parce que la science a fait depuis lors des progrès dont le bruit est venu jusqu’à eux. Ils profitent de toutes les acquisitions de la sémantique, et n’ont point à s’embarrasser, d’autre part, de la grammaire comparée, vu que les morts usent d’une seule langue, diplomatique, et qui ne saurait être, évidemment, que le français.
[1] Personnages d’un dialogue de Platon.
--O Cratyle, dit Hermogène, reconnaîtras-tu que, là-bas, tu avais tort de me prétendre que chaque chose a un nom qui lui est naturellement propre; que ce n’est pas son nom, celui que certains hommes sont convenus de lui donner, en faisant une certaine articulation de la voix; mais que la nature elle-même lui en attribue un qui dès lors la signifie, lui appartient, et devient également intelligible aux Grecs ou aux barbares? Moi, je te soutenais, au rebours, que le sens des mots est uniquement dû à une convention, à un consentement des hommes, et que, si l’un d’eux cesse de plaire, si on le remplace par un autre, les titres de propriété du nouveau venu ne sont ni moins valables ni moins légitimes.
«J’avoue, ô Cratyle, que notre langue maternelle pouvait te donner quelque semblant de raison. Elle était assez proche encore des idiomes primitifs pour rappeler par je ne sais quel prestige que la parole humaine est un don des dieux. Parfois aussi, en l’écoutant, ou bien nous croyions saisir comme un écho de la raison mystérieuse et profonde qui avait fait associer le mot et la chose; ou bien, au contraire, cette association nous semblait inexplicable, et nous n’en pouvions imputer le caprice qu’au bon plaisir d’un immortel. Tu ne nieras cependant pas toi-même qu’un seul mot avait déjà plusieurs sens fort différents, que nous ne nous gênions pas pour abuser de cet avantage, et que notre artifice favori, quand nous disputions, était de prendre tour à tour le même terme dans ses acceptions les plus diverses et les plus éloignées, sans avertir du glissement celui qui argumentait contre nous.
«Le dialecte qui nous a été imposé afin d’épargner aux morts les embarras de la confusion ne nous permettrait plus l’emploi de ce procédé, d’ailleurs peu loyal. Chaque mot, comme en grec, a plusieurs sens, mais ne passe point de l’un à l’autre par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe. Ils sont tranchés, souvent contradictoires, et le plus impudent des sophistes n’oserait plus jouer comme nous le faisions jadis sur des mots si grossièrement déterminés: sa sottise ou sa mauvaise foi deviendraient trop évidentes, il craindrait de se faire mal juger.
«Je te citerai l’adjectif ou substantif bourgeois, qui me donne bien de la tablature. Je n’ai jamais pu démêler si c’est un titre hautement honorable ou une injure. Je penchais pour la première interprétation; mais un jour que je souhaitais la bienvenue à un Français, récemment débarqué dans cette île, je le qualifiai de «bourgeois», pensant lui dire une politesse, et il me répondit, d’un air de mauvaise humeur:
«--Vous en êtes un autre.
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Je ne saurais décider entre la thèse de Cratyle et celle d’Hermogène; mais qu’importe? J’ai retenu de leurs propos que la chose et le nom qui la signifie sont bien à jamais unis par un lien, qui peut se relâcher ou se tendre, qui toutefois demeure indissoluble, soit que la volonté d’un dieu ou le consentement des hommes ait établi cette relation, soit, en d’autres termes, qu’Hermogène ait raison, ou Cratyle.
Une expérience a confirmé mon opinion. J’ai observé que les ignorants prennent souvent un mot pour un autre: à leur insu, et quoiqu’ils ne soupçonnent pas les étymologies, le vocable apparemment impropre et qu’ils ne croient pas choisir exprime une nuance de leur pensée dont eux-mêmes ils ne se rendent pas compte ou qu’ils ne s’avouent pas.
Ainsi, l’un des sujets de controverse le plus à la mode (à l’heure où j’écris) dans les milieux de littérature, est la question de la publicité. Est-il adroit ou téméraire d’annoncer le triomphe d’une pièce de théâtre avant qu’elle soit jouée, et de proclamer chef-d’œuvre un roman avant qu’il soit imprimé ou écrit? Les uns disent blanc, les autres noir, mais les uns et les autres usent d’une seule et même épithète pour qualifier cette réclame par anticipation: ils l’appellent préventive. J’imagine qu’ils entendent préalable. S’ils prenaient la peine de consulter leur dictionnaire, ils verraient que ce dernier adjectif déplaisait à Vaugelas; il a du moins le mérite de dire clairement ce qu’il veut dire, savoir «qui va devant»; au lieu que préventif signifie ce qui prévient ou qui empêche. Il s’ensuit de là que la réclame préventive est celle qui empêche une pièce de réussir ou un livre de se vendre; et ceux qui pensent affirmer les avantages de cette sorte de réclame en dénoncent les inconvénients sans y penser.
Cette remarque particulière m’a suggéré une méthode. Si la pensée des gens s’exprime par leur langage et se trahit par leurs fautes de langage, l’étude du mot ne doit-elle pas toujours précéder celle de la chose? Ah! que j’en saurai déjà long et sur les bourgeois au pluriel et sur le Bourgeois au singulier, si j’arrive à démêler par quel étrange privilège bourgeois signifie tantôt ceci, tantôt cela, et oscille entre deux contraires, en passant toujours, mais sans s’arrêter jamais, au juste milieu!
Je ne me flatte pas d’avoir toute science infuse, et je ne répugne pas à solliciter les conseils d’autrui. J’ai cette habitude, précisément bourgeoise, de me fournir dans les meilleures maisons; je témoignerais de l’inconséquence si je me montrais moins attentif à choisir un conseilleur qu’un habilleur ou un bottier. J’interrogeai donc l’un de mes amis, qui connaît la terre entière, et le priai de m’indiquer ce qui, pour le moment, se fait de mieux comme philologue. Il me répondit que le doute n’était point permis, et il m’indiqua MÉLANTHÉE.
--Qui est, dis-je, ce MÉLANTHÉE?
--Un homme extraordinaire!
--On le dit du premier venu.
Mon ami haussa les épaules et me répéta que Mélanthée était le savant le plus savant, mais surtout le plus original.
--Il sait, en fait de grammaire, tout ce que l’on peut savoir, et plus encore: il le sait sans l’avoir appris, ou il l’a délibérément oublié; ensuite il a réinventé les règles les plus élémentaires, comme Pascal les trente-deux premières propositions d’Euclide, et comme lui en bouleversant la terminologie reçue, en appelant rond ce que l’usage veut que l’on nomme cercle ou circonférence. N’est-ce pas une véritable révolution?
--En effet, dis-je.
--Vous sentez qu’un bolchevik de cette trempe n’a point les démarches timides des anciens pions. Il brouille tout, mais c’est exprès, et l’on a dit à sa louange qu’il a introduit le désordre jusque dans la grammaire, comme on a dit d’un grand mathématicien de ce temps-ci qu’il l’avait introduit jusque dans les mathématiques. Sa devise est: En avant par-delà les tombeaux des langues mortes! Cet humaniste a en horreur les humanités, et rien ne lui apprête plus à rire que la tradition.
--Je vois, dis-je, qu’il peut m’inspirer confiance... Mais, je vous prie, s’il hait si fort les humanités, pourquoi, comme un humaniste de la Renaissance, s’est-il affublé d’un nom grec qui est, en l’espèce, celui du chevrier d’Ulysse?
--C’est une pédanterie bien innocente, fit mon ami non sans embarras. D’ailleurs, Mélanthée n’est pas un sobriquet, mais une traduction libre, une interprétation de son nom véritable, qui signifie qu’il a le poil d’une couleur sombre, et plutôt brun que blond. Allez voir Mélanthée.
--J’irai, dis-je.
Mon étonnement ne fut pas médiocre d’apprendre que le révolutionnaire occupait un poste élevé dans l’Enseignement. Il était logé dans le Temple même; mais il ne me fit point faire antichambre et il me reçut avec rondeur. Il ne me demanda point Qu’y a-t-il, mais Qu’est-ce qu’il y a pour votre service? J’eus un petit accès de timidité. Si ses yeux vifs semblaient me dire Allez-y! sa barbe m’imposait. Enfin, j’assurai mon courage et lui avouai, en baissant la vue, que l’objet de mon importunité était de le questionner sur le sens d’un mot. Il ne me laissa pas le loisir de lui dire quel mot, et fit violence à sa modestie naturelle pour me répéter ce que je savais déjà, que je ne pouvais m’adresser à personne qui fût en ces matières plus compétent que lui.
Il poursuivit, avec une volubilité incroyable:
--Je suis un inventeur, je n’en suis pas plus fier: si j’ai du génie, ce n’est pas ma faute. Aristote, ma bête noire, a classé les parties du discours selon leur valeur grammaticale, noms, adjectifs, verbes, etc.; moi, je brouille tout, et je me fiche des signes, je ne me soucie que des choses signifiées. C’est un coup d’État, mais je n’ai pas hésité à passer le Rubicon. Vous êtes venu me demander le sens, ou plutôt--je précise votre intention qui peut-être, probablement, vous échappe--les sens d’un mot: je vous répète que vous ne pouviez vous adresser à un savant plus capable que moi de vous donner satisfaction; car le chapitre le plus remarquable de mon ouvrage le plus célèbre porte ce titre: Caractérisation et caractéristiques, et débute par cette phrase lapidaire: «Caractériser, c’est noter les caractères essentiels ou accessoires, naturels ou acquis, durables ou éphémères, d’un être, d’une chose, ou d’une notion...»
--Monsieur... dis-je.
--Un mot, continua Mélanthée, n’a pas à proprement parler de sens, sinon théorique; mais il a une température qui fait varier ce sens théorique, d’un côté depuis le zéro de la glace fondante jusqu’au zéro absolu et, de l’autre côté, jusqu’aux cent degrés de l’ébullition. Vous voyez, par parenthèse, comme ceux qui croient qu’il n’y a que trois degrés, le positif, le comparatif et le superlatif, n’y entendent rien. Pour marquer les nuances, il y a des moyens intrinsèques et des moyens extrinsèques. Le ton est un moyen intrinsèque. On modifie également le sens, en ajoutant Mais là!... S’il vous plaît... Va!... N’est-ce pas? ou Je n’te dis qu’ça...
--Monsieur, je suis venu vous consulter sur le sens du mot bourgeois.
--Bravo! fit Mélanthée. C’est, de tous les mots de la langue française, le meilleur que vous pouviez choisir pour illustrer ma doctrine. Sentez-vous la différence si je dis: «C’est un bourgeois... Phu!...» ou si je dis: «Va donc, eh! borgeois»?
--Monsieur, c’est précisément cette différence qui me déconcerte, et...
--Ne vous en faites pas, me dit Mélanthée avec une familiarité charmante, et ouvrez votre dictionnaire si vous en avez un. Vous y verrez que le bourgeois est le citoyen d’une ville, jouissant des droits attachés à ce titre; et les deux premiers exemples de Littré sont «un bourgeois considéré», «une riche bourgeoise». Il est clair que, si vous avez des droits, si vous êtes riche et considéré, je ne vous dirai pas Va donc! Je vous dirai Phu!... De même si vous êtes «bourgeois du roi», c’est-à-dire exempté de toute servitude, et encore si vous êtes «le bourgeois», c’est-à-dire le patron; mais, en ce dernier cas, vos employés ne vous parleront pas sur le même ton que moi et vous traiteront avec le dernier mépris. Enfin, on dit bourgeois par dénigrement. On l’a toujours dit. Cela sent son bourgeois est déjà dans Molière; mais cette épithète n’est devenue positivement injurieuse que dans la bouche des artistes contemporains. Ne craignez rien de moi, je ne suis pas un artiste.
--Je m’en doutais, dis-je. Monsieur, je vous remercie de votre leçon. Je ne suis guère plus instruit qu’avant de vous voir, mais je n’ai pas perdu ma journée: j’ai vu un homme extraordinaire.
--N’est-ce pas? dit Mélanthée.
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Deux visages du bourgeois, d’après le vieux Théophraste.
Le bourgeois est celui qui fait des économies et qui sait compter. S’il assiste par badauderie à un spectacle de la rue, il a bien soin de s’esquiver au moment que l’on fait la quête. Il lésine sur les frais de noces ou d’enterrement. S’il donne à dîner et doit prendre des serviteurs d’extra, il les loue nourriture comprise et fait mettre de côté les reliefs du festin. Son épouse ne confie à personne les clefs du garde-manger. Il n’envoie pas ses enfants à l’école environ le temps des étrennes, et quand il sait que l’on doit faire une collecte pour le maître. Au théâtre, il s’assoit sur son manteau pour épargner les frais de vestiaire...
Le bourgeois est celui qui a la volonté de richesse et la volonté de puissance. Quand le peuple délibère, il monte à la tribune et dit:
--Silence aux bavards! Donnez-moi les pleins pouvoirs; sinon, c’en est fait de la république.
Il ne cache point que l’odeur de la foule le dégoûte et il dit très haut:
--Quelle humiliation pour nous de siéger, dans l’assemblée, à côté de ces gueux malpropres!
Il se plaint que les démagogues menacent la fortune acquise, et que les tribunaux du peuple ne sont point justes pour les gens d’une condition respectable; mais il se plaint surtout des contrôleurs du fisc, qui lui attirent de graves ennuis s’il n’a point fait une déclaration sincère de son revenu, et il gronde:
--Ces sycophantes nous rendent la ville inhabitable.