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Chapitre 1 La voyageuse

— Postillon ! n’y a-t-il pas moyen d’avancer plus vite ?

— Eh ! citoyenne !… c’est très joli à dire… avancer… Mais faut s’estimer heureux de pas reculer. C’est à peine s’il y a place pour les pieds des chevaux.

Et le postillon indiquait, du bout de son fouet, une foule grouillante de gens qui ne s’écartaient pour livrer passage à la voiture que lorsque les roues les frôlaient de trop près.

La diligence contenait deux voyageuses : celle qui, par la portière, venait de parler au postillon, et une autre assise sur la banquette.

Celle-ci demanda avec quelque énervement :

— Que t’a dit cet homme, Pascaline ?

— Il m’a dit, mademoiselle Gilberte, qu’il était fort heureux qu’au lieu d’avancer on ne reculât pas.

— L’insolent !…

— Il faut prendre patience, mademoiselle. Nous ne sommes plus ici à la Jacotière, dans le château de votre oncle, le marquis de Vignerolles.

« Ce peuple de Paris est effrayant à voir.

L’autre haussa les épaules avec dédain, faisant de ses lèvres pâles et fines une moue dédaigneuse.

— Vous auriez dû prévenir votre cousin de notre arrivée, ajouta Pascaline : il serait venu nous attendre à notre descente de la diligence.

Mais, avec hardiesse, sa compagne riposta :

— Raymond a autre chose à faire que de jouer les écuyers cavalcadours… Le service du roi doit l’occuper tout entier.

Puis, mécontentée par une nouvelle halte de la voiture, elle gronda avec emportement :

— Il va être huit heures… le château sera fermé et il me faudra aller coucher à l’hôtel !… Mais qu’est-ce qu’ils ont donc, ces Parisiens ? Ce n’est pourtant pas dimanche, aujourd’hui.

Non ! ce n’était pas dimanche !…

C’était le mercredi 9 août 1792, jour des plus ouvriers.

Ce qui n’empêchait pas que les ateliers fussent, depuis le matin, désertés, les magasins fermés et que, artisans, boutiquiers, y compris petits bourgeois, se fussent promenés avec leurs familles, durant toute la journée.

Et, le but uniforme de toutes ces promenades, ç’avait été le château des Tuileries.

Depuis plusieurs semaines, le bruit courait, mis en circulation par les gazettes et les clubs, que le roi se préparait à massacrer le peuple ; et le peuple, bon enfant, était allé contempler ces murailles derrière lesquelles se tramaient d’aussi horribles complots contre ses droits et sa personne.

Les visages qui se pressaient dans les rues n’avaient, d’ailleurs, rien de tragique : la journée avait été superbe, et les ouvriers, les boutiquiers, les petits bourgeois, ayant au bras leurs épouses et tirant, de la main restée libre, une théorie de marmots, regagnaient paisiblement le logis familial, car c’était l’heure du souper.

De temps à autre, cette quiétude se troublait du passage d’une troupe de citoyens armés, hurlant à pleins poumons des refrains patriotiques.

Les hommes faisaient chorus ; mais les femmes et les enfants avaient un recul instinctif de terreur.

Ces Marseillais… ces Bretons… ces Lyonnais, et bien d’autres débarqués de leur province, où ils n’avaient rien à perdre, – à Paris où ils espéraient tout gagner, ne rassuraient que médiocrement les familles.

Si on les eût interrogées, peut-être eussent-elles avoué que ces bandes de patriotes emballés leur faisaient plus peur que le roi, embusqué derrière les murs des Tuileries.

Et leur peur eût été plus grande si des piquets de cavalerie stationnés sur les places et dans les carrefours ne les eussent en partie rassurées…

La rue Saint-Antoine, qui était une des plus encombrées, comme étant une des plus populaires, était aussi celle dont les manifestations des clubs et autres interrompaient le plus fréquemment la circulation.

Aussi, devine-t-on aisément quel effet ces mots, jetés à plein gosier par le postillon par-dessus le tumulte, produisaient :

— Place ! Allons ! place !

Des coups de fouet stridents scandaient cette injonction impérieuse, que des bruits de grelots accompagnaient.

Or, malgré ses cris, ses claquements de fouet, les grelots de ses chevaux, le postillon qui menait la diligence de Bretagne allait au pas, depuis qu’il avait franchi la porte de Charenton.

— Pascaline, je t’en prie, dit Gilberte pour la dixième fois peut-être, supplie cet homme de se hâter…

Mais, au moment où Pascaline penchait son buste par la portière pour répondre à cette prière, la diligence s’arrêta net.

Une troupe, débouchant d’une rue voisine, chantait la Marseillaise.

— Vivent les Bretons ! clama une voix.

Cette voix était celle d’un garçon d’une douzaine d’années, soudainement juché sur le moyeu d’une des roues.

— Les Bretons ! balbutia Pascaline, subitement pâle.

— Oui ! les fédérés bretons ! répéta le jeune garçon. Vous connaissez pas ça, citoyenne ?…

La tête de colonne venait d’apparaître, précédée d’une pique surmontée d’un bonnet phrygien, frôlant presque le poitrail des chevaux.

Pascaline se rejeta en arrière, clamant :

— Noël ! C’est Noël !

Mais sa voix, étranglée par l’émotion, fut couverte par les clameurs de la foule, qui applaudissait avec enthousiasme.

Gilberte, stupéfaite, demanda :

— Tu l’as vu ?… tu as vu ton mari ?…

Au lieu de répondre, sa compagne, renversée sur les coussins, paraissait se pâmer.

— Ben quoi ! clama le gamin, elle tourne de l’œil…

Mais soudain la voyageuse, se redressant, se précipita vers la portière, l’ouvrit et se jeta dehors, où elle disparut au milieu des curieux.

— Pascaline ! Pascaline ! appela la jeune voyageuse.

Mais le gamin se mit à rire, disant :

— Va-t-en voir s’ils viennent, Jean. La citoyenne Pascaline a aperçu son amoureux, peut-être bien… et va te promener.

La voyageuse, à genoux sur les coussins, fouillait de regards anxieux les vagues humaines qui déferlaient autour de la voiture… mais vainement.

Alors, prise de peur, elle cria au postillon :

— Fouette les chevaux ! Nous ne pouvons nous éterniser ici !

— Parbleu ! riposta une femme dans la foule, v’là une citoyenne qui est bien pressée !

— Faudrait-il pas écraser le peuple pour permettre à c’tt’ aristocrate d’aller plus vite rejoindre son galant !

— À pied, la citoyenne ! à pied, la marquise !

Des hommes avaient empoigné la voiture par les ressorts et la faisaient osciller violemment.

— À moi ! au secours ! clama la voyageuse.

Mais la foule s’amusait de cet effarement, et les ressorts, rudement secoués, pronostiquaient une catastrophe.

— Oh ! les lâches ! les lâches !… cria la voyageuse, il n’y aura pas un homme parmi eux pour prendre la défense d’une femme seule ?

On éclata de rire.

— Ta défense ?… pourquoi ?… contre qui ?… On ne te fait pas de mal, citoyenne… Tu voulais nous écraser… nous arrêtons ta voiture… voilà tout !

— Si le balancement te donne mal au cœur, descends.

Et la diligence continuait à osciller de droite et de gauche, craquant dans sa membrure.

Le gamin, dès la première alerte, avait sauté à bas de la roue ; mais, par contre, il avait grimpé sur le marchepied et prenait grand plaisir à ce nouveau jeu d’escarpolette.

— Ayez donc pas peur, citoyenne, dit-il, c’est des bons enfants… y vous feront pas de mal. Seulement, si j’étais de vous, je descendrais.

— Qu’est-ce que je ferais ? Je ne connais pas Paris.

— C’est-y loin que vous allez ? Je vous conduirai.

— Je vais au château des Tuileries.

Le gamin arrondit les yeux.

— Aux Tuileries ! répéta-t-il.

Mais il fut interrompu par un balancement tel qu’il crut prudent de sauter à terre.

Ouvrant la portière, il tendit les mains à la voyageuse :

— Descendez… citoyenne… supplia-t-il, citoyenne…

La jeune femme avait à peine quitté la diligence que celle-ci se renversa, dans un effroyable fracas de vitres brisées, de panneaux défoncés.

Le gamin avait saisi la main de la voyageuse, et trouant crânement la foule, l’avait entraînée sur ses talons avec une vitesse telle qu’en moins de cinq minutes ils se trouvèrent sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Là, sentant trembler les doigts fluets de sa compagne, il s’arrêta.

— Faut pas avoir peur comme ça, dit-il, y a pas d’danger.

— Peur ! moi !… dit-elle d’une voix brève… je n’ai pas peur et si j’avais eu de quoi me défendre… Mais ne perdons pas de temps… si le château était fermé, qu’est-ce que je deviendrais ?

— Ben… je vous mènerais chez mon maître… un brave homme… comédien au Théâtre-Français ; il demeure à deux pas, rue de l’Arbre-Sec… Vous le connaissez peut-être… C’est Floridor qu’il se nomme… Un drôle de nom, c’pas ?

Tout en expliquant, il avait conduit sa compagne sur le bord de l’eau, espérant qu’en suivant les rives de la Seine, il aurait plus de facilité pour arriver aux Tuileries.

Et il ne s’était pas trompé.

La foule était beaucoup moins compacte sur le quai, composée de gens paisibles qui fuyaient les manifestations.

— Comme ça, dit le gamin, vous êtes une amie du roi et de la reine ?

— Une amie… c’est beaucoup dire… mais une servante dévouée, et qui donnerait sa vie pour eux…

Ces derniers mots, la voyageuse les avait prononcés d’une voix nerveuse, amère, presque irritée, étrange dans la bouche d’une femme qui, tout à l’heure, s’était si facilement émue devant la foule.

Le gamin, très surpris, mais prêt aussi à se mettre en colère, déclara :

— On dit que c’est des méchantes gens… qui veulent la mort du peuple, et que le seul moyen de sauver le peuple, c’est d’emprisonner le roi et la reine.

D’un mouvement violent, la voyageuse abandonna la main de son guide et s’écria :

— Petit misérable ! oses-tu bien parler ainsi ?

— Y en a d’autres que moi qui prétendent ça. Si vous alliez dans les clubs, qu’est-ce que vous diriez…

Il ajouta :

— Vous savez, un conseil : vous êtes de la province, où, peut-être bien, on n’a pas les mêmes idées qu’à Paris.

« Mais, à Paris, ne vous avisez pas de parler comme vous venez de le faire. Sans ça, y aurait du vilain pour vous.

La voyageuse eut un geste décidé qui prouvait qu’elle n’était pas d’un tempérament à se laisser intimider. Puis, tout à coup, elle s’arrêta, gémissant :

— Mes bagages… ma malle… ma valise !… sur la diligence !… Ah ! mon Dieu !

Le gamin réfléchit une seconde et dit bien tranquillement :

— Vous mettez pas en peine, citoyenne… Je les réclamerai… vos bagages, au bureau des messageries, et je vous les porterai !… Où ça ?

Et, croyant remarquer chez la voyageuse une hésitation, il ajouta :

— Oh ! n’ayez crainte… on a beau crier : « À bas les aristocrates ! » et « Vive la nation ! » on n’est pas un lâche pour ça… et, foi de Nicolas Chardonnet, on vous gardera le secret.

— Quel secret ? je n’ai rien à cacher ! Je me nomme Gilberte de la Chantonnais, je suis demoiselle d’honneur de la reine, et je vais rejoindre Sa Majesté…

Nicolas Chardonnet déclara en hochant la tête :

— C’est crâne !… tout au moins !

Tout en parlant ainsi, ils étaient arrivés devant les guichets du Louvre donnant accès à la place du Carrousel.

À l’époque dont nous parlons, le palais des Tuileries était entouré d’une enceinte formée d’un mur mal crépi à la chaux, mesurant quinze pieds de hauteur et servant à clôturer une enfilade de bâtiments dans lesquels, outre le logement des concierges, se trouvaient aménagés des corps de garde et des casernes pour les troupes de service.

Dans ce mur, trois ouvertures seulement étaient pratiquées, trois portes qui mettaient en communication la place du Carrousel et les trois cours intérieures s’étendant entre ces bâtiments et la façade du château.

La cour des Suisses, voisine du pavillon de Marsan, la cour Royale qui menait au pavillon de l’Horloge et la cour des Princes, longeant la galerie du Louvre et précédant le pavillon de Flore.

Non loin de la porte qui faisait communiquer cette dernière cour avec la place du Carrousel, se trouvaient les deux guichets qui ouvraient de la place sur le quai.

Arrivé là, le guide de la jeune voyageuse s’arrêta et dit :

— Je ne vais pas plus loin ; c’est rempli de Suisses de ce côté-là… et les Suisses ne se font pas faute de vous crosser les reins. D’ailleurs, vous v’là arrivée, citoyenne… Le guichet traversé, vous trouverez tout de suite un factionnaire qui vous renseignera sur la manière d’entrer au château.

« Moi, je vous souhaite le bonsoir.

La jeune femme le retint, disant, tandis que sa main fouillait dans le réticule pendu à son bras :

— Attends que je te donne quelque chose pour ta peine.

Mais Nicolas eut un brusque mouvement de protestation.

— Non ! j’ai fait ce qu’un citoyen devait faire en vous mettant dans votre chemin… Seulement, quand je vous apporterai vos bagages, vous pourrez, si vous le voulez, me mettre à même de boire à la santé de la Liberté.

Il retira sa casquette et dit :

— Là-dessus, citoyenne La Chantonnais, bien le bonsoir.

Et tournant les talons, il s’éloigna, un refrain populaire aux lèvres, tandis que la voyageuse, fatiguée de sa course hâtive et frissonnant à l’idée de s’enfoncer dans l’ombre du guichet du Louvre, se laissait tomber sur le parapet de pierre, tout baigné de la clarté lunaire.

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