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CHAPITRE VI

LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE ET LE SNOBISME

La bourgeoisie n’a rien gagné qui compte, à la petite cérémonie du sacrifice des privilèges sur l’autel de la Patrie, le 4 août; mais le jour qu’au lieu de dire la Cour et la Ville on a commencé de dire le Monde, et qu’en être ou n’en être pas a été la question, ce jour-là, si elle a cessé d’exister à titre de classe, elle a enfin pris son rang et accompli sa destinée.

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Définir le monde est impossible à force de facilité. Heureusement, il faut croire que le sens de ce mot n’est ignoré de personne, puisqu’on l’emploie à tout bout de champ.

A première vue, il offre une singularité amusante: il est, de tous les mots du vocabulaire, celui qui a le sens le plus général, et on l’emploie ordinairement dans le sens le plus particulier, le plus fermé, si l’on peut dire.

L’adjectif latin d’où vient «monde» signifie «bien ordonné» de même que κόσμος en grec, et ces deux qualificatifs sont devenus, dans l’une et l’autre langue, le nom de l’Univers, parce que, dès l’origine, les hommes ont cru apercevoir dans le grand Tout des traces d’arrangement, et même de beauté. Mundus et κόσμος signifient également «pur», «net» et «propre». C’est apparemment pourquoi «monde», qui est le nom de l’Univers, est aussi, plus spécialement, le nom d’une certaine élite de la société, plus polie, mieux tenue, mieux nettoyée.

Mme de Staël partageait l’humanité en deux catégories: les gens qui se lavent les mains, et les gens qui ne se lavent pas les mains. Le jour qu’elle a prononcé ce jugement, aussi catégorique et aussi élémentaire que les jugements derniers, les bons ou les propres à droite, les méchants ou les malpropres à gauche, elle a réellement aboli toutes les autres distinctions de classes et changé l’échelle des valeurs; elle a fait la véritable révolution.

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La distinction des gens qui se lavent et de ceux qui ne se lavent pas est aussi ancienne que le genre humain et l’eau, tandis que le monde, au sens actuel, est un néologisme. Il ne signifie que «le siècle» chez nos écrivains classiques, et c’est déjà une indication de son avenir, mais rien de plus. M. le duc et Mme la duchesse de Luynes firent construire leur château de Vaumurier, proche l’abbaye de Port-Royal, afin de se retirer du monde; mais on n’appelait point Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette des femmes du monde parce qu’elles ne songeaient point à s’en retirer. Plus tard, on n’appelait femmes du monde ni Mme du Deffand ni Mme Helvétius, et l’on ne distinguait pas Voltaire de Diderot, ce bohème, ou de Jean-Jacques, ce sauvage, en attribuant au premier et en refusant aux deux autres la qualité d’homme du monde. Enfin, la locution «fille du monde» exprimait jadis ce que nous entendons aujourd’hui par le seul mot «fille», et s’ajustait aussi mal que possible à notre conception de la mondanité.

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Il est plaisant qu’aujourd’hui on offense presque également les gens si on leur dit qu’ils sont du monde ou si on leur dit qu’ils n’en sont point.

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C’est une occupation, et fort absorbante, que de vivre. Elle est continuelle pour les animaux et ne leur laisse point de loisir. Les hommes en ont un peu plus, et pourtant le commun des hommes n’en a guère. Aux soucis de la vie naturelle s’ajoutent ceux de la vie sociale. Mais dans toutes les sociétés un peu raffinées, et jusque dans les primitives, il est un groupe de privilégiés, affranchis, à peu près libres, et que l’on peut à la rigueur concevoir libres absolument; pour qui la principale affaire, ou la seule, est le plaisir, le luxe ou le sentiment; des gens qui peuvent mener une vie exclusivement morale--ou immorale--ou, si l’on préfère, esthétique. Le plus essentiel caractère de la beauté est qu’elle trouve en soi-même sa raison et son objet, elle n’est point utile. L’art est un jeu; les artistes font le même emploi de leurs énergies superflues que les enfants, qui crient pour crier, qui courent pour courir, et qui inventent des fables ou des poèmes merveilleux, moins pour le plaisir que pour le soulagement de leur excessive imagination.

Ces élus, qui ne semblent vivre que par jeu, ces artistes, ou ces enfants, sont les gens du monde.

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Ils ont, pour ainsi dire, stylisé les fonctions les plus basses de l’humanité; et quand les autres se nourrissent ou se repaissent, ils mangent.

Ils aiment probablement de la même façon que les pauvres hères; mais leur sensibilité est indépendante, dégagée des accessoires incommodes, isolée. Leurs cas se présentent aux anatomistes du cœur humain simplifiés comme des espèces de préparations psychologiques.

Jadis, on ne pensait point que cette prérogative pût être attribuée à des personnages moindres que les reines et les rois, et ils étaient en conséquence les seuls héros de la tragédie. Le roman d’analyse est plus libéral: il admet tous les gens du monde; et, depuis un demi-siècle, le roman d’analyse ou le roman dit mondain est aussi le roman bourgeois.

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Si, pour être du monde, l’oisiveté est une condition sine qua non, dans l’état présent de la société l’homme du monde est un mythe, car on n’en trouve point qui soient out of business. Mais on a fait une cote mal taillée, et, faute d’oisifs continus, on se contente d’oisifs intermittents.

Nul n’est homme du monde du matin au soir et du soir au matin; mais beaucoup peuvent encore l’être de telle à telle heure.

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Cette tolérance a établi dans le monde une sorte d’égalité définitive, et effacé toute distinction de caste, sinon de fortune.

Il suffit d’avoir un peu de temps à perdre, quelques agréments assez médiocres de conversation, une éducation que j’appellerai primaire, et un habit. Je ne dis point: des gants; depuis la guerre, ils n’en portent plus.

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Mais voici la principale cause et la plus efficace d’égalité. L’amour, en conversation ou en acte, n’est pas seulement le passe-temps des gens du monde, et il est encore moins leur divertissement, car il est leur fonction même et leur seule raison d’être. Il va de soi que l’on parle de l’amour hors mariage.

Des personnes qui se sont aimées, qui s’aiment ou bien qui s’aimeront un jour ou l’autre, sont égales à la lettre, soit dans un passé dont elles ne sauraient plus perdre la mémoire, ou dans un avenir dont elles caressent toujours l’espoir flatteur et quasi certain, ou enfin dans le présent, dont le tutoiement est une donnée actuelle et immédiate de l’expérience. L’égalité devant la mort est une fiction de la religion ou de la morale que démentent les usages de la société; mais l’égalité devant l’amour est un fait de la nature.

Il ne serait donc point concevable que les anciens cadres de la hiérarchie ne fussent point brisés; mais voici le miracle, ils ne le sont pas, et ce miracle est un grand bienfait; car la survivance, même illusoire, d’un fantôme d’aristocratie, produit le snobisme, faute de quoi cette société trop homogène, uniformément bourgeoise, serait satisfaite, immobile et comme stupide, grâce à quoi elle est rongée d’envie, d’ambition, et elle a une espèce d’idéal.

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Seules vivent les sociétés où nul n’est content de son sort et où chacun veut changer de place, pour monter d’un échelon; car la vie est mouvement. La vraie cause première est le snobisme, qui met toute la machine en branle et donne la chiquenaude.

Ce qui a ruiné l’ancien régime, c’est peut-être sa stabilité, et le privilège exorbitant de la naissance, équivalant à une prédestination. Ce privilège est devenu l’essentiel objet du snobisme depuis qu’il n’est réellement plus rien, de même que nos images deviennent étoffe de rêve quand elles sont si usées que notre imagination à l’état de veille n’en veut plus.

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Dès que l’on pressent l’importance du snobisme et son rôle d’animateur, on fait scrupule d’en parler davantage sans l’avoir au préalable défini; et l’on est naturellement tenté d’emprunter cette définition à William Makepeace Thackeray, inventeur du mot, sinon de la chose. Mais Thackeray donne plusieurs définitions, qui n’en valent pas une bonne. Un auteur dramatique a plaisamment observé que les jeunes personnes qui sont demandées en mariage à tout bout de champ ne se marient jamais: elles n’ont de chances d’y parvenir que si on les demande une seule fois, mais une bonne fois.

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Nommer Thackeray «l’inventeur» du mot snob ne signifie pas qu’il l’a créé, mais qu’il l’a trouvé. Il l’a lancé et lui a donné le sens où nous devons désormais le prendre, supposé qu’il ait su bien au juste le sens qu’il lui donnait et qu’il se soit soucié de lui donner un sens rigoureux.

Savait-il seulement que ce mot est d’origine, non point britannique, mais scandinave? Snob émigra de bonne heure en Grande-Bretagne, où il fit un stage assez long dans l’argot des Universités. Les étudiants anglais appelaient snobs les êtres communs, mal élevés, bornés. Le snobisme, c’était la vulgarité, de manières ou d’esprit. Le snob ressemble comme un frère au savetier ou à l’épicier de nos rapins, au philistin de Gœthe et au BOURGEOIS des romantiques.

Le trait de famille de tous ces gens-là, savetiers, épiciers, philistins,--ou bourgeois,--ou snobs, est l’humilité vaniteuse. Ils ne sont pas tout à fait aveugles sur leurs défauts et leurs tares originelles; aussi se targuent-ils curieusement de l’apparence des qualités correspondantes que la mauvaise fée leur a refusées. Ils ne méconnaissent pas la supériorité des gens de distinction; ils les haïssent et les envient, et même ils les méprisent, mais ils les admirent. C’est comme un fait exprès: ils admirent chez les gens admirables ce qui justement ne mérite pas d’être admiré; ils imitent ce qui ne mérite pas d’être imité, chez les supérieurs.

On ne peut nier que cette vue ne soit juste, mais elle est étroite. Elle a suggéré à Thackeray sa meilleure définition du snob: «Celui qui admire mesquinement des choses mesquines». Mais, si cette définition, qui n’est point fausse, était suffisante, le snobisme ne serait qu’un ridicule, et un ridicule innombrable, comme l’a voulu Thackeray. Ce qui fait que le snobisme est aussi un bienfait et une force, c’est que l’admiration, toujours mesquine, s’adresse tantôt à des objets qui ne sont point dignes, et tantôt à des objets qui sont dignes de l’inspirer. Et qu’importe que l’on admire mesquinement des choses admirables? Qu’importe la bassesse de la cause? Seule compte la grandeur de l’effet.

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--Donnez-moi un levier assez puissant, disait Archimède, et je soulèverai le monde.

Une providence, ironique ensemble et bienveillante, a donné aux bourgeois le levier du snobisme, et ils se sont élevés, ils s’élèvent chaque jour. On ne sait plus où ils s’arrêteront. Quo non ascendam?

Dieu fait bien ce qu’il fait.

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On voudrait finir, non pas sur un «caractère» selon la recette classique, mais sur une image d’Épinal. Le titre est Jacques le bon sujet ou l’Éducation bourgeoise.

Dans la première case, vous voyez Jacques en train de naître, ou plutôt il se voit lui-même, il a une vision. C’est qu’il vient de retrouver, parmi des papiers de famille, des lettres écrites à sa mère, à l’occasion de sa propre naissance; de ces lettres où, avec la simplicité de ces anciens âges, on parlait d’accouchement et de délivrance: les bourgeoises d’aujourd’hui n’accouchent plus, elles «mettent au jour», comme jadis les seules princesses. Le style suranné de cette correspondance a doucement ému Jacques et lui a suggéré des images, pour ainsi dire, assorties. Il voit près du lit de l’accouchée, qui porte un bonnet blanc, une dame en crinoline, qui doit être l’une de ses grand-mères, et dans une barcelonnette démodée un petit ange: c’est lui.

Les peintures et les légendes des cases suivantes résument son enfance, que l’on croyait, qu’il croyait heureuse à force de l’entendre dire, et qui ne l’était point. La cause de cette erreur universelle est que ses bons parents l’admettaient à partager toutes les joies des grandes personnes. Il dînait à table et l’on ne sait pourquoi il y restait muet et morose puisqu’on ne lui défendait pas de dire son mot. Son père et sa mère, élevés jadis sévèrement, le gâtaient par esprit de contradiction; mais Jacques se moquait bien d’être gâté: il eût préféré d’être compris. Les enfants ne doutent de rien!

Le malentendu s’aggrave lorsque Jacques va au collège, externe naturellement. L’enfant gâté est un enfant sage et travailleur. Il est tendre, expansif, et on le croit renfermé. Il prend pour parole d’évangile tout ce que lui disent ses professeurs, et ses parents semblent ne plus lui inspirer aucune confiance. Il a des amitiés particulières et ses parents en sont jaloux.

Ils trouvent à redire à tous les choix de son cœur. Ils ne sauraient lui reprocher de ne pas vivre comme un ours; mais, perfidement, ils lui conseillent de ne point fréquenter ceux qui sont au-dessus de lui par le rang ou par la fortune, et c’est vers ceux-là, comme juste, que Jacques se sent plus attiré. La première fois qu’il entend cette recommandation intéressée, il se révolte; et, bien qu’il n’en saisisse pas encore toute la portée, il devine que voilà probablement le mot de l’énigme.

Les parents de Jacques sont fort à leur aise et vivent des rentes que ses grands-parents ont amassées; mais la famille ne s’est point élevée depuis cent ans, elle ne s’est ni appauvrie ni enrichie, elle n’a pas bougé, Jacques va tantôt la remettre en marche. C’est sa destinée et c’est son instinct. Si les vieux ne veulent pas ou ne peuvent pas le comprendre, tant pis. Telle est la cause du conflit fatal des générations qui sont venues et des générations qui viennent.

Jacques, d’abord, hésite. Il est mélancolique et découragé. Il se croit atteint de romantisme: on ne saurait être moins romantique. Il se plaint d’être né trop tard dans un monde trop vieux; il ne pouvait naître plus à point et dans une bourgeoisie plus en appétit de se rajeunir.

Enfin il devient homme, et du même coup son caractère se détermine: il devient snob, il est sauvé! La bourgeoisie est sauvée avec lui. Jacques est l’ouvrier de cette rédemption, il est le personnage représentatif de sa caste.

Jacques, en dépit de ses parents, fréquente le beau monde. Il est, dès son adolescence, reçu chez les nouveaux riches, admis chez les artistes et dans les ruines du faubourg Saint-Germain. Ici et là, il est, à ses débuts, un peu compassé. On sourit et on le brime, mais discrètement. Il y a deux ou trois intermèdes comiques, et l’on voit, sans qu’il soit besoin d’y insister, les effets de pittoresque et de comique sans amertume qu’en peut tirer un illustrateur d’images d’Épinal.

Cependant, l’excellente éducation bourgeoise de Jacques fait merveille dans ces milieux, souvent plus lâchés que son milieu d’origine, où bientôt l’on ne se moque plus de lui que s’il a le dos tourné, et où l’on ne tarde guère de le prendre en considération. Il est fin, il sait observer; il emprunte, des mauvaises manières d’autrui, juste ce qu’il lui faut pour s’adapter et pour s’assouplir. Il croit encore imiter les autres quand c’est déjà lui que l’on imite, et un beau jour, il donne le ton.

Vertu admirable du snobisme! Jacques s’est donné la peine de naître à l’heure de la renaissance des sports. Il est, naturellement, l’un des premiers adeptes du paganisme nouveau, et, grâce au snobisme, il reçoit l’éducation gymnastique, selon le vœu des anciens Grecs. Il reçoit également, selon la même méthode, une éducation musicale. Chacun sait que, sans le snobisme, jamais les Français ne seraient devenus musiciens.

Il faut l’entendre au sens le plus général. La musique est le nom commun de tous les arts. Jacques n’aurait point, sans le snobisme, goûté la peinture moderne et la littérature du dernier bateau. Il les goûte, mais voici le chef-d’œuvre de l’esprit bourgeois: jusque dans les extravagances que lui commande la mode, il garde cette mesure qui est sa marque d’origine. Il ne souffre l’absurdité qu’autant que le sens commun le lui permet. Il est partout et toujours le bourgeois, dans le mouvement, dans le train, mais bien tempéré.

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