Chapitre 15 À l’assaut
Il était environ neuf heures du soir.
La nuit était claire ; dans le ciel, d’un bleu pâle où les étoiles mettaient comme des clous d’or, la lune brillait ainsi qu’un croissant d’argent.
La campagne était silencieuse, endormie dans une quiétude mystérieuse.
Du chemin creux, soudain une carriole surgit.
Elle était traînée par un baudet qu’un homme conduisait par la bride.
Cet homme était vêtu en paysan piémontais et portait un grand chapeau de paille, dont le large bord était rabattu sur ses yeux.
Il arrêta tout à coup l’attelage et, se tournant du côté de la carriole, dit en français :
— M’est avis, ma bonne amie, que maintenant nous ne devons plus être loin.
— Vous croyez, Floridor ?
Une tête de femme – la tête de Pascaline – émergea de la bâche de toile qui recouvrait le véhicule.
Le brigadier – puisque le paysan piémontais avait répondu au nom de Floridor – étendit le bras vers un groupe de maisons blanches qui émergeaient à quelque cent pas des frondaisons sombres des arbres.
— Ce doit être Oneille ; d’ici, on voit la mer sur la droite, et j’ai idée que ces petits points rouges, au large, sont les feux de la flotte.
— À merveille, nous arrivons juste comme il faut, il ne reste plus qu’à entrer en ville.
— Parfait !… Seulement, il y a une difficulté, c’est ce maudit patois dont je ne connais pas un traître mot.
— Oh ! qu’à cela ne tienne ! je m’en charge… montez donc dans la carriole. Je me fais fort de conduire Gédéon et de vous servir d’interprète.
Disant cela, le petit Jean se coulait déjà hors de la bâche et sautait à terre.
Floridor voulut résister.
— Je ne veux cependant pas me faire voiturer à l’abri, tandis que tu t’exposes.
Le bambin haussa les épaules.
— Je m’expose ! À quoi ? Puisqu’il est convenu que nous sommes des paysans qui venons au marché. Il n’y a rien à craindre.
La vivandière insista dans ce sens.
— Et même, fit-elle remarquer, la vue d’un enfant inspirera, à l’occasion, moins de soupçons que celle d’un homme.
Elle ajouta :
— Ce n’est pas pour dire, mais vous avez tout de même l’air dragon, malgré votre veste de toile et vos jambes nues.
Le brigadier se rendit à l’observation, et quand il eut disparu sous la bâche, Jean prit l’âne par la bride et le véhicule se remit en marche, brinqueballant sur ses essieux grinçants.
C’était bien Oneille dont on avait aperçu les premières maisons, et sans même être arrêtée par le factionnaire, assoupi contre un des piliers de la porte, la carriole pénétra dans la petite ville.
À cette heure de la nuit, les rues étaient déjà désertes, et les façades des habitations closes et mornes.
Les habitants d’Oneille dormaient paisiblement, rassurés par la garnison piémontaise chargée de les défendre, et aussi – surtout, peut-être – par les nouvelles reçues dans la soirée.
Les troupes de la Convention étaient toujours dans leurs cantonnements de Saorgio et de Nice, attendant la fin de la mauvaise saison pour ouvrir les hostilités.
Tout promettait la tranquillité jusqu’au printemps.
Et alors, nul doute que les troupes du roi de Sardaigne ne fissent qu’une bouchée de cette poignée de va-nu-pieds.
Rien ne pouvait mieux servir l’audace de Floridor et de Pascaline que cette sécurité des habitants d’Oneille pour l’accomplissement de l’audacieux projet qu’ils avaient médité.
Un récent billet d’Éva Cappardi avait annoncé à la vivandière que c’en était fait d’elle, désormais.
Le chevalier Horace de Santa-Foce l’avait mise en demeure de devenir sa femme, la menaçant, si elle s’y refusait, de dénoncer le soi-disant Romero au commissaire de la Convention.
Et la pauvre fille, pour sauver la vie de celui qu’elle aimait, avait dit adieu à ses rêves de bonheur.
Contre la vie de l’émigré, elle aliénait sa liberté.
Elle écrivait donc à la vivandière pour la mettre au courant de ces tristes événements, et pour la prier de transmettre ses adieux au jeune homme dans lequel son imagination naïve s’était plu, durant quelques semaines, à voir un fiancé.
En même temps, comme elle n’avait dans la bonne foi du chevalier qu’une légitime défiance, elle priait la vivandière de conseiller au soi-disant lieutenant de dragons de se bien tenir sur ses gardes.
On a vu, par la fin du chapitre précédent, que la jeune fille avait heureusement pressenti les intentions de Santa-Foce, dont la dénonciation traîtresse était déjà parvenue au commissaire de la Convention, au moment où il arrachait à la jeune fille la promesse de l’épouser.
Le billet d’Éva Cappardi se terminait ainsi :
« Adieu donc, ma bonne madame Pascaline ; recevez les affectueux baisers de celle que vous avez sauvée et qui vous en veut presque, maintenant, de ne pas l’avoir laissée périr.
« Priez pour moi mercredi prochain, car c’est mercredi que doit avoir lieu mon mariage avec le chevalier de Santa-Foce. »
Sur la tête de la vivandière, ce billet était tombé comme une bombe.
Il arrivait trop tard pour qu’elle puisse prévenir César Romero, parti la veille pour Villefranche, où il devait s’embarquer pour prendre part à l’attaque d’Oneille.
Que pouvait-elle faire ?
Rien, assurément.
Et cependant, n’était-il pas pénible de voir cette bonne et jolie fille qu’était Éva Cappardi devenir, malgré elle, la femme de ce misérable Piémontais ?
Le soir même, elle en parlait à Floridor.
Frappé de stupeur, le brigadier, tout d’abord, entra dans une colère épouvantable.
Déjà il était d’assez mauvaise humeur, du fait de n’avoir pas été choisi pour partir à l’assaut d’Oneille.
La nouvelle du mariage d’Éva Cappardi avec ce coquin de chevalier lui mit le feu au sang.
Après avoir juré, sacré, hurlé, comme toute une légion de diables dans un bénitier, il déclara tout à coup, en regardant Pascaline dans les yeux :
— Dites donc, la vivandière, qu’est-ce que vous diriez si on tentait d’enlever la citoyenne Cappardi ?
— … Que vous êtes fou, Floridor !
— Non ! non ! j’ai tout mon bon sens ; ça serait même un joli tour à jouer à ce chevalier de Satan.
— Assurément. Mais comment s’y prendrait-on ?
— J’ai remarqué que ce sont les choses les plus simples du monde qui réussissent le mieux.
— Et cette chose ?…
— … Consisterait tout uniquement à gagner Oneille vêtu en paysan ; une fois dans la ville, je me mets à la recherche du domicile du chevalier, je le tue et…
La vivandière l’interrompit avec horreur :
— Un assassinat !
— Non !… un duel.
Pascaline haussa les épaules.
— Et vous vous figurez naïvement qu’il ira se battre avec vous ! Il appellera, on viendra à son secours, et c’est vous qu’on tuera. En sorte que non seulement il épousera la petite, mais encore il aura votre peau par-dessus le marché.
Floridor ricana, car la réponse était logique.
— Ah çà ! non, par exemple ! Il serait trop content. Mais alors, comment faire ?
Et il se tortillait énergiquement ses cadenettes, comme s’il espérait ainsi faire jaillir une idée de son cerveau.
Mais Pascaline répondit très simplement :
— Mon Dieu, à mon sens, une fois entrés dans Oneille, le mieux serait de se mettre à la recherche de la citoyenne Cappardi… On l’enlève, on la cache dans ma carriole, et on sort de la ville comme on y est entré… C’est bien moins compliqué.
— Hum… grommela Floridor, qui trouvait ce moyen un peu simple pour avoir chance de réussir.
— D’autant que, si nous faisons coïncider l’enlèvement avec les opérations de l’amiral Truguet, le chevalier et les autres auront assez à faire ailleurs pour ne pas s’occuper de la citoyenne Cappardi.
Floridor était allé exposer le cas au général Brunet, à qui ne déplut point la perspective de jouer un mauvais tour au chevalier piémontais, auteur de la délation dirigée contre le lieutenant Romero.
Il avait donc fait donner au brigadier une permission de quatre jours, et autorisé la vivandière à quitter Saorgio.
— C’est ainsi que, ce soir-là, Gédéon et sa carriole se promenaient paisiblement dans les rues désertes de la ville d’Oneille, cherchant au petit bonheur la place du Marché.
Comme ils déambulaient ainsi depuis une demi-heure, le hasard les fit passer devant une maison d’assez coquette apparence, dont les fenêtres éclairées attirèrent l’attention de Floridor.
Seule, cette maison semblait veiller au milieu de la ville endormie.
Et non seulement on veillait, mais encore on y était gai, car, par les fenêtres ouvertes, que protégeaient des stores de soie, arrivaient jusque dans la rue les échos entraînants d’un orchestre qui flonflonnait des airs de danses.
Assurément, d’un autre côté de la maison, sur le jardin, devait être donné un bal.
— Mâtin ! grommela Floridor, c’est dommage que les canons de l’amiral Truguet ne soient pas là pour faire la contrebasse.
Cette gaieté chez ses ennemis s’alliait mal à sa mauvaise humeur.
Et comme, par la bâche entrebâillée de la carriole, il examinait la façade de la maison, il poussa tout à coup une exclamation étouffée.
— Elle ! fit-il.
Pascaline regarda et faillit crier :
— La citoyenne Cappardi !
C’était, en effet, la jeune fille qui, à travers le store, venait d’apparaître, en silhouette, au bras d’un cavalier paraissant fort empressé auprès d’elle.
Et la vue de ce cavalier arracha de la gorge du brigadier un juron heureusement étouffé entre ses dents :
— Le chevalier. Ah ! tonnerre de tonnerre !
Jean avait arrêté Gédéon et maintenant, dans la rue, planait un tel silence que l’on eût presque pu, de la carriole, entendre la conversation d’Éva et de son fiancé.
— Ah ! gredin !… Si je te tenais, gronda Floridor.
Et dans la paille, déjà ses mains cherchaient les pistolets d’arçon qu’il y avait cachés.
Pascaline se possédait mieux. Lui mettant la main sur le bras :
— Êtes-vous fou ? chuchota-t-elle.
« C’est notre mort à tous… et sans espoir de la sauver. C’est par la ruse qu’il faut agir… non par la violence.
Floridor, se calmant, grogna :
— Comment faire, alors ?
Le petit Jean eut une idée :
— Si je demandais la charité !… Je sais assez de patois pour tromper le chevalier et elle me reconnaîtrait à ma voix.
Mais le brigadier bougonna :
— Et puis, après, la belle avance ! À quoi ça nous mènera-t-il ?… Non, faut autre chose que ça.
— Je pourrais supplier – étant sans gîte – qu’on me laisse dormir dans un coin de la maison et, pendant la nuit, je la préviendrais, nous nous sauverions tous les deux, et je la conduirais vers la carriole.
— Tiens !… mais c’est une idée, approuva Pascaline.
— Possible ; mais, pour un gamin de son âge, c’est diantrement difficile de mener ça tout seul.
Il réfléchit. Puis, tout à coup :
— Et que diriez-vous de ceci ?…
« Je suis un mendiant aveugle et muet ; pour ce qui est de la cécité, ça me connaît, j’ai joué l’Œdipe autrefois. Muet, ça explique pourquoi je ne parle pas l’italien. Jean me conduit et c’est lui qui jabote pour moi.
— Et puis ? interrogea Pascaline.
— Et puis ? et puis, durant la nuit, c’est bien le diable si nous ne trouvons pas le moyen de jouer la fille de l’air et de vous rejoindre, ma camarade.
— Alors, moi !… qu’est-ce que je fais ?
— Allez vous mettre en faction, avec votre carriole, sur cette petite place, là-bas. C’est là que je vous retrouverai avec la citoyenne.
Sans perdre plus de temps, Floridor se coula hors de la bâche, sauta à terre et rabattit son chapeau sur ses yeux.
Gédéon s’était remis en marche ; quand il eut disparu au coin de la rue, le brigadier prit la main de Jean et lui souffla à l’oreille :
— Maintenant, mon petit, s’agit d’être les plus malins. Droit sur la maison, et piaille la charité, comme si tu n’avais jamais fait que ça toute ta vie.
Le gamin n’avait pas besoin d’être encouragé ; il savait qu’il s’agissait de sauver la belle jeune fille que son frère aimait tant et à laquelle ils devaient la vie.
D’une voix lamentable, il se mit à implorer le beau signor et la belle signora avec tant de malice et d’à-propos, que Floridor ne put s’empêcher de murmurer :
— Si jeune ! il a la vocation du théâtre…
Cependant, d’abord sourd aux lamentations du gamin, dont la voix montait de la rue, le chevalier de Santa-Foce finit par s’approcher de la fenêtre, impatienté surtout de voir troubler son tête-à-tête.
— Va-t-en au diable ! clama-t-il.
— Signora, signora bella ! implora Jean, la carita, la carita !
Éva Cappardi, bénissant, au contraire, l’heureux hasard qui la débarrassait momentanément du chevalier, avait collé son visage au store de la croisée.
— Pauvres gens ! murmura-t-elle, apitoyée.
Puis, impérieuse, à Santa-Foce :
— Chevalier, allez donner l’ordre qu’on leur porte à manger. Ils ont peut-être faim, les misérables. Je ne veux pas qu’on souffre, sous mes fenêtres.
Peu satisfait, Santa-Foce tourna les talons.
Rapidement, alors, le brigadier dit à la jeune fille :
— Citoyenne, c’est nous, Jean et Floridor. Faites-nous coucher dans la maison ; nous venons vous sauver.
— Chut ! dit Jean ; le voici.
Éva Cappardi n’était pas encore revenue de la stupeur qu’elle venait d’éprouver, que Santa-Foce était près d’elle.
— Voilà qui est fait, signora. On leur porte les reliefs du souper.
— Non pas. Je veux qu’ils entrent, qu’ils boivent et mangent tout à leur gré et qu’ensuite on leur permette de passer la nuit ici !
— Vous n’y songez pas ?
— C’est vous qui ne songez pas sérieusement à laisser ces malheureux coucher à la belle étoile.
Elle ajouta, sur un ton amer :
— Le bonheur ne vous rend pas charitable.
Cette allusion à la célébration du mariage, qui devait avoir lieu le lendemain, émut le chevalier.
— Vous avez raison, dit-il, comme toujours. Je veux que cette bonne action me porte bonheur. Soyez satisfaite : je vais donner des ordres pour que vos protégés puissent manger, boire et ronfler tout à leur aise.
Hélas ! les ordres du chevalier furent exécutés trop ponctuellement et Floridor mit à jouer la comédie une conscience excessive.
Il mangea et but d’autant plus copieusement qu’il ne lui était permis de prononcer un seul mot, sous peine de se trahir.
Et comme, vers la fin de ce repas, il n’y voyait réellement plus clair, il versa au petit Jean des coups de vin si pleins de générosité que l’enfant, lui aussi, avait la tête lourde.
Titubant l’un et l’autre, ils gagnèrent le réduit qui leur avait été assigné pour la nuit et s’endormirent aussitôt.
Quand Floridor revint à lui, il commença par ouvrir les yeux, puis les referma pour les rouvrir de nouveau.
Cette fois, il réussit à les garder ouverts, démesurément ouverts, et constata qu’il faisait petit jour.
Puis il promena autour de lui des regards surpris du milieu où il se trouvait.
Des murs blanchis à la chaux, des meubles en bois d’olivier, peu nombreux, un sol pavé de mosaïque, – le tout éclairé par une fenêtre étroite, que de forts barreaux garnissaient.
Il était étendu, tout habillé, sur un lit de fer, petit et étroit, mais dont le matelas mettait une chaleur douce et douillette sous ses reins.
Constatation qui ne fut pas sans lui faire envisager la situation sous un angle plutôt favorable.
Il y avait si longtemps qu’il n’avait fait usage d’un vrai lit…
Alors il referma les yeux, ne voulant pas en voir davantage, se recueillant dans toute la saveur de la volupté qu’il éprouvait.
Dans sa tête encore lourde, ses souvenirs s’agitaient confusément, d’eux-mêmes, sans qu’il fît rien pour les préciser.
Une vague sensation morbide lui faisait entrevoir que, du moment où la mémoire reviendrait, son bien-être aurait cessé.
Soudain ses yeux, entrouverts de nouveau, tombèrent sur le petit Jean, étendu tout de son long sur le pied du lit.
La vue de l’enfant secoua la torpeur dans laquelle s’engourdissait l’intelligence du brigadier.
Brusquement, il fut sur son séant.
— Tonnerre ! grommela-t-il, j’ai dormi comme une bûche !
Et tout ahuri, secouant le petit qui s’éveilla :
— Gamin ! s’écria-t-il, eh bien ! nous voilà propres.
Jean, les yeux arrondis, avait l’air de ne rien comprendre.
— Voilà le jour, poursuivit Floridor, notre coup est manqué !… et nous sommes en cage.
Jean se rappela tout ; il faillit se mettre à pleurer.
— Enfin, tout n’est peut-être pas perdu !… Après tout, poursuivit le brigadier, ce n’est que le petit jour ; on s’est couché tard ; peut-être tout le monde dort-il encore dans la maison. On pourrait voir quand même à tirer ses guêtres d’ici.
Sur la pointe des pieds, il gagna la porte et chercha à ouvrir ; mais un verrou, poussé extérieurement, maintint la porte fermée.
— Tonnerre ! mais c’est une souricière.
— Par la fenêtre ? proposa Jean.
— Avec ces barreaux, impossible de passer.
— Vous êtes sûr ?
— Pas la peine d’essayer : toi, peut-être ? mais moi.
Tous deux, l’homme et l’enfant, se regardaient.
— Écoute, fit le brigadier, nous sommes pincés, c’est clair. Mais ce n’est pas une raison pour se laisser faire comme des nigauds… arrive ici.
Il empoigna l’enfant, l’éleva à hauteur de bras, de façon à ce qu’il pût atteindre la fenêtre et demanda :
— Y a-t-il moyen de passer entre les barreaux ?
— Bien sûr.
— Alors, regarde à quel étage nous sommes.
— Au second, mais il n’y a pas plus d’une dizaine de pieds de haut…
Floridor replaça Jean sur le sol de mosaïque et dit :
— En ce cas, à l’ouvrage.
— Tu vois, expliqua le brigadier :
« Tu vas descendre de l’autre côté ; tu courras retrouver la vivandière, tu lui expliqueras ce qui arrive, que je suis pris ; inutile de dire que nous nous sommes grisés. Dans la carriole, tu prendras mon sabre qui est caché sous la paille et tu reviendras l’attacher à la corde… As-tu compris ?
— Oui, brigadier… et moi ?…
— Toi, tu retourneras vers Pascaline et vous m’attendrez.
Il ajouta :
— Avec Bébelle, je pourrai au moins m’amuser un peu, avant de descendre la garde.
Bébelle, c’était le nom dont il avait baptisé sa latte.
Il approcha un escabeau de la cloison, monta dessus, saisit Jean, le hissa jusqu’à l’entablement et lui dit :
— Va… et fais vite…
Cramponné des deux mains à la corde improvisée, Jean se laissa glisser en bas et, bientôt, Floridor put entendre les pas de l’enfant qui s’éloignait en courant.
De l’endroit où il se trouvait, le brigadier, entre les barreaux de fer, pouvait apercevoir la rade.
Cette vue lui tira une exclamation joyeuse. Là-bas, immobiles sur l’eau bleue, les vaisseaux de l’escadre française venaient de se montrer.
Ils étaient rangés en demi-cercle, sur une ligne, flanquant de droite et de gauche le bâtiment sur lequel l’amiral Truguet avait arboré son pavillon.
La matinée s’annonçait radieuse.
Le soleil levant mettait dans l’air pur comme une poudre d’or et, sous les premiers rayons, les toits de tuiles des maisons blanches étagées le long de la côte commençaient à flamber.
Ah ! la belle cible que devait faire la ville d’Oneille pour les canonniers de l’escadre et comme ceux-ci devaient, en ce moment même, se promettre du plaisir.
Et Floridor se représentait l’animation de ce branle-bas de combat et de débarquement. Il entendait les canonniers parier entre eux à qui enverrait le meilleur boulet ; il voyait les dragons sellant leurs chevaux, chargeant leurs fusils et s’apprêtant à s’embarquer dans leurs bachots.
Ah ! ils étaient heureux, ceux-là !… Tandis que lui, comme un imbécile !…
— Et ce gamin qui ne revient pas ! gronda-t-il tout à coup.
Mais, au même moment, une voix discrète, s’éleva du pied de la muraille :
— Brigadier, tirez à vous !
Floridor amena doucement la corde et tressaillit d’aise en sentant qu’un poids lourd y était accroché.
Bébelle montait !… Il était sauvé !
Bientôt il saisit la garde d’acier et ses doigts palpitaient d’aise en s’y crispant.
Maintenant il pouvait attendre les visiteurs : il était prêt.
Soudain une détonation sourde se fit entendre, ébranlant l’air comme un lointain coup de tonnerre.
Et un nuage de fumée enveloppa le vaisseau-amiral.
Aussitôt, de la ville une rumeur monta : les maisons closes jusqu’alors devaient s’ouvrir, les rues désertes s’animer, et la foule, curieuse, inquiète, se ruer vers le bord de la mer.
Dans l’habitation endormie encore tout à l’heure, c’était un va-et-vient, des conversations entrecoupées, des voix furieuses.
Puis la porte de la maison s’ouvrit bruyamment, se referma avec violence et Floridor reconnut le chevalier de Santa-Foce, qui s’éloignait en courant dans la direction de la plage.
Déjà, sur la jetée et le long de la mer, une foule compacte grouillait, poussant des cris, agitant les bras, les chapeaux dans la direction de l’escadre.
Le brigadier aperçut alors, là-bas, contre les flancs du vaisseau-amiral, un canot dans lequel des soldats s’embarquaient.
Puis un officier descendit, qu’à son casque étincelant sous le soleil, il reconnut pour un dragon.
— Ça, c’est mon ci-devant ! grommela Floridor.
Il se rappela alors la menace faite à Romero par le commissaire de la Convention, à Saorgio :
« Je parlerai à l’amiral Truguet pour que vous soyez envoyé des premiers à l’assaut. »
Il avait tenu parole.
Mais, à sa profonde stupéfaction, Floridor constata que l’officier avait à la main la hampe d’un drapeau blanc.
Ensuite, à l’arrière de l’embarcation, un officier de marine s’assit et les avirons s’abaissant avec ensemble dans la mer, le canot s’éloigna du vaisseau-amiral.
Ce dernier officier était le capitaine du Chaïla, que l’amiral Truguet envoyait présenter aux magistrats d’Oneille une proclamation dans laquelle il les invitait à bien recevoir les Français, s’ils voulaient éviter les horreurs de la guerre.
Tandis que le canot approchait de la côte, la foule affluait plus nombreuse sur la jetée, le rivage s’encombrait de curieux, les toits des maisons se couronnaient de spectateurs.
— Hum ! gronda Floridor, voilà bien du monde.
Il se méfiait du chevalier de Santa-Foce, dont la précipitation lui semblait de mauvais augure.
Cependant le canot avançait avec prudence.
Le capitaine du Chaïla ne voulait, en effet, accoster qu’avec la certitude de ne pas risquer la vie de ceux qui l’accompagnaient dans sa mission.
Mais quand il fut à portée de fusil, il lui parut certain que cette foule était animée de sentiments pacifiques.
Les bras s’agitaient dans des appels fraternels et des acclamations enthousiastes encourageaient les rameurs à accélérer leurs mouvements.
— Allons ! murmura Floridor, voilà qui s’annonce mieux que je ne croyais.
Il se sentait d’autant plus rassuré qu’il apercevait maintenant d’autres embarcations pleines de soldats, prêtes à cingler vers la côte, au cas où les événements tourneraient mal.
— Ah ! le brave garçon !
Cette exclamation venait de lui être arrachée par un mouvement de l’officier qui s’était mis debout, à l’avant du canot, pour permettre à l’étamine tricolore de se déployer plus largement au souffle de la brise.
Du rivage partaient en ce moment, lancés par des centaines de voix enthousiastes, ces cris :
— Viva !... Viva la Francia !... Viva la liberta !
Les matelots se couchèrent sur les rames et le canot franchit en un clin d’œil la distance qui le séparait du rivage.
Mais soudain, comme la quille égratignait le fond de sable, des détonations éclatent.
Un coup de feu part du canot et un curieux est frappé dans la foule.
Ce fut une clameur, un vent d’orage.
Cette multitude sympathique est maintenant furieusement hostile.
Mille cris de colère s’élèvent, les pierres pleuvent sur l’embarcation.
Les matelots sautent à l’eau pour désengraver la quille, tandis qu’une grêle de balles s’abat sur les parlementaires.
Les grenadiers ripostent.
Mais sous le nombre ils vont infailliblement succomber.
Déjà trois officiers, quatre matelots sont mortellement atteints. Quatre autres sont hors de combat.
Le capitaine du Chaïla reçoit un coup de feu.
L’émigré lui-même est touché.
Alors, il n’écoute plus rien.
Le sabre au poing, il saute à l’eau, hurlant à pleins poumons :
— À moi ! grenadiers ! En avant !
Les troupiers enjambent le bordage, mettent baïonnette au canon et se précipitent sur les traces du lieutenant qui entre dans la foule terrifiée comme un boulet, tandis que le canot, allégé, flotte à nouveau et s’éloigne sous une volée de mitraille.
Comme un beau diable, Romero se débat. Il n’espère aucun secours et veut que sa peau et celle de ses hommes soient payées de leur prix.
Son grand sabre a des mouvements de faux et de fléau.
Tantôt il s’élève et s’abaisse, cassant les bras, trouant les crânes.
Tantôt il roule de droite et de gauche, trouant des poitrines, perçant des gorges.
Derrière lui, glissant dans son sillage, les grenadiers jouent de la baïonnette avec un entrain fou.
Et la trouée se fait au travers de cette muraille humaine, affolée et hurlante.
Mais assommés à coups de bâtons, à coups de pierres, cernés de tous côtés, un contre cent, les grenadiers tombent, les uns après les autres.
Et seul, protégé, comme le héros d’Homère, par une divinité cachée, le jeune officier, pour ainsi dire invulnérable, lutte encore.
Mais voici qu’un fracas épouvantable éclate et la rade s’enveloppe d’un nuage de fumée que crèvent des éclairs. À travers le nuage, Floridor aperçoit les vaisseaux de l’escadre, masses sombres, dont les flancs s’illuminent et se noient d’ombres sans interruption.
Et, naviguant en ordre dispersé, pour offrir moins de but aux projectiles qui partent de la ville, la flottille de l’escadre approche, chargée de soldats et de matelots.
Par-dessus les embarcations, les bombes sifflent, battant sans désemparer les murailles d’Oneille qui s’effondrent ; les maisons flambent.
Déjà les habitants, affolés, fuient de toutes parts.
Cependant, là-haut, sur la citadelle, le drapeau du roi de Sardaigne flotte toujours.
Soudain, un nuage de fumée s’élève… le fracas d’une bombe éclate… et le drapeau a disparu !
Fou d’enthousiasme, Floridor hurle à pleine voix :
— Vive la France !… hourrah !…
Enthousiasme malencontreux.
De la foule qui, semblable à un torrent, roule dans la rue, fuyant vers la campagne, des clameurs de rage s’élèvent.
Et quelques forcenés, oubliant dans le désir de la vengeance le salut que seul peut leur donner la fuite, se ruent à l’assaut de la maison.
C’est le moment où, l’escadrille abordant la plage, les matelots armés de haches, les grenadiers, baïonnette au canon, s’élancent à l’assaut.
Et Floridor, ivre de ce spectacle, sans souci du danger qui le menace, hurle, plus que jamais, à se rompre la gorge :
— Vive la France !… À moi !
Soudain la porte s’ouvre et est refermée aussitôt.
Surpris, le brigadier se retourne :
— Vous ! c’est vous !
Il a sauté à terre et court vers Éva Cappardi :
— Enfin, je vous trouve ! balbutie-t-elle ; je ne savais où l’on vous avait enfermé ! Ne perdons pas de temps, suivez-moi.
— Vous suivre ?
— Je connais la maison : une porte donne sur les jardins, par laquelle vous pourrez échapper.
— Moi ! fuir devant des Piémontais ! quand les camarades montent à l’assaut ! jamais !
— Mais ils seront vingt, cent !
— Tant mieux, plus ils seront, plus j’en tuerai.
— Ils vous égorgeront.
— Auparavant, j’en aurai égorgé moi-même.
Elle cherche à l’entraîner vers la porte, presque de force.
Il l’a repousse violemment et, tirant son sabre, il hurle :
— Si le cœur vous en dit, restez. Foi de Floridor, ça sera beau !
À la porte était un verrou intérieur qu’il tira ; puis il jeta, en barricade, le lit sur lequel il empila les deux chaises et la table.
— Oui, répétait-il avec un effroyable rire, oui !… ça va être beau.
Éva était tombée à genoux. Elle suppliait :
— Je vous en conjure, ayez confiance. Suivez-moi ! je vous expliquerai.
Mais déjà, de l’autre côté de la porte, des piétinements furieux s’entendaient.
— Les voilà ! fit le brigadier, en assurant dans sa main la garde de son sabre.
Au même instant, des coups formidables ébranlaient la porte, dominés de cris de rage :
— À mort ! le Français ! À mort !
— Ah ! il est trop tard, ils vont vous massacrer, clama la jeune fille.
D’un bond, elle fut debout.
— Eh bien ! soit ! ils me tueront avec vous. Plutôt la mort que Santa-Foce.
Sous un effort irrésistible, les gonds sautèrent, la porte fut arrachée en dehors et la horde furieuse apparut.
— Allons ! déclara Floridor, voilà le moment de bien mourir.
Mais apercevant sur le palier Santa-Foce qui poussait en avant ses compagnons, il eut un éclat de rire terrible.
— Enfin, chevalier ! cria-t-il, nous voici face à face.
Il bondit jusqu’au retranchement formé du lit et des menus meubles et, par les interstices, il envoyait de furieux coups de pointe aux assaillants.
Le sang coula.
Aux cris de colère des blessés, le brigadier répondait par des éclats de rire qui semblaient des rugissements.
À côté de lui, Éva, de ses mains frêles, s’efforçait de maintenir l’échafaudage en équilibre.
En vain, du reste : les escabeaux, la table, les chaises, tout s’écroulait.
Le lit même fut repoussé.
La meute se rua.
D’un bond, Floridor avait reculé jusqu’au mur, et là, adossé, ne craignant pas d’être pris par derrière, il faisait face, maintenant les assaillants à distance par de terribles moulinets.
Tel un sanglier acculé par les chiens.
Les lances, les baïonnettes, les bâtons formaient autour de lui un cercle duquel il était improbable qu’il pût sortir.
Éva, auprès de lui, les bras croisés sur la poitrine, regardait, comme hypnotisée.
Parfois, droit comme une statue, il écartait, de parades irrésistibles, les coups qu’on lui portait.
Parfois, d’une ruée inattendue, il se jetait en avant et un homme tombait, le crâne fendu, ou la poitrine ouverte.
Le cercle se rétrécissait.
Mais aussi, les forces de l’héroïque lutteur diminuaient, et le moment allait venir, où la fatigue le livrerait sans défense aux égorgeurs.
Au dehors, soudain, par-dessus les clameurs de la foule que les baïonnettes françaises talonnaient, un roulement de tambour domina.
— Cré dié ! gronda Floridor ; mourir tout seul, quand les amis sont là si près… voilà de la guigne.
L’attaque redoubla de furie !
Éva – que les assaillants épargnaient, dédaigneux – s’était insensiblement écartée du brigadier. Elle réussit à s’emparer d’un escabeau, jeté sur le plancher.
Sitôt qu’elle l’eut en main, la vaillante fille courut à la fenêtre, grimpa sur l’escabeau, atteignit les barreaux de la fenêtre, et, s’y cramponnant avec énergie, elle lança dans la rue des appels désespérés :
— Au secours ! par ici les Français ! on nous égorge !
Puis, tout à coup :
— Romero ! Romero !
Elle venait de reconnaître l’émigré, montant au pas gymnastique, en tête d’une section de grenadiers.
Il avait reconnu la voix.
— Éva ! appela-t-il.
— Romero ! Romero ! à moi !
Comme elle achevait ces mots, une main brutale l’empoigna par ses jupes et la jeta à terre.
Un des bandits avait bondi sur elle.
Il levait son bâton pour l’assommer ; de son sabre, le brigadier para le coup et étendit l’homme sur le plancher.
— Ah ! s’écria la jeune fille au désespoir, mais que font-ils donc ? ils n’arrivent pas !…
Un bruit mat s’entendit : Floridor n’avait plus en main qu’un tronçon de son sabre, dont une balle avait brisé en deux la lame à deux pouces de la garde.
Il poussa un rugissement, auquel un éclat de rire répondit.
Et Santa-Foce, son pistolet à la main, s’élança sur lui.
Mais avant qu’il eût pu s’en servir, le brigadier l’avait empoigné à la gorge et les deux hommes roulaient sur le pavé.
— Romero ! Romero ! criait désespérément Éva.
Soudain, le brigadier gémit :
— Ah ! j’en ai…
Traîtreusement, Santa-Foce venait de lui plonger un poignard dans le cou.
Bondissant sur Éva, l’assassin la saisit par le poignet et l’entraîna vers la porte.
Mais il était trop tard. Les pas des grenadiers ébranlaient les marches de l’escalier et avant qu’il eût pu fuir, les baïonnettes apparurent basses, bronzées de sang.
Sans Romero, qui s’était jeté en avant pour le protéger contre la fureur des soldats, Santa-Foce eût été rejoindre sur le carreau tous les Piémontais qui s’étaient rués à l’assaut de Floridor.
Lui, l’officier se le réservait.
— Enfin, chevalier, dit le jeune homme, je vous trouve.
Et, railleur :
— Vous n’avez plus aujourd’hui, comme l’autre soir sur la jetée de Nice, la ressource de vous jeter à l’eau. Il faut vous battre.
— Prenez garde ! cria Mlle Cappardi.
— J’y suis…
Ce disant, l’officier parait un coup furieux que Santa-Foce avait cherché à lui porter à l’improviste.
Le combat ainsi engagé ne fut pas long.
D’un coup de pointe terrible, Romero perfora la gorge du Piémontais, qui tomba comme une masse.
L’officier se précipita vers le brigadier qui grognait de douleur, son tronçon de sabre au poing.
— Ah ! mon pauvre Floridor, gémit-il… mon pauvre Floridor.
À bout de force, le brave dragon eut encore un sourire.
— Baste ! balbutia-t-il, si la France perd un brigadier, elle retrouve un lieutenant. Elle gagne au change…
Et à l’oreille de Pascaline, qui, guidée par le petit Jean, venait d’entrer et s’agenouillait près de lui, il ajouta :
— Le poignard de ce lâche m’a moins cruellement blessé que l’amour de celle-ci.
Et ses yeux, déjà voilés, se tournèrent vers Éva Cappardi qui souriait à Romero…
Pascaline, alors, revenant vers le jeune homme et lui montrant le sabre tout dégouttant de sang qu’il tenait à la main, lui dit :
— Il me semble que vous avez crânement joué votre rôle d’officier français…
— Ne le fallait-il pas pour vous sauver la vie !
Elle haussa les épaules et, montrant par la fenêtre le drapeau tricolore qui flottait maintenant sur la citadelle, à la place de l’étendard de Sardaigne, elle riposta d’une voix vibrante :
— Allons donc ! je savais bien que vous y viendriez… Qu’il soit blanc ou tricolore, qu’il appartienne au roi ou à la Convention, c’est toujours le drapeau de la France !
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.