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CHAPITRE II

GALERIE DES ANCÊTRES

Je remonte le cours de notre histoire, et je cherche dans la nuit des temps, où en effet elles se perdent, les origines de cette classe ou de cette caste, dont je suis sorti. Je ne trouve que motifs d’orgueil et d’intérêt; je comprends le mot de ce grand bourgeois (d’un roman récemment paru):

--J’ai derrière moi quatre cents ans de roture.

Pour un, pris au hasard, quatre cents ans, c’est beaucoup; pour la caste, ce n’est rien. On a dernièrement comblé de distinctions honorifiques des familles attachées à la glèbe depuis Charlemagne, et dont la filiation est certaine. Quand on lit ce qu’un Saint-Simon écrivait des plus hauts et puissants seigneurs de son époque, peut-on résister à croire que la seule noblesse authentique est dans le Tiers, et que cette locution arrogante: Je suis né, a été inventée par ceux qui se flattaient de l’être pour ceux qui, faute d’habitude, oubliaient de s’en targuer?

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Vérité toute relative et illusoire du mot de Beaumarchais: «Ils se sont donné la peine de naître».

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Nos ancêtres n’avaient ni la passion, ni même le sentiment de l’égalité. Nous qui en sommes si jaloux, nous avons peine à comprendre cette indifférence et peu s’en faut qu’elle ne nous semble contre nature. Ils n’attachaient de prix qu’aux avantages personnels, aux privilèges. Ils n’enviaient pas ceux d’autrui s’ils n’en étaient point gênés, et ne les souhaitaient point pour eux-mêmes: ils en souhaitaient d’autres, faits pour ainsi parler sur mesure, mieux appropriés à leur condition et à leurs intérêts.

Lorsque les bourgeois d’une ville s’unissaient (et assez souvent sans exclure les gentilshommes ni les clercs) pour jurer une commune, ils exigeaient du suzerain, ou lui achetaient une «charte»; et dans cette charte il n’était question que de libertés, c’est-à-dire de franchises ou d’exceptions, en d’autres termes, de privilèges.

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Si le sens de «bourgeois» n’est point fixe ni déterminé, l’étymologie n’est pas douteuse: il vient de «bourg» qui, sans le définir, le situe, et déjà en un rang honorable. Il est vrai que ce mot germanique semble avoir à son origine signifié, comme de nos jours, un groupe, assez restreint, d’habitations ordinairement modestes; mais il a bientôt désigné, au delà du Rhin, le nid d’aigle du burgrave, et en deçà, les maisons qui se serraient autour du château, de l’abbaye, entre les murs ou hors les murs d’une enceinte fortifiée: hors les murs, c’était le foris burgus ou le faubourg. Le bourg de Carcassonne était au pied de Carcassonne, et plusieurs bourgs, en se réunissant, ont formé la ville de Tours.

Il est curieux qu’en français le mot ville a une étymologie fort humble, puisqu’il vient de villa et n’a pu désigner d’abord que les logis précaires groupés autour d’une riche maison de campagne; au lieu que bourg a une étymologie quasi noble. Aussi de ville on a tiré vilain, qui a pris assez vite un caractère nettement péjoratif; les Grecs avaient tiré, du mot de leur langue qui signifie ville, une épithète qui s’applique également aux agréments du corps et aux finesses de l’esprit; et de bourg on a fait bourgeois, qui se prend tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part.

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Les bourgeois se distinguaient des nobles, mais ils se distinguaient encore plus des manants, avec qui ils n’avaient de commun que la résidence. Encore pouvait-on être bourgeois du roi, et, à l’occasion, bourgeois d’une ville où l’on n’avait jamais mis le pied.

Ils n’avaient pas le droit d’acquérir des fiefs, mais il était avec la coutume et la loi bien des accommodements.

C’est une grande commodité d’être né si bas que l’on ne puisse déroger. Se rappelle-t-on qu’il n’y a pas quarante ans il était presque aussi rare de voir un noble qu’une femme exercer une profession, même libérale? Aujourd’hui, la question ne se pose plus, ni pour la caste, ni pour le sexe. Elle ne s’est jamais posée pour les bourgeois. Ils ont d’abord «fait de l’argent»; et c’est dès le moyen âge que l’on trouve chez eux le cens, avec ce que l’on appelait, un peu avant la Révolution de 1848, l’adjonction des capacités.

Leurs moyens, dès le XIVe siècle, étaient si considérables que les nobles prétendaient à devenir bourgeois sans cesser d’être nobles; mais les riches bourgeois se piquaient de vivre noblement, et dès lors le snobisme était né.

Il ne rencontra point si tôt un Thackeray; mais on trouve la petite monnaie du Livre des snobs chez les conteurs de l’époque, dont le ton n’est pas moins âpre. Leurs railleries à l’adresse du goût bourgeois, de la mesquinerie et de la vanité bourgeoise, de la dureté bourgeoise, ressemblent aussi, étrangement, aux «clichés» des artistes ou des socialistes du XIXe siècle sur le même sujet.

La bourgeoisie n’a cessé de grandir jusqu’à la Révolution, qu’elle a faite, et ses ennemis ajoutent: qu’elle a escamotée. Après quoi, elle s’est officiellement retirée de la scène, elle n’a plus d’existence légale; mais cela prouve simplement qu’il y a plusieurs manières d’exister. Elle peut dire: «Je possède, donc je suis». Peut-elle dire encore: «Je dirige, donc je suis»?

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Bien que le niveau des études ait baissé terriblement, si le professeur indulgent qui fait passer les examens du baccalauréat demande au candidat: «Connaissez-vous quelques bourgeois notables de l’ancien régime?» il est presque sûr de recevoir cette réponse:

--Ah! oui, les bourgeois de Calais...

Elle n’est pas si sotte, encore que le jeune élève ne fasse pas exprès de tomber si à propos. Il paraît que les six bourgeois de Calais, dont le plus connu est Eustache de Saint-Pierre, nous peuvent assez bien faire comprendre ce qu’étaient des bourgeois environ le milieu du XIVe siècle, et quelle sorte de patriotisme, assez différent du nôtre, était leur attachement à la terre natale ou à la ville de bourgeoisie.

Nous croyons même les connaître de visage, du moins Eustache; mais nous imaginons que les autres lui ressemblaient comme des frères, comme nous imaginons toujours à distance, dans l’espace ou dans le temps, que les hommes d’une même race et d’une même condition se ressemblent. Nous les voyons tels que le sculpteur Cortot a représenté Eustache sur la façade de l’hôtel de ville à Calais même, ou tels que Rodin les a représentés tous les six. Un tableau d’Ary Scheffer nous inspire moins de confiance. Il est peut-être utile de rappeler que ces documents iconographiques sont postérieurs à l’événement de cinq siècles et davantage.

Mais les documents littéraires ne sont pas beaucoup plus sûrs. Froissart nous rapporte comment Édouard III d’Angleterre réduisit enfin Calais par la famine après un long siège, et consentit de recevoir la ville à merci pourvu que six des principaux bourgeois lui en vinssent présenter les clefs, tête nue, pieds nus et la hart au col. Les six se trouvèrent sur-le-champ, mais déjà la façon pleurarde dont le vieux chroniqueur conte cette histoire donne sur les nerfs à Michelet. Il ne doute pas que «cette grande action ne se fît tout simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme l’imagine le chapelain Froissart». Il est persuadé d’autre part que le roi d’Angleterre, qui s’était fort ennuyé devant Calais et y avait laissé beaucoup d’argent, avait bonne envie de passer tous les habitants au fil de l’épée. Édouard eût ainsi «protégé» les marchands anglais, qui n’entendent pas autrement la concurrence; mais les chevaliers lui déclarèrent que, s’il traitait ainsi les assiégés, ses gens n’oseraient plus s’enfermer dans les places: ce n’était point la chevalerie qui inspirait leur générosité, mais la crainte des représailles. Michelet pense que, de toute manière, «il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi».

Ce n’est point ce que croit Voltaire. Cette formalité de la corde au cou ne lui semble pas alarmante. Il explique que l’on en usait ainsi avec les sujets rebelles, et qu’Édouard était intéressé à faire sentir qu’il se regardait comme roi de France. Il ajoute que «certainement Édouard n’avait nul dessein de faire serrer la corde que les six Calaisiens avaient au cou, puisqu’il fit présent à chacun de six écus d’or et d’une robe». Il y met peut-être un peu de complaisance et il ne cache pas sa sympathie pour Édouard III. Certains documents, que l’on a retrouvés plus tard aux archives de la tour de Londres, ne lui donnent peut-être pas raison à la rigueur, mais ne lui donnent pas tort. Ils témoignent qu’Eustache de Saint-Pierre touchait une pension sur la cassette du roi; qu’il était rentré en possession d’une grande partie de ses biens immobiliers, après une confiscation de style; enfin (c’est l’essentiel), qu’après la prise de Calais, il était resté bourgeois de Calais comme devant: et ce dernier trait n’est-il point ce qui nous éclaircit mieux de la signification solide et profonde du mot bourgeois?

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Qui est donc ce «bourgeois de Paris» qui écrivit le Journal de Charles VI et de Charles VII, de l’an 1405 à l’an 1449? L’anonyme qu’il a gardé, non par prudence seulement, nous témoigne que la bourgeoisie, en ce temps-là, ne se souciait guère de publicité. Elle a beaucoup changé depuis. A présent, l’auteur nous déroberait peut-être encore son nom, mais ce serait plutôt pour piquer notre curiosité: il ne nous déroberait point son portrait.

Grâce à cette petite énigme, qui depuis Étienne Pasquier a taquiné tous les érudits, il a mieux servi sa mémoire que s’il eût fondé un prix; et son exemple nous montre que l’immortalité anonyme est celle que l’on dispute le moins. Quelle leçon!

Non que sa chronique soit par elle-même dénuée d’intérêt. Elle fournit aux savants des précisions d’histoire locale et enseigne aux curieux amateurs que les petites gens ne vivaient pas trop bien sur la fin du moyen âge: si nous étions tentés, selon la mode, de regretter que le ciel ne nous ait point fait naître au XVe siècle (voire au XIIIe) et de nous plaindre que nous sommes venus trop tard dans un monde tout défleuri, il nous suffirait de lire quelques pages du «Bourgeois» pour nous mettre à la raison. La nourriture était, à proportion, plus coûteuse que de nos jours, et, comme de nos jours, les classes moyennes étaient obligées de compter.

Ce qui est bien bourgeois dans ce livre, c’est la place qu’y tient la politique et le point de vue d’où notre chroniqueur considère les événements. Il y a toujours eu en France une opinion, au lieu que chez les Anglais il n’y en a pas encore. Nos bourgeois ont toujours parlé politique. Leurs idées sont ordinairement justes, un peu étroites, et entachées d’un égoïsme ingénu. Dès le XVe siècle, ils étaient de l’opposition sous tous les régimes, et comme l’on dit vulgairement, ils retournaient leur veste un peu vite. Le Bourgeois de Paris prend si peu de précautions oratoires lorsque, à l’exemple de la fortune, il abandonne la cause anglaise, que certains, par pudeur j’imagine, ont voulu croire que le Journal eut deux auteurs.

Le plaisant est que tous les érudits qui ont disputé sur la personne ou les personnes du Bourgeois sont d’accord en un point: ce bourgeois était un homme d’église, un curé. Est-ce donc que, dès lors, bourgeois signifiait moins une classe de la société qu’une condition et un état d’esprit?

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MICHEL EYQUEM est plus connu sous le nom de seigneur de Montaigne, comme Arouet sous le nom de Voltaire; mais il faut convenir que ce sont là de bien petites seigneuries. Il écrit quand on lui offre, honoris causa, la «bourgeoisie» de Rome:

«N’estant bourgeois d’aucune ville, je suis bien aise de l’estre de la plus noble qui fut et qui sera oncques.»

Mais nous l’entendons autrement; et ce descendant de négociants bordelais, encore que son grand-père, armateur, fût devenu seigneur de village, son propre père, né gentilhomme, soldat en Italie, n’est-il pas bien bourgeois d’origine? Il l’est par toutes les circonstances de sa vie et par le train de ses idées. Il est le véritable exemplaire des riches bourgeois de son temps et de sa province.

Il fut, premièrement, élevé ou, comme l’on disait alors, nourri à la bourgeoise, et l’on surprend, dans cette maison d’Eyquem ou de Montaigne, une sorte de sentiment de la famille qui n’était point celui des maisons nobles. Michel fait des peintures naïves et charmantes de l’intimité qui régnait entre ses parents et lui, qui n’était guère de mode à cette époque et que les bourgeois du XIXe siècle se flattèrent d’avoir inventée. Il écrit: un si bon père, en un temps où les fils disaient plutôt: Monsieur mon père. Il était déjà «l’enfant-roi»; mais l’on ne concevait point cette royauté comme nous faisons. Il ne s’agissait point de le gâter, de lui passer tous ses caprices, ou de s’amuser de lui comme d’une poupée, et de prolonger à cet effet son enfance, mais d’en faire un homme; et sans doute M. de Montaigne le père estimait-il n’avoir en ce bas monde aucun devoir ensemble plus agréable et plus pressant.

On peut regretter, par parenthèse, qu’un fils si curieusement choyé de ses auteurs, et digne d’être cité comme un modèle de piété filiale, n’ait point, contre toute logique, hérité d’eux la vocation de la paternité. Ainsi se manifestait déjà, il y a quatre cents ans, chez l’un de nos plus illustres ancêtres, cette nonchalance des bourgeois à se propager que nous croyons un péril contemporain. Montaigne ne pressentait pas la dépopulation et n’avait cure des familles nombreuses. Il ne souhaitait même pas, comme les bourgeois d’à présent, l’héritier unique. Il n’a jamais pensé «qu’estre sans enfans feust un défaut qui deust rendre la vie moins complète et moins contente», et il ose écrire que «la vacation stérile a bien aussi ses commoditez».

Cette «nourriture» de Montaigne est bien bourgeoise; d’abord parce qu’elle est luxueuse, avec quelque montre: on ne regarde pas à la dépense, on n’épargne rien; l’enfant est éveillé chaque matin au son des violes; il est instruit in hymnis et canticis. Elle est, cette nourriture, un peu systématique, mais avec beaucoup d’intelligence et point de traditions ni de préjugés. Le programme des études et exercices fait songer à celui du pédagogue Ponocrates, de Gargantua et ce n’est pas dans un esprit fort différent qu’un siècle plus tard, M. Pascal le père (autre grand bourgeois) ordonnera la vie studieuse de Blaise Pascal. Enfin, les humanités tiennent dans ce programme la première place, et rien non plus n’est si bourgeois; car c’est le Tiers qui, après les avoir restaurées, les a maintenues, et y revient, aujourd’hui, honteux d’une passagère infidélité.

Bourgeois, Montaigne le fut en son nom personnel «depuis estre sorti de l’enfance»; d’abord par le ménagement de sa fortune et par une sorte d’économie cachée. Comme tous les gens qui ne répugnent pas à compter, il était tout fier, après coup, de ne l’avoir point fait durant près de vingt années, pour la raison qu’il n’avait alors «aultres moyens que fortuits, et despendant de l’ordonnance et secours d’aultruy, sans estat certain et sans prescription». Il témoigne qu’il ne lui est «oncques advenu de trouver la bourse de ses amis close»; mais il se flatte de n’avoir jamais «failli au terme qu’il avait prins à s’acquitter», et il avoue ingénument que la probité est ici d’accord avec l’intérêt; car la mauvaise paie tue le crédit.

«Sa seconde forme, dit-il, ç’a esté d’avoir de l’argent, dont il feit bientost des réserves notables». Puis il jeta cet argent par les fenêtres quand le goût lui vint de voyager. «Les voyages, dit-il, ne me blecent que par la despense, qui est grande et oultre mes forces, ayant accoustumé d’y estre avecques équipage non accessoire seulement, mais encore honneste». Et ce dernier trait est le plus bourgeois; car tout le plaisir du voyage, pour le bourgeois le plus timoré, est une licence qu’il usurpe de renoncer tout d’un coup à l’ordinaire de sa parcimonie et de ses mœurs.

Montaigne est bourgeois par la mesure de ses opinions, de sa sensibilité, de son courage,--voire de son courage civil. Il ne se pique de rien, mais d’héroïsme moins que rien. Il n’a aucun appétit du martyre, mais il redoute davantage les épidémies. Sa position vis-à-vis de la médecine est bourgeoise: il n’y croit pas et consulte les médecins; mais il est excellent médecin de soi-même. C’est peut-être lui qui a inventé l’hygiène; il a écrit des pages entières sur les bains chauds; il est le premier qui ait fait des saisons et des cures. Il ne hait pas à parler de ses petites incommodités. La postérité saura qu’il était sujet à la colique. Il l’appelle «la pire de toutes les maladies, la plus soubdaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irremediable». Il confesse qu’il la «gouste bien vifvement». On en peut juger par ces épithètes.

On a disputé infiniment sur son scepticisme qui s’amuse parfois à dogmatiser, et sur tant de contradictions apparentes, qui déconcertent. Le mot de l’énigme pourrait bien être «bourgeois». Ce grand douteur n’a point dit à son heure dernière, comme Rabelais: «Tirez le rideau, la farce est jouée». Peut-être ne s’est pas démenti, Que sais-je? n’a pas tenu. Montaigne a fait une fin édifiante et est mort en entendant la messe, comme un bourgeois bien pensant.

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Les romantiques, à force de nous rebattre les oreilles des perruques de Louis XIV, ont fini par duper notre imagination, et il semble que nous ne puissions plus nous figurer le grand siècle nu-tête. Nombre d’ignorants sont persuadés que nous n’en connaîtrons jamais que la façade officielle, derrière laquelle peut-être il n’y avait rien, et que pas un document authentique ne nous permet de le surprendre dans le train de sa vie bourgeoise, supposé qu’il ait vécu aussi bourgeoisement. Autant de faussetés évidentes et dont l’impudence confond, ou la niaiserie. Le Tiers, durant ce règne, fut ce que cent ans plus tard l’abbé Sieyès protestait qu’il devait être et se plaignait qu’il ne fût point: tout. Du moins, toutes les valeurs; et c’est la justification de l’intelligence du roi d’en avoir su tirer ses grands commis. Peu importe qu’on les ait ensuite affublés de titres ou de particules. Les relations de jour en jour plus étroites entre les deux ordres et certaines alliances intéressées ne suppriment point la barrière et ne devraient même pas masquer la prépondérance de la bourgeoisie.

Tout ce qui compte, dans les Beaux-Arts et dans les lettres, vient d’elle, comme il fallait s’y attendre. Un Racine meurt de ne plus voir le roi face à face; mais il refuse de dîner chez un grand seigneur parce que ses enfants ont reçu le présent d’une carpe, dont il veut se régaler en leur compagnie. On sait qu’il y avait de grands bourgeois, comme cette dynastie des Perrault, avocats, médecins, architectes, naturalistes et poètes, et qu’il y en avait de petits, comme ceux dont Nicolas Furetière a écrit le «roman bourgeois».

Voilà un de ces documents que l’on prétend qui manquent. Le reste se trouve à foison dans la comédie de Molière où il ne faudrait pas croire non plus qu’il n’y ait que des marquis. Les marquis n’y sont à rebours que des utilités plaisantes, des graciosos à la française, et presque des personnages de convention; au lieu que les bourgeois sont toujours peints sur le vif. La preuve de leur vérité est qu’ils ne se ressemblent pas comme des ménechmes de théâtre. Ils n’ont pas moins l’air de famille, des traits communs par où ils représentent, et l’on peut aisément, par l’intermédiaire de leur commerce, lier assez intime connaissance avec toute la bourgeoisie du siècle.

La moyenne de la vie était moins élevée, dit-on, en ce temps-là que présentement; mais la race bourgeoise a toujours été bâtie à chaux et à sable, et je n’ai pas de peine à croire que trois générations vivent ensemble sous le même toit; d’autant que la règle était alors de se marier jeune. Le grand-père, GORGIBUS, n’est pas un patriarche, mais il a bien passé la soixantaine et il ne veut point dater de Louis XIII, mais du roi Henri, sous le règne de qui son acte de baptême témoigne qu’il est né, tout à la fin. Il a, une fois pour toutes, adopté des modes déjà surannées au temps qu’il était curieux d’élégance: il porte ordinairement des vêtements noirs, point de rubans, la fraise, un chapeau fort large et fort pointu. Il est exact, sentencieux, pénétré de son expérience, et cite volontiers du latin, quelquefois des poètes, mais plus souvent des juristes.

Son fils ARNOLPHE touche à la quarantaine, qui était alors l’âge critique pour les mâles. L’âge est plus tôt ou plus tard selon les siècles, mais les symptômes de la crise ne varient guère d’un siècle à l’autre. Arnolphe a une bonne femme, ELMIRE, qui lui semble déjà un peu mûre; et il a une inclination pour une jeune veuve de son quartier: ce qui le retient d’y céder est moins la peur de l’enfer et la vertu que la crainte de paraître vieux et ridicule. Arnolphe et Elmire ont un fils et une fille, VALÈRE et MARIANE, qui sont à l’âge d’aimer. Leurs relations avec ORGON, DAMIS et la tante PERNELLE, un lointain cousinage avec M. GEORGES DANDIN (encore que ce dernier ne soit qu’un riche paysan) font qu’ils rassemblent alentour d’eux à peu près tous les personnages de la comédie bourgeoise.

Ceux de la plus ancienne génération ne diffèrent les uns des autres que par des nuances; ceux de la dernière venue offrent les disparates les plus tranchées. Telles des parentes ou des jeunes amies de Mariane sont de pures sottes, savent à peine lire, écrire et compter, ne soupçonnent rien des laideurs ni même des plaisirs de la vie, et l’on a beau savoir comment l’esprit vient aux filles, on se demande s’il leur viendra jamais; car il y faut un petit commencement et des dispositions. Telles autres sont, à rebours, forcenées liseuses de romans, que leur naïveté bourgeoise prend trop au sérieux; et parce qu’elles ont de la considération pour l’intelligence, elles sont précieuses; mais parce qu’elles n’étaient pas destinées pour l’être, elles sont un peu précieuses ridicules. C’est quasi la même chose en ce temps-là de n’être point né au premier rang de la société ou de n’être point né dans la capitale du royaume, et elles sentent un peu la province encore qu’elles soient de Paris. Elles enragent de s’appeler Manon ou Javotte et elles n’osent se faire appeler Cathos ou Madelon.

Mariane elle-même est la personne la plus naturelle, la plus saine et la plus judicieuse. Elle est grande, belle et bien faite. Elle n’a point de stupide ignorance et n’a peur de rien, même des mots. Elle est bien, avec plus de droiture et moins de phrases, l’arrière-grand-mère des femmes qui, deux siècles plus tard, revendiqueront le droit de vivre leur vie: elle prétend être heureuse ici-bas, honnêtement et dans la mesure du possible. C’est pourquoi elle veut se marier selon son cœur.

Damis et la plupart de ses camarades sont des moitiés d’hommes du monde, c’est-à-dire qu’ils vivent bourgeoisement une partie du jour et, l’autre partie, noblement. Ils exercent une de ces professions qu’on a depuis qualifiées libérales, et qui n’étaient point alors ni toujours d’un grand profit ni même d’une grande dignité; dès qu’elle leur laisse des loisirs, ils hantent la belle compagnie. Furetière les appelle «amphibies, le matin avocats, le soir courtisans, qui portent le matin la robe au Palais pour plaider ou pour écouter, et le soir portent les grands canons et les galands d’or pour aller cajoler les dames». Furetière les tourne en dérision et leur reproche «d’être ajustés de manière qu’un provincial ne manquerait jamais de les prendre pour modèles pour se bien mettre». Le trait peut frapper juste à l’occasion: il passe à côté de Damis, qui a autant d’élégance vraie que d’intelligence, et qui ne hait point à se divertir, mais qui ne rêve déjà, comme sa sœur, que de se bien marier. C’est que le mariage est l’événement de ces existences bourgeoises, et trop souvent en est le drame.

Trois choses comptent pour les bourgeois: l’argent, l’honneur et la religion. Il se peut qu’elles comptent aussi par-dessus tout pour les nobles, mais d’une façon si différente que l’on prend pour ainsi dire sur le fait, en chacun de ces trois points, la différence de nature et comme l’incompatibilité des deux castes: le plus médiocre observateur ne s’y tromperait pas.

Pour l’argent, que l’on n’a pas sans raison nommé en premier, l’opposition des deux doctrines est évidente. Tout homme né, ou de peu, ou de rien, est forcé, comme on dit, d’équilibrer son budget. La bourgeoisie dresse premièrement l’état des recettes, et la noblesse l’état des dépenses. La formule bourgeoise est qu’il faut produire l’argent que l’on dépense, la formule noble est qu’il faut le trouver. On ne méconnaît point le grand air de celle-ci, mais elle est dangereuse et peut conduire aux expédients. Il est beau de mépriser l’argent, mais les joueurs aussi et les aventuriers le méprisent. Il est vilain de l’aimer trop, et l’habitude de l’épargne incline à la parcimonie. On ne peut nier toutefois que la bourgeoisie n’eût les qualités de ses défauts, et que, selon l’expression consacrée, ses finances ne fussent plus saines.

La sincérité des grands seigneurs en matière de religion ne saurait sans impertinence être révoquée en doute; mais il s’y mêle trop de bienséance, et pour tout dire l’étiquette des conversions me paraît trop bien réglée. Je sens plus de naïveté chez les bourgeois, et il est visible que, pour eux, la foi est vraiment la grande affaire de la vie. On sort à peine des guerres de religion qui ont divisé les familles; et comme la terre ébranlée, longtemps après les schismes les consciences tremblent encore. La discorde n’est point d’ailleurs si apaisée qu’elle ne trouve cent prétextes pour renaître. Il y a des persécutions, des dragonnades, et ceux qui par tempérament ont l’appétit du martyre auraient de quoi le satisfaire. Il est vrai que cette naïveté des bourgeois les expose à être dupés par les faux dévots. Orgon est la proie facile de monsieur Tartuffe, qui se garderait d’exercer son industrie en haut lieu; mais le ridicule d’Orgon ne le salit pas, et pourrait même le grandir; car, s’il n’avait que l’esprit borné et point d’élancements vers le ciel, les prestiges de l’imposteur n’opéreraient point sur lui, et il est donc honorable qu’ils opèrent.

Quant à l’article de l’honneur, nous ne nous accorderons pas avec Montesquieu, qui le réserve aux monarchies et la vertu aux républiques. Cela semble bien impliquer, en termes plus généraux, que l’auteur de l’Esprit des lois tient l’honneur un privilège des gens de qualité, et la vertu un pis-aller de la bourgeoisie. Or, il est constant que les bourgeois, sous l’ancien régime, avaient souci de leur honneur; mais ils ne l’entendaient pas comme les nobles, de qui même, à cet égard, ils prenaient presque exactement le contrepied.

D’abord, ils attachaient l’honneur à la pratique scrupuleuse d’une certaine probité qu’il faut bien appeler commerciale, et dont les nobles n’avaient pas la moindre idée, qui était, en effet, ignoble au sens étymologique du mot, mais bien estimable. Ils appelaient aussi, et plus essentiellement, honneur «la bonne renommée qui rejaillit sur un mari de la fidélité de sa femme». C’est un étrange préjugé: Molière s’en est moqué souvent, d’un ton qui prouve qu’il le partageait.

Il faut noter ici une curieuse anomalie des usages. Jusque dans la bourgeoisie la plus médiocre, les unions étaient conclues, de même que dans la noblesse, par des arrangements entre les pères, et les intéressés n’étaient avisés de leur destination qu’au moment de signer les articles. Mais, au lieu que les grands acceptaient d’un cœur léger toutes les conséquences de cette procédure conjugale et les inévitables revanches de l’amour, les bourgeois devenaient après coup aussi peu latitudinaires sur ce chapitre que s’ils se fussent mariés librement, par choix et par inclination. N’est-ce point pour ce motif, plutôt que pour obéir à une convention de théâtre, que Damis et Mariane se montrent si curieux d’accorder l’amour avec le mariage? Ils savent le drame sans issue où les exposerait une union mal assortie, et leur indocilité est plus prudente que la prudence bourgeoise de leurs parents.

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Environ quatre-vingts ans plus tard, il semble, à première vue, que la physionomie bourgeoise ait changé du tout au tout: si on l’examine de plus près, on y retrouve tous les mêmes traits généraux, qui n’ont fait que s’accuser. La vraie différence est un air nouveau d’aisance et de naturel qui vient de la possession d’état. Ceux qui sont arrivés ou sûrs d’arriver ne sauraient plus rien garder du parvenu. La bourgeoisie est consciente de sa destinée et désormais certaine de l’accomplir. Tout ce qui, au siècle précédent, était chez elle en puissance, est en acte. Tout ce qui était tolérance ou aspiration est obtenu et reconnu officiellement. Le mot du siècle est «le préjugé vaincu».

Les plus libres esprits ne proclament encore cette défaite qu’avec timidité. Voltaire lui-même, à la fin de la comédie qui porte justement ce titre, accorde, pour ménager, pour rassurer l’opinion, qu’il ne faut admettre que par exception la défaillance des préjugés, et que cela ne doit pas «tirer à conséquence»; nous dirions aujourd’hui: créer un précédent. L’esprit de réaction s’est employé, par la suite, à nous persuader qu’il n’est pas bon que les préjugés soient vaincus et qu’ils ont leur utilité non moins que leur charme. Supposé que ces doctrinaires rétrogrades puissent alléguer quelques arguments valables, on pourra toujours leur répondre qu’il faut, à certaines époques, faire table rase, et que l’humanité se doit de temps en temps borner à une conception purement raisonnable de la vie, qui est, en d’autres termes, une conception bourgeoise.

Le bourgeois du XVIIIe siècle vient d’achever son entraînement. Il est fin prêt, comme disent nos gens de sport. Il est prêt pour jouer la partie de la Révolution et pour la gagner.

Il l’a déjà gagnée sur plusieurs points. La société ressemble plus, vingt ans avant l’orage, à celle du XIXe siècle qu’à celle de Louis XIV. Elle ouvre même plus libéralement ses portes qu’elle ne fera plus tard, aux jours de la Restauration. Il y a encore la cour et la ville; mais il y a surtout la bonne compagnie et la mauvaise, et c’est le mérite personnel ou la fortune, plus que les quartiers de noblesse, qui donne accès dans la première. Si l’on ne considère que le monde, la Révolution n’a plus guère de barrières à renverser, mais la rancune de la Révolution les relèvera.

Ce qui fait, au regard de notre sensibilité, la vraie différence des bourgeois du XVIIIe siècle et de ceux du siècle précédent, c’est que les contemporains de Louis XIV nous ont tous l’air, révérence parler, de vieux tableaux, et qu’il nous semble que les contemporains de Louis XV ou de Louis XVI, nous les avons rencontrés ailleurs qu’au musée, nous les avons connus vivants. Ils sont tous morts depuis beaucoup plus de cent ans; mais notre grand-père, de qui nous avons encore le visage devant les yeux et la voix dans les oreilles, se souvenait de même de son grand-père, et grâce à cet intermédiaire unique, nous pouvons assez légitimement et sans excès de complaisance nous figurer que nous sommes les témoins oculaires et auriculaires de ce passé lointain.

Il faut étendre le sens du mot contemporain et la durée de validité des témoignages personnels. Nous avons, de la bourgeoisie du XVIIIe siècle, une connaissance plus familière qu’historique, parce que notre mère-grand faisait des gestes qu’on ne fait plus et qui dataient de son enfance, parce qu’elle évitait les liaisons dont les gens à demi cultivés abusent, parce qu’elle faisait des fautes de français qui sont tombées en désuétude et auxquelles on a substitué d’autres fautes plus nouvelles, mais qui se rencontrent dans Restif de la Bretonne. Il suffit du souvenir d’un geste ou d’un solécisme démodé pour ressusciter toute une époque. C’est une manière d’hallucination, bien touchante et bien mélancolique.

Quoi de plus vain qu’un portrait qui prétend à être achevé? On y revient sans cesse et, comme le chef-d’œuvre inconnu, plus on y retouche, plus on le gâte. La magie discrète de la suggestion est plus efficace pour évoquer les fantômes. Ne croyez-vous pas les voir et les entendre, si l’on vous rappelle seulement qu’ils avaient coutume de dire qu’une porcelaine est casuelle et que les éducateurs de la jeunesse doivent former le cœur en même temps que l’esprit?

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Fragment. Profil de femme (1796).

ERMELINE dort.

Mais ce n’est point dans la nacelle d’acajou que décorent deux cygnes de bronze tordant l’un vers l’autre leurs cols symétriques, entr’ouvrant leurs becs d’où s’échappent deux festons de lourdes fleurs.

Sur le dur canapé, dont le dossier s’érige à angle droit, puis s’échappe en courbe, elle a les jambes allongées, le buste rigide, la tête qui se renverse. Tous ses cheveux pendent par derrière, poudrés de tant de poudre rouge et de tant de poudre d’or que la veilleuse antique, posée loin, suffit pour allumer des éclairs dans cette chevelure somptueuse et métallique.

Son profil roxelanien est affiné par des transparences. Sa poitrine, que la hardiesse de cette cambrure délivre, n’est plus prisonnière dans la tunique de linon. Elle se révèle mûre, admirable; car les femmes--lorsque leurs modes simplifiées restaurent la religion des formes et répudient les artifices--semblent pouvoir, au gré de leur coquetterie désarmée mais invincible, redevenir statues. Telle dort Ermeline parmi la blancheur de l’étoffe qui la voile sans la vêtir.

Ermeline rêve...

... Elle se réfugia parmi les souvenirs, elle s’y enroula comme dans un manteau qui la réchaufferait. Elle voulut se transporter dans le salon de sa mère, parmi la compagnie délicate et spirituelle, cette bourgeoisie riche qui, à la fin du siècle, s’était approprié, sans gaucherie de parvenu, toutes les élégances de la noblesse, la dépassant même par on ne sait quel charme de solidité que la noblesse d’origine ne possédait point; comme si l’habitude héréditaire d’un peu de vie positive et de certaines occupations pratiques, loin d’être mortelle aux qualités de luxe, leur servait au contraire de fondement et de substance.

Elle se revit elle-même donnant la réplique aux hommes éminents qui venaient là discuter la révolution de demain. Si jeune, elle avait déjà la repartie vive et le mot, mais une incapacité de raisonner droit, qui faisait sourire jusqu’à sa mère, elle-même assez peu géométrique cependant. Celle-ci, frileuse et valétudinaire, ne bougeait pas du coin de feu, la tête toujours emmitouflée de lingeries. C’est vers son grand fauteuil capitonné que se dirigeaient le plus souvent et avec persistance les yeux aigus d’Ermeline enfant. Elle lisait dans le cœur de sa mère, avec la pénétration de cet âge, qui observe tout, même ce qu’il ne peut expliquer ni comprendre. Elle y devinait une sensibilité merveilleusement active, un dégoût des entremets amoureux qui avaient été le régal des cœurs friands de ce siècle, une curiosité de la passion qui commençait à bouillonner au moins dans les romans. Elle devinait, en un mot, que le cœur mécontent de cette femme voulait pour le cœur humain une sorte de révolution qui le ramenât à la loi de nature, comme la Révolution ramènerait la société aux principes de l’éternelle justice. Plus fine encore, Ermeline devinait que sa mère, surtout imaginative, ne ferait guère que la théorie de cette révolution; et dans son propre cœur, qui alors se gonflait un peu, l’espoir se glissait d’être elle-même prédestinée à traduire ces rêveries dans la pratique, et à vraiment vivre les sentiments nouveaux.

Puis Ermeline se rappela, comme si elle y eût trouvé une première confirmation de cet avertissement prophétique, les charmants tableaux de la vie indépendante et saine qu’elle menait à cette époque. Les familles bourgeoises, qui délivraient leurs nouveau-nés du supplice de l’emmaillotement, affranchissaient volontiers leurs filles de la tyrannie des conventions. Elles n’enfermaient pas leur innocence, qui n’ignorait point, et qui, plus robuste, toujours intacte, se hâlait pour ainsi dire au grand air sans se flétrir ni perdre sa fleur. Ermeline, de même que ses jeunes compagnes, était libre de sortir seule. Cette liberté les exposait à des aventures et à des tentations, et leur cœur inexpérimenté sentait trop vivement pour se contenir toujours; mais contre le danger qu’elles affrontaient sans crainte, elles étaient défendues par une honnêteté native, transmise de mère en fille depuis des siècles ainsi qu’une noblesse qui se transmettrait par les femmes, et devenue invincible comme une habitude, infaillible comme un instinct...

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On parlait dans ma famille, avec une juste fierté, de deux grands-oncles qui jouirent en leur temps de la plus aimable renommée, et qui ne sont pas tout à fait tombés dans l’oubli. Ils s’appelaient Redouté. L’un était le célèbre peintre des roses; l’autre, plus modeste, était peintre naturaliste et, à ce titre, suivit Bonaparte en Égypte.

Je n’ose esquisser leurs caractères, bien que j’aie leurs portraits devant les yeux et que je possède leurs papiers. Le naturaliste surtout avait la manie d’écrire. Usant, tantôt d’une cursive parfaite et tantôt des lettres d’imprimerie, il écrivait son journal, ses comptes, sa généalogie jusqu’aux croisades, son voyage d’Égypte, et des notes pour servir, non pas à sa biographie, mais plus précisément à sa «nécrologie». Sur ces documents et d’après ce que j’ai ouï dire, j’ai toujours jugé que ces deux artistes étaient des bourgeois finis. Je pense qu’on en jugera de même, à ces traits.

La seule note que je relève pour toute l’année 1793 dans le journal du naturaliste est ainsi conçue:

«Requis en vendémiaire an II pour travailler sur la dissection du rhinocéros, mort à la ménagerie de Versailles, et qui avait été transporté dans l’amphithéâtre du Muséum, il fit dix dessins anatomiques de cet énorme quadrupède.»

Louis XVI écrivit de même sur son carnet, à la date du 14 juillet 1789: «RIEN.»

Pour le peintre de fleurs, il donna des leçons à l’impératrice Joséphine, et ensuite, naturellement, à l’impératrice Marie-Louise, ce qui ne l’empêchait point d’aller très régulièrement faire des visites à la Malmaison. Il devint, sous la Restauration, professeur de la duchesse de Berri, et après 1830 il enseigna les enfants de Louis-Philippe. Je crois pouvoir inférer de là qu’il avait, en politique, des opinions parfaitement bourgeoises; car il était inconstant et fidèle, respectueux de l’autorité, frondeur et, sous tous les régimes, l’ami indépendant du pouvoir, dans l’opposition.

Il était aussi un peu bohème, dans la mesure où les convenances de son métier l’y obligeaient; mais je le soupçonne d’avoir été un bohème fort rangé. Il faisait plus de prodigalités que d’économies; mais je pense qu’il devait les faire avec méthode. J’en ai pour preuve ce bon mot que lui dit un jour Madame Adélaïde et que l’on citait à la maison avec attendrissement:

--Monsieur Redouté, il paraît que vous avez beaucoup placé chez Chevet.

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A rebours de ce que croient les snobs et les faux artistes, les familles bourgeoises offrent à l’observateur bien plus de pittoresque et d’agrément que les familles nobles. C’est qu’elles sont plus diverses d’origine, et par suite plus... L’épithète nous manque. Les anciens Grecs en avaient une charmante pour exprimer ce que j’ai sur le bout de la langue; mais, pour rien au monde, je ne citerais du grec: je veux éviter autant que possible de me faire embrasser par Philaminte. Le mot correspond à peu près au français diapré. Les familles bourgeoises sont plus diaprées que les nobles.

Tous les gens titrés sont à tel point du même clan qu’ils se mésallient dès qu’ils n’épousent pas une amie d’enfance. C’est pourquoi l’on se tutoie bien davantage entre époux dans le faubourg Saint-Germain que ne l’imagine le faubourg Saint-Honoré, et surtout le faubourg Poissonnière; tandis qu’un jeune bourgeois et une jeune bourgeoise peuvent provenir de points diamétralement opposés, et contracter néanmoins ensemble des unions assorties.

J’ai une mémoire très précise de mes deux grands-pères, le paternel et le maternel; et je ne remarque pas aujourd’hui, j’avais remarqué dès mon enfance leur différence de style, qui ne les empêchait pas d’être l’un et l’autre deux types accomplis de bourgeois. Mais l’un avait mieux gardé la tradition de l’Empire, et l’autre était pur Louis-Philippe; aussi le coup d’État l’avait-il ruiné, sans d’ailleurs profiter à mon grand-père paternel, qui n’était point de ces hommes marqués par le destin pour faire fortune.

Il était employé, petit bourgeois; mon aïeul maternel était grand bourgeois et haut fonctionnaire; moins libéral, tenant Voltaire pour un malfaiteur et assagi par la bonne leçon de la Terreur blanche, mais un peu assaisonné de romantisme par procuration, à cause d’un de ses parents proches que George Sand avait tutoyé, et qui fut, à l’aube du siècle, l’un des pionniers, si l’on ose ainsi s’exprimer, de l’hydrothérapie.

Mes deux grands-pères avaient cependant des ressemblances fort significatives: ils étaient rasés, et exactement contemporains, étant nés tous les deux en 1795. Je pressentais obscurément, mais c’est la Commune qui m’a fait comprendre, que ces deux êtres étaient en effet de la même race, qu’ils avaient la même âme, la même âme bourgeoise. Les bourgeois donnent leur mesure dans les discordes civiles, dont ils ont le goût, peut-être pervers, et qui semblent être indispensables à leur santé. Ils ont la même attitude d’un côté de la barricade et de l’autre: ils tiennent.

Mes parents avaient vécu cloîtrés, mais dans leur appartement de Paris, jusqu’aux derniers jours de la Commune. Notre présence fut signalée, nous dûmes nous évader et nous réfugier dans la banlieue. Mes deux aïeuls, priés de nous suivre, refusèrent net; ils alléguèrent, non sans ironie, qu’ils avaient, depuis trois quarts de siècle, vu un certain nombre de révolutions et d’émeutes et qu’ils ne se faisaient pas de bile pour si peu. Lorsque nous allâmes les voir, au retour, ils venaient seulement de passer quatre ou cinq jours dans leur cave; ils avaient la meilleure mine du monde et le même visage que le mois dernier. Pourtant je les reconnus à peine, tant ils me semblèrent antiques. Ils appartenaient au passé. Un siècle d’histoire me séparait d’eux.

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Il est curieux que mes souvenirs des bourgeois du Second Empire, et même du premier Septennat, soient uniquement des souvenirs de costumes. Toute la bourgeoisie du temps de Napoléon III est pour moi représentée, ou symbolisée par une photographie de Pierre Petit, du format carte de visite. On y voit un couple de jeunes mariés qui se donnent le bras. La femme, toute mignonne, assez jolie, est dans une cage, comme les enfants qui apprennent à marcher; mais l’osier est drapé de moire antique, garni de volants, de franges et d’espèces de cordons de sonnette. Elle est coiffée d’une toque, qui ne me paraît guère plus laide que les chapeaux cloches d’aujourd’hui. L’homme porte un chapeau de soie très haut de forme à bords très plats et très étroits. Sa cravate longue est noire, bien nouée, et piquée d’un camée de corail pâle. Son pantalon est écossais.

Quant à la présidence du Maréchal, lorsqu’il m’arrive d’y penser, j’imagine aussitôt une femme qui se promène à pied sur le boulevard, en robe à queue et à tablier. Sa balayeuse, qui soulève un nuage de poussière, est montée sur des galets.

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