CHAPITRE V
LA BOURGEOISIE ET L’INTELLIGENCE
Malgré les plaisanteries de peintres et les définitions d’atelier, il demeure acquis que la bourgeoisie, en France du moins, est la gardienne de l’intelligence.
On n’essaiera point, fût-ce pour échapper les railleries des bohèmes, de nier qu’elle est une gardienne tyrannique, et qu’elle donne son pli même aux arts, quand elle se passe le luxe de les pratiquer. Mais, hors elle, qui les pratiquerait? Et un certain style bourgeois ne vaut-il pas mieux que le néant? Il ne paraîtra point méprisable, si l’on veut bien considérer qu’il a trouvé sa plus haute expression chez MONSIEUR Ingres et chez MONSIEUR Degas.
Je ne puis songer à la célèbre formule Le dessin est la probité de l’art, qui évidemment est du dernier bourgeois, sans me dire que, si j’étais peintre, je voudrais être bourgeois jusque dans la moelle de mes os. Ne regrettons rien: il y a aussi un honnête dessin et une probité de l’art dans la littérature.
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Pour les idées, on ne fait pas non plus difficulté de reconnaître que l’esprit bourgeois les ajuste à ses cadres, que la bourgeoisie, en d’autres termes, est, comme l’eût dit Aristote, une «catégorie». Et il est clair que la catégorie du bourgeois ne saurait prétendre à rivaliser avec la catégorie du divin; mais l’intelligence, qui a un grand besoin de solidité, peut toujours se fier sur la première et fera bien de n’user de la seconde qu’avec circonspection.
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C’est une injustice et une sottise d’attribuer à la bourgeoisie une sorte de bassesse native qui fait qu’elle ravale tout ce qu’elle touche; et elle n’a précisément montré nulle part, mieux que dans les choses de l’intelligence, sa qualité.
Économe, elle n’est pas si intéressée que les prodigues. L’épithète de «libéral» jure avec tout autre nom que celui de «bourgeois». Si les humanités ressuscitent, n’est-ce pas grâce aux bourgeois? Et s’il n’était point de bourgeois, trouverait-on encore des naïfs qui préfèrent d’être professeurs dans les collèges moyennant des gages de famine, plutôt que balayeurs dans les mêmes endroits et grassement payés?
Les professions dites libérales, qui ne nourrissent plus leur homme, n’ont point pour si peu perdu leur prestige aux yeux de la bourgeoisie. Elle tiendrait une déchéance sans remède d’y renoncer définitivement: pour la noblesse, la déchéance est d’y accéder. Il est curieux que les nobles, quand la dureté des temps les obligea d’augmenter un peu leurs ressources par un semblant de travail, ne mirent aucune profession libérale sur la liste de celles qui ne dérogeaient pas. Il y eut des gentilshommes verriers, point d’architectes ni d’avocats; et aujourd’hui encore, si la dernière des douairières apprend que Monsieur le comte, son petit-fils, s’est fait inscrire au barreau, elle soupire:
--En quel siècle vivons-nous?
Madame, au XXe siècle. Mais consolez-vous; de tout temps, la noblesse n’a été que noble, au lieu que la bourgeoisie est ingénue. Aucune personne initiée au sens propre des mots ni capable d’apprécier les valeurs n’hésitera entre l’ingénuité et la noblesse. Le doute n’était déjà point permis il y a environ cent cinquante ans, lorsqu’un grand seigneur mal bâti, se comparant à un beau laquais, disait:
--Voilà comme nous les faisons et voici comme ils nous font.
Mais ce mot n’a presque plus de sens, maintenant que les grands seigneurs ne se font plus faire par leurs domestiques: ils se font eux-mêmes, comme les richards Américains.
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J’ai connu, au temps de mon enfance, un bon bourgeois, aussi modeste que digne, qui ne pouvait point se mettre en tête que ses fils (on avait encore plusieurs fils en ce temps-là) fussent autre chose que des artistes. Il eût accepté à la rigueur (mais d’un cœur ulcéré) que sa descendance réussît dans les carrières libérales. Il les tenait un pis-aller honorable.
Il disait seulement Mes fils seront de grands artistes, au lieu de dire «artistes» tout court, et c’est par là peut-être qu’il trahissait le bourgeois de son esprit, au sens narquois du mot.
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Il ne faudrait point qu’une partialité, d’ailleurs excusable, à l’égard des bourgeois, nous fît trop embellir la vérité. Sensibles de tout temps aux attraits de l’intelligence, amoureux d’elle, mais presque sans espoir et comme à regret, ils n’ont pu vaincre d’abord les méfiances de leur modestie, ni ranger parmi les possibilités bourgeoises le choix d’une carrière purement intellectuelle. Pour en arriver là, et pour s’apprivoiser avec la Chimère (qui leur a toujours semblé être le plus grand péché), ils ont passé par trois stades.
Un romantique attardé nous est venu conter qu’au baptême des petits bourgeois, les cloches sonnent sur l’air Orléans, Beaugency:
Ils seront Menton rasé, ventre rond, Notaires, Notaires.
C’est un carillon que même les sexagénaires d’aujourd’hui n’ont pas entendu; et de leur temps, le jeune bourgeois qui avouait à son père une vocation d’artiste ou d’homme de lettres, voire de savant, ne recevait déjà plus la réponse implacable:
--Jamais!
Dès lors, le père le plus entiché de bourgeoisie et le plus pourri de préjugés disait à son fils, avec des précautions oratoires:
--Je ne contrarierai pas ta vocation; mais tu auras un métier de secours.
Et le prédestiné commençait par entrer dans un ministère. C’était le second stade (Jamais étant le premier).
Le père dit lui-même, à présent:
--Pourquoi un métier de secours?
Et il demeure d’accord, l’ayant ouï dire, que ces métiers de paresseux sont les plus rémunérateurs, du moins «quand on sait y faire» (car les pères parlent argot).
C’est le troisième stade. Sans nier le progrès, on doute qu’il soit heureux et exempt de périls. Le prêtre doit vivre de l’autel, soit! Mais à condition qu’il vive de peu. S’il en veut trop bien vivre, on peut craindre qu’il ne mette le bois sacré en coupe réglée.
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MIRAKION «saura y faire»: il a donné des preuves de ce savoir-faire dès son âge le plus tendre, et il a connu les moyens de parvenir bien avant les principes de la raison. La famille de Mirakion est, en vérité, une belle famille; car il a une sœur, PARTHÉNICE, qui sait y faire tout aussi bien que lui. Le père, la mère de Parthénice, de Mirakion sont dociles comme de bons parents du siècle. Ils subissent de bonne humeur l’éducation en retour qu’il est maintenant de règle que les jeunes donnent à leurs auteurs. Ils ne laissent perdre ni les leçons ni les exemples; on peut espérer qu’ils ne mourront pas sans avoir montré qu’ils savent également y faire, et qu’ils sont au bout du compte dignes de leur postérité.
Quand Mirakion n’avait encore que sept ans et rêvait, selon un antique usage, d’être général ou chauffeur, sa mère souhaitait qu’il entrât à l’École Polytechnique. Il ne marquait aucune disposition pour les sciences exactes; mais le cœur des mères est au-dessus de cela. Dix ans plus tard, elle formait toujours le même vœu téméraire: pour avoir la paix, Mirakion lui apporta un beau matin un mince volume de sa façon qu’il avait fait éditer à compte d’auteur en sacrifiant toutes ses économies; mais il ne croyait point du tout avoir fait un sacrifice, il croyait plutôt avoir fait un bon placement. L’éditeur, prié à déjeuner, assura sérieusement à cette mère inquiète, fort peu inquiète, que son fils avait du génie. Elle ne demandait qu’à le croire. Le père, plus circonspect, désirait avant tout connaître avec précision la valeur intrinsèque du livre.
--Monsieur, dit l’éditeur, ce n’est pas une œuvre de début, c’est un chef-d’œuvre de début.
--Ah! fit le père, accablé de contentement.
--L’enfant sublime! murmura l’éditeur en souriant.
Et il posa son index sur son propre front, pour faire entendre qu’il y avait quelque chose derrière celui de Mirakion.
--Quand je pense, dit la mère, qu’il se destinait à Polytechnique!
--Il l’a échappé belle! dit l’éditeur. Mais j’étais là. Il gagnera cent fois plus d’argent à écrire des livres qu’à construire des ponts.
--Mais, dit naïvement le père, ne devrait-il pas d’abord apprendre à les écrire? N’est-ce pas un métier?
L’éditeur repartit au père que la culture et l’étude sont les pires ennemis du génie, et qu’au surplus Mirakion fabriquait déjà l’article de bazar mieux que pas un maître.
--S’il en produit trop, dit le père, n’indisposera-t-il pas les critiques et ne rebutera-t-il point la postérité?
Mirakion éclata de rire, et ne craignit pas d’exprimer par une locution brève et grossière le peu de cas qu’il faisait des juges contemporains, ainsi que de nos arrière-neveux. L’éditeur, moins mal embouché, promit que, par la publicité, on aurait facilement raison de la critique. Mirakion répéta qu’il se moquait de la postérité et qu’il s’accommoderait toujours de succès momentanés, pourvu qu’ils fussent instantanés et foudroyants.
Sur ces entrefaites, Parthénice, âgée de quinze ans, présenta en rougissant à l’éditeur le manuscrit d’un ouvrage qu’elle venait d’achever, sur la vie secrète d’une fameuse courtisane.
--C’est plein de psychanalyse, dit-elle avec modestie.
--Tu ne m’as pas chipé mon sujet? s’écria la mère, qui avait elle-même entrepris une biographie de cette sorte.
Mais, grâce à Dieu, il y a eu assez de courtisanes depuis la création du monde pour que les mères et les filles ne soient pas réduites à se les disputer.
Lorsque ces deux dames furent remises d’une alarme si chaude, le père de Mirakion et de Parthénice dit à l’éditeur:
--Monsieur, moi aussi j’ai souvent des velléités d’écrire. J’ai fait, au cours de ma carrière déjà longue, des opérations de bourse fort aventureuses. Si je rédigeais mes mémoires à mes moments perdus? La lecture en serait attrayante, instructive, exemplaire. Ce serait, en tout cas, un succès de librairie certain. Dites un mot, et je me mets au travail dès ce soir. Ne pensez-vous pas qu’il serait intéressant pour vous de prendre toute la famille à forfait?
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Les moralistes sont assez généralement d’accord que pas une créature humaine ne pourrait vivre sans une discipline, et les penseurs ajoutent que pas une non plus ne pourrait vivre si elle ne possédait (au besoin à son insu) un système rudimentaire mais complet de philosophie.
La majorité (qui a toujours tort) croit que la discipline, pour être bonne, doit être conforme ou à peu près à la morale dite éternelle, hors laquelle il n’est point de salut; et elle refuse de croire, malgré l’autorité de Pascal, que la vérité soit différente au delà et en deçà des Pyrénées. Certains esprits téméraires, et peut-être subversifs, estiment à rebours que la forme seule d’une discipline importe, et la matière point; en d’autres termes, que les règles les plus contradictoires se valent et sont également utiles quoi qu’elles prescrivent, pourvu qu’elles soient des règles.
Ce paradoxe plaît peu à la majorité; mais elle n’est pas si chatouilleuse sur la raison pure que sur la raison pratique, elle ne se rebrousse pas si on lui dit que le système du monde indispensable à tout être humain pour vivre peut sans inconvénient n’avoir pas le sens commun et que cela est fort heureux; car si l’espèce humaine avait dû attendre, pour exister, de savoir la vérité sur toutes choses, il y a beau temps qu’elle aurait disparu de la terre. Il est indifférent qu’elle ait des clartés ou des obscurités de tout, l’essentiel est qu’elle ait réponse à tout.
C’est justement là ce qui fait la solidité de la bourgeoisie. On répète qu’elle est une catégorie et qu’elle déforme pour les ajuster aux cadres de son esprit toutes les conceptions ou philosophiques ou morales. Après les avoir ainsi réduites à sa mesure et à sa capacité, il lui est aisé de les digérer, de les assimiler et de les ordonner en discipline et en système. Nulle classe sociale n’est plus disciplinée que la bourgeoisie, ni plus systématique. Mais il y a des nuances, d’un pays à l’autre.
La bourgeoisie anglaise prend naïvement à la lettre cette formule: avoir réponse à tout. Elle tient que cette réponse est trouvée depuis des siècles et qu’il n’y a plus lieu de s’en occuper: ce serait perdre son temps. Aucun jeune Anglais ne perd son temps à réfléchir sur les questions éternelles qui, pour son bonheur, étaient résolues bien avant sa naissance. C’est une fameuse épine qu’on lui a tirée du pied, et il ne se plaint pas d’être venu trop tard dans un monde trop vieux. Aucun jeune Anglais n’a jamais eu sa nuit de Jouffroy.
Cette sécurité est admirable. Elle a ses défauts. Elle favorise la paresse d’intelligences qui n’y sont déjà que trop portées, et qui délèguent trop volontiers leurs pouvoirs. Elle supprime toute initiative personnelle aussi bien dans l’ordre de la raison pure que dans l’ordre de la raison pratique. Le remède héroïque est l’excentricité. Le mot et la chose sont d’invention anglaise. Usant, abusant d’un privilège inexplicable, mais que nul censeur ne conteste, certains élus pensent et agissent rigoureusement à l’envers de la bienséance et de l’orthodoxie. La société les applaudit jusqu’au jour où, selon la parole de Macaulay, la vertu anglaise devient révoltante. C’est tous les cinq ou six ans.
La grande supériorité d’agrément de la bourgeoisie française est que ses cadres, aussi bien arrêtés, sont plus souples, et que, pour y prendre ses aises, on n’est jamais contraint de les briser. Un excentrique, chez nous, n’aurait point d’excuse. Il serait même un peu ridicule. On se demanderait à qui il en a, pourquoi il enfonce des portes ouvertes et se bat contre des moulins à vent.
La bourgeoisie française a aussi réponse à tout: sinon elle ne serait pas bourgeoise et mentirait à sa définition; mais elle ne tient pas autrement à ses réponses. C’est une aimable commodité. Il y a un air de bien penser qui permet de penser mal sans que les plus bourgeois y trouvent à redire.
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Le moment est venu d’examiner la doctrine bourgeoise. On s’avise que l’on a traité dans un précédent chapitre ce qui concerne la vertu et la discipline des mœurs: n’en parlons plus.
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Il y a, parmi les questions, un ordre de préséance. Les penseurs de profession seraient bien capables d’en faire bon marché; mais la bourgeoisie est, comme on dit, à cheval sur ce protocole, aussi sacré à ses yeux que la notitia dignitatum, le tchin, ou l’étiquette de cour de Napoléon, qui renchérit sur celle de Louis XIV. Nous la scandaliserions fort si nous ne commencions ab Jove.
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On met les métaphysiciens dans un grand embarras si on leur demande de s’expliquer clairement sur l’Infini; mais dès que l’on renonce à l’explication, il crève les yeux que la créature finie soutient avec l’Infini certains rapports indéfinissables. Ceux que ces mystérieux rapports obsèdent, ou seulement agacent, sont les esprits religieux; et ceux qui n’y songent guère sont les mécréants.
La bourgeoisie, c’est une justice à lui rendre, a toujours senti très vivement l’utilité de la religion. Mais son sentiment à cet égard a subi, au cours des âges, ce que Bossuet eût appelé des «variations», et qu’il n’aimait pas.
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Si, lorsque l’on touche ces matières délicates, il était convenable d’alléguer, après un orateur chrétien, un auteur comique, j’aurais plaisir à citer une réplique d’Henry Becque.
C’est dans la Parisienne. Clotilde dit à son amant:
--Vous êtes un libre penseur! Je crois que vous vous entendriez très bien avec une maîtresse qui n’aurait pas de religion, quelle horreur!
Ce mot est merveilleusement bourgeois.
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La bourgeoisie n’a jamais eu beaucoup de cette religion, dont elle avoue la nécessité. On dit «la foi du charbonnier», l’idée ne viendrait à personne de dire «la foi du bourgeois, du gros bourgeois, du grand ou du petit bourgeois». Avec cela, elle a toujours regimbé contre l’autorité ecclésiastique, et réclamé contre les ministres mêmes du culte les droits de la satire. Bref, elle a ce que nous appelons, en notre langage moderne, un vieux fond d’anticléricalisme. La tournure d’esprit bourgeoise n’admet point les antinomies, et c’est ce qui de tout temps, mais singulièrement depuis le milieu du XIXe siècle, a donné au problème religieux des airs d’être insoluble.
Mais impossible est français et de toutes les langues: insoluble n’est pas un mot de la langue bourgeoise, en aucun pays ni en aucun temps. La bourgeoisie n’admet pas les antinomies, mais elle est la reine du compromis et de la transaction. Ce qu’elle avait imaginé aux plus beaux jours du Second Empire pour se tirer de la difficulté religieuse était en vérité trop simple.
Rien ne choque les Anglais comme l’usage commun à la plupart des autres peuples de donner un genre ou un «sexe» aux objets inanimés. Cela ne leur paraît point seulement déraisonnable ou ridicule, mais inconvenant. Aussi les middle classes sont-elles bien plus embarrassées que notre bourgeoisie par cette religion qui, en anglais, est du neutre, tandis que chez nous elle est du féminin. Nos pères ont profité de ce féminin.
Jusqu’à la guerre de 1870, il a été convenu que, dans un ménage bien assorti et respectable, la religion était l’affaire de la femme, et un libertinage discret le privilège du mari. La femme pratiquait, et le mari, qui ne pratiquait point, n’eût pas souffert qu’elle négligeât ses devoirs religieux. Les politiques disaient: «Il faut une religion pour le peuple». Tous les maris bourgeois pensaient, et à fort peu près dans le même sens, qu’il faut une religion pour les femmes.
Madame allait à la messe, et Monsieur ne l’y accompagnait point, mais il allait la chercher à la sortie; du moins pendant la lune de miel; plus tard, on eût souri, les voyant revenir ensemble de l’église et Madame son gros livre à la main; on eût dit:
--Mais c’est Philémon et Baucis!
Madame avait une dispense de jeûne pendant le carême et Monsieur se dispensait de jeûner; mais ils faisaient tous deux maigre le vendredi saint. Monsieur attendait jusqu’à la dernière minute pour approcher des sacrements, comme Talleyrand pour signer sa rétractation: jusque-là il se contentait de penser bien, et l’on se demande ce qu’il pouvait entendre en effet par «penser bien», sinon parler quelquefois avec déférence des choses éternelles et n’y penser jamais.
Ces combinaisons mondaines ne sauraient satisfaire les paysans du Danube, qui, croyants ou non, attachent quelque importance, ou même la plus grande importance à la religion.
Il était réservé à notre âge de résoudre pratiquement la contradiction bourgeoise de la religion et de l’esprit irréligieux. On s’est avisé enfin que le problème était mal posé et qu’il en fallait simplement retourner les termes: il ne s’agit pas d’être religieux sans croire et anticlérical par-dessus le marché; le dernier genre, aussi bon pour les hommes que pour les femmes, et, si l’on ose dire, le dernier cri est d’être ensemble clérical et athée.
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Un romancier ingénieux s’est amusé à rechercher comment, selon les lois connues ou probables de l’hérédité, avait pu tourner d’âge en âge la descendance de la famille Harpagon. L’évolution de la famille Tartuffe ne serait pas moins divertissante à conjecturer, et d’un intérêt plus actuel.
J’ai idée que l’imposteur, ou plutôt l’écornifleur, n’est pas demeuré fort longtemps en prison. Peut-être même ne l’a-t-on conduit que jusqu’à la porte, pour la forme, et l’a-t-on relâché en lui disant:
--Monsieur, que ceci vous serve de leçon. Vous avez été imprudent, vous avez jeté le masque trop tôt. Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, mais qui sait tout le parti que l’on en peut tirer pour le bien de l’État; car d’un fin discernement sa grande âme est pourvue. Monsieur, vous êtes une force, au moins une utilité sociale, et Louis n’en veut négliger aucune. Laissez donc votre roi et le temps travailler pour vous; ayez le tact de disparaître, on croira que vous êtes allé vous faire pendre ailleurs, et dans quelques années ou quelques mois, Orgon tout le premier sera fort aise d’apprendre que, pendu ou embastillé, vous ne vous portez pas moins bien. Il est conservateur comme vous, un peu plus échauffé, mais vous ne sauriez au bout du compte manquer de vous entendre avec lui.
J’ai idée que ce bourgeois d’Orgon sauta en effet au cou de Tartuffe quand il le rencontra un peu plus tard. Il lui fit même des excuses et l’emmena dîner à la maison. Elmire ne fut point fâchée de le revoir; et il se pourrait même que Mariane, qui évidemment s’était brouillée dans l’intervalle avec Valère, ne lui eût pas refusé sa main.
Qu’il ait épousé Mariane ou une autre, Tartuffe a eu des enfants, ses principes ne lui permettant point d’assigner au mariage un autre objet; et ainsi, le nom de Tartuffe n’a point péri. Le nom ni la chose. Mais le personnage a un peu changé d’aspect: c’est une figure à transformations.
M. Tartuffe le fils a été fort débauché au temps de la Régence, tout en gardant les dehors de la foi; il a été prié aux petits soupers du Palais-Royal, mais il n’oubliait point de dire le benedicite avant de se mettre à table, et, quand il en sortait, les grâces, s’il avait encore sa tête. M. Tartuffe le petit-fils a été, par réaction, philosophe et encyclopédiste. Les excès de la Révolution française ont donné à réfléchir au fils du petit-fils, qui, après avoir joué au jacobin pour sauver sa peau, est devenu bonapartiste enragé sous l’Empire et ultra sous la Restauration. Le croirait-on? le régime de 1830 lui a inspiré peu de sympathie et de confiance. La révolution de 1848 ne l’a pas moins fait trembler, et il a été trop heureux de pouvoir, sur ses vieux jours, redevenir bonapartiste, faute de mieux, après «l’opération de police un peu rude».
Mais ce n’est qu’à l’aurore du XXe siècle que la famille Tartuffe a vraiment trouvé sa voie ou, si l’on préfère, son équilibre. Le dernier des Tartuffe, le nôtre, est encore plus homme à principes que pas un de ses ascendants. Toutes ses idées sont comme tirées au cordeau. Il est doctrinaire dans toute la force, dans toute l’horreur du terme, et il ne lui déplaît pas d’avoir l’air pédant, cuistre, ni même ladre. Il aimerait mieux transiger avec sa conscience qu’avec son système, mais il n’est point réduit à cette nécessité, car il a su enfin concilier l’une et l’autre. Son secret était déjà contenu dans cette formule de Tartuffe l’ancien: «L’intérêt du Prince est mon premier devoir», mais il l’interprète à sa manière. Le Tartuffe contemporain est essentiellement un animal politique, lié au parti qu’il mène, et il sacrifierait n’importe quoi «à de si puissants nœuds». Le mot Prince ne désigne plus pour lui une personne, mais une entité: sa doctrine. Et voyez comme elle est commode! Il s’est avisé que, si elle l’oblige à faire l’apologie des convictions qu’il n’a pas, elle ne l’oblige même plus à les feindre. Il a une espèce de franchise, ou de cynisme; et quand il sort de son appartement, il ne prend même plus la peine de dire très haut à son valet:
--Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.
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On signale une nouvelle espèce de politique bourgeois: le furieux. L’état dionysiaque est son état ordinaire. Il trépigne, il fulmine, il invective. Il fait du bruit comme quatre, et l’on croit qu’il est légion. L’on reviendrait de cette erreur si l’on osait compter les énergumènes. Le vrai est que le caractère politique du bourgeois en France a changé fort peu depuis les temps les plus reculés. S’il a décliné, c’est plutôt vers l’indifférence que vers la violence.
Les temps sont durs; chacun (surtout le rentier,--pauvre rentier!) doit vivre de son travail et en tirer, comme parlent les économistes, le maximum de rendement. La division du travail est, en conséquence, rigoureuse; quelques-uns font deux métiers, mais alors le deuxième est un métier de secours, ce n’est pas le violon d’Ingres. D’où il s’ensuit qu’il n’est plus de politiques amateurs, mais des professionnels à qui les citoyens délèguent leurs pouvoirs en se réservant tout au plus un droit de regard et un sujet de conversation.
Encore est-ce un sujet bien rebattu, bien usé, qui, franchement, n’intéresse personne. Le scepticisme a envahi la politique tout entière. L’expérience nous a instruits que les diverses formes de gouvernement, non seulement se valent, mais ne diffèrent les unes des autres que par le nom; et ce nominalisme nous refroidit autant que le réalisme de naguère nous échauffait.
Les bourgeois de France ont gardé cependant les habitudes d’esprit héréditaires qu’ils n’avaient aucune raison de modifier. Un vent de fronde souffle toujours sur cette bourgeoisie, d’ailleurs conservatrice, dont l’arrière-garde est un prolétariat presque aussi conservateur et, pour trancher le mot, bourgeois. Le bourgeois continue à être de l’opposition sous tous les régimes, et l’opposition continue à être le plus ferme appui du gouvernement. Il a toujours un faible pour les opinions extrêmes, dont la pratique entraînerait sa ruine; mais rassurons-nous, ce n’est même pas du sadisme, c’est à peine de la coquetterie.
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Le socialisme est une des tentations du bourgeois. Tentation effrayante et inoffensive. Le bourgeois, né malin, a flairé d’abord qu’il pouvait, comme on dit, marcher et qu’il ne risquait rien.
Pourquoi ne s’offrirait-il point le luxe de souscrire la fameuse définition de Proudhon: «La propriété, c’est le vol»? L’essentiel est que, par progrès, le vol soit devenu la propriété. Le premier voleur n’est pas un ancêtre plus compromettant que cette aïeule roturière dont le petit-fils très noble disait, pour s’excuser de porter son deuil:
--Une grand-mère si éloignée!...
Les bourgeois ne pourront jamais être socialistes tout de bon. La cause de cette impuissance est honorable: ils ne peuvent se guérir de la charité, qui est incompatible avec la justice sociale, du moins avec le summum jus...
Ils vont au peuple de la meilleure foi du monde et avec la plus touchante bonne volonté; mais les hommes vont au peuple à titre de bienfaiteurs, et les femmes à titre de dames patronnesses.
Leur mérite n’en est pas moins grand; il est même plus humain, quoiqu’il donne lieu à un malentendu. On ne peut les soupçonner de calcul, à peine de snobisme: les voisinages sont si flatteurs sur les listes de comités!
Mais on parlera du snobisme un peu plus loin.
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Les bourgeois ont donné récemment une preuve nouvelle, probante et, en quelque sorte, officielle de leur goût pour les choses de l’intelligence et de l’art, ainsi que de leur compétence en ces matières: ils sont devenus collectionneurs et bibliophiles.
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LE COUSIN PONS, qui est vieux garçon, eût, en d’autres temps, passé pour un fou aux yeux de sa famille; de nos jours, il ne donne que de la satisfaction à ses héritiers présomptifs, qui le guettent. Il n’a point de vices coûteux, il n’a que la manie des bibelots et des livres. Son instinct bourgeois l’avertit qu’il n’est pas de meilleur placement. Bourgeois comme lui, messieurs ses cousins et ses neveux sont du même avis.
Il ne se flatte point de dénicher des occasions extraordinaires, ces aubaines ne se présentent plus guère aujourd’hui. Le cousin Pons paie ce qu’il faut, et il est sûr de ne point faire de mauvais marchés: la cote de la curiosité est soutenue, il joue à la hausse. Qu’importe si toutes ses économies y passent? Il n’a aucun besoin. Brave cousin Pons! Messieurs ses cousins et ses neveux, loin de le critiquer, l’encouragent. Ils admirent ses trouvailles: ils sont connaisseurs; ils le sont devenus, en prévision de l’héritage, et tout bas ils se disent:
--Quelle vente, après décès!
Ils ont déjà choisi le commissaire-priseur.
Le cousin Pons n’a fait qu’une frasque: il s’est privé d’un livre à figures pour vendre des francs; il en a vendu, à découvert, beaucoup plus qu’il n’en avait, et notre devise s’est arrêtée brusquement au bord de l’abîme. Le cousin Pons est trop patriote pour en gémir, mais il est quasi ruiné. Heureusement, la famille n’en sait rien.
Un généreux amateur lui achète en bloc, moyennant une rente viagère, sa bibliothèque et ses vitrines, et, comme il est fort vieux, lui en laisse la jouissance sa vie durant. L’honneur bourgeois est sauf, et le cousin Pons est réconcilié avec l’idée de sa fin prochaine.
Il n’y peut plus songer sans imaginer aussi la tête que feront ses cousins et neveux quand ils accourront chez lui à la nouvelle de sa mort, trouveront les scellés, et apprendront qu’il meurt sans le sou.