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Chapitre 14 La dénonciation

Depuis une vingtaine de jours, les troupes françaises occupaient Sospello.
Vainement, à plusieurs reprises, le général Brunet, qui commandait les deux mille hommes détachés de l’armée d’Italie, avait-il tenté d’enlever les retranchements des Piémontais établis à Saorgio.

L’ennemi s’y était fortifié de telle façon que la position avait été jugée inexpugnable… pour le moment.

En raison du temps épouvantable qu’il faisait, l’état-major avait reconnu l’impossibilité de tenir la campagne ; et les troupes avaient reçu l’ordre de prendre leurs quartiers d’hiver, en attendant le retour de la belle saison, ou, du moins, une occasion d’attaque exceptionnellement favorable.

Mais cette occasion ne se présentait pas vite. Et les soldats commençaient à maudire ferme l’inertie monotone du cantonnement.

Alors, pour les distraire, le général avait donné aux chefs de corps la latitude d’autoriser ceux de leurs hommes qui en feraient la demande à pousser des reconnaissances du côté de l’ennemi.

C’était en même temps un moyen d’entretenir parmi ses troupes un entraînement salutaire et aussi de se renseigner sur les agissements des Piémontais.

Lui-même avait pris l’habitude de pousser des pointes hardies vers Saorgio pour reconnaître les positions ennemies et étudier, de ses yeux, la configuration du terrain sur lequel il aurait à manœuvrer lorsque la belle saison revenue le permettrait.

Il se faisait alors accompagner par un officier d’ordonnance et par quatre cavaliers d’escorte, commandés, la plupart du temps, par Floridor.

Un soir que, trempé d’eau et crotté jusqu’à la nuque, il avait pu, grâce à l’épaisseur de la brume, s’approcher des avant-postes piémontais, il se retourna et, d’une voix brève :

— Lieutenant Romero ! appela-t-il.

Une ombre enveloppée d’un grand manteau se détacha du groupe de cavaliers demeurés à quelques pas en arrière du général et s’approcha.

Brunet étendit la main vers les feux qui, la nuit, paraissaient à quelques centaines de mètres.

— Lieutenant, demanda-t-il, ces lueurs ne vous disent rien ?

Surpris, l’officier répondit :

— Ma foi, citoyen général, cela me dit que nous sommes proches des grand-gardes ennemies.

— Et cette proximité… ne vous tente pas ?

L’officier tressaillit et, d’une voix mal assurée, répliqua :

— Me tenter, citoyen général, à quel sujet ?

Brunet fit entendre un petit claquement de langue impatienté ; puis, brusquement :

— J’ai reçu des renseignements qui vous concernent. D’après ces renseignements, vous ne vous appelleriez pas César Romero, vous ne seriez pas lieutenant au 5e dragons ; en réalité, vous ne seriez qu’un émigré déguisé en espion.

Le jeune homme eut un sursaut de colère et, indigné, se récria :

— Me suis-je donc conduit comme un espion au pont-levis de Villefranche ?

Le général lui posa la main sur le bras.

— Calmez-vous, mon ami ; le fait seul que je vous parle de ces choses vous prouve le peu de foi que je leur prête. Seulement, tenez-vous sur vos gardes.

— Je vous remercie, citoyen général, mais je n’ai pas à me tenir sur mes gardes, j’ai ma conscience pour moi.

Il ajouta :

— Au surplus, vous conviendrez que si ces renseignements étaient exacts, il ne tiendrait encore qu’à moi de rejoindre les Piémontais.

Un silence suivit, durant lequel on n’entendait que le bruit de la pluie ruisselant sur les casques et le piaffement des chevaux dans la boue.

Puis, Brunet reprit brusquement :

— On m’a affirmé que vous vous êtes rendu plusieurs fois à Saorgio.

Cette fois, le soi-disant César Romero ne put s’empêcher de tressaillir visiblement.

Troublé, le général demanda, d’un ton impératif :

— C’est vrai ?

Après une légère hésitation, le jeune homme répondit :

— C’est vrai.

Brunet grommela un juron et frappa du poing sur le pommeau de sa selle.

— Malheureux ! mais alors…

Et, d’un geste brusque, rejetant son manteau, il avait déjà porté la main à la garde de son sabre.

Très calme, le lieutenant expliqua :

— Citoyen général, la vérité est que je vais voir une jeune fille dont les parents habitaient Nice et qui, à la suite du départ des Piémontais, ont gagné Saorgio.

— Des émigrés ! gronda rageusement Brunet.

— L’amour n’a pas d’opinion, citoyen général, et une fille de dix-sept ans – alors même qu’elle serait royaliste – ne constituerait guère un danger pour la Nation.

— Pourquoi pas ? si elle détache de la Nation un vaillant officier tel que vous.

Le jeune homme fut sur le point de riposter qu’il n’y avait pas grand-peine à cela.

Heureusement, il retint sa langue à propos et se contenta d’affirmer :

— L’amour est exclusif quand il est sincère, citoyen général, et la politique ne l’occupe guère.

Il y avait une telle netteté dans cette réponse, que Brunet, reconquis par son instinctive sympathie pour son lieutenant, observa :

— Il faut que vous l’aimiez bien profondément pour risquer à cause d’elle d’aussi dangereuses expéditions…

— Peuh ! citoyen général, on n’a pas le temps de penser à cela !

Et le général, remis en belle humeur par cette réponse, s’écria, avec un léger soupir :

— C’est vrai ! à votre âge, ce n’est pas une batterie d’artillerie qui m’aurait empêché d’aller voir une belle, quand j’avais en tête de lui baiser la main.

Il soupira encore et dit :

— Retournons.

En silence, la petite troupe regagna Sospello.

À la porte de la maison qui lui servait de quartier général, Brunet tendit ostensiblement la main au lieutenant Romero et dit tout haut :

— Merci, lieutenant.

Et à voix basse :

— Soyez prudent… et méfiez-vous du commissaire.

Par les rues silencieuses, suivi du brigadier et de ses hommes, le lieutenant continua sa route, au pas traînant de son cheval, dont les fers claquaient sur les pavés pointus.

Arrivés à leurs cantonnements, les quatre dragons le quittèrent, et, du groupe, il ne resta plus que César Romero et Floridor, l’un suivant l’autre.

— Vous ne rentrez pas vous coucher, citoyen lieutenant ? interrogea le brigadier en poussant son cheval de façon à se mettre à hauteur du jeune homme.

— Je vais jusque chez Mme Pascaline. Il y a deux jours que je n’ai pas embrassé Jean.

Floridor fit entendre un grognement narquois.

— Et avouez que vous voudriez bien savoir si la marraine du petit Pascal n’a pas fait donner de ses nouvelles.

Le jeune homme eut sur sa selle un léger tressaut.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— … Que je ne suis pas dupe et que je sais que la belle Éva Cappardi vous écrit, que vous lui répondez et que vous commettez l’imprudence d’aller à des rendez-vous qu’elle vous donne… jusqu’en deçà des lignes piémontaises.

— Et quand cela serait, riposta le lieutenant, d’un ton de mauvaise humeur, cela ne regarde que moi, j’imagine !

— Pardon, cela regarde beaucoup de braves gens que vous n’avez pas le droit de compromettre. Supposez que vous soyez arrêté, soupçonné de trahison, cette pauvre Pascaline pourrait être arrêtée, elle aussi, et moi par-dessus le marché.

— À quel sujet ? répondit l’officier en haussant les épaules.

— À quel sujet ?… au sujet que votre chevalier de Santa-Foce est capable de tout.

— Bah ! Je suis sur mes gardes et je ne marche que bien armé.

— Contre une dénonciation, êtes-vous aussi bien armé ?

Le lieutenant tressaillit ; le langage de Floridor concordait si étrangement avec celui que venait de lui tenir, quelques instants auparavant, le général Brunet !

Néanmoins, il eut un geste de mépris et répliqua :

— Il faudrait qu’il pût appuyer sa dénonciation sur des preuves, et personne, que je sache, ne lui en fournirait, pas plus Pascaline que vous.

Floridor eut un ricanement bizarre.

— Eh ! Eh ! Vous vous avancez peut-être beaucoup, citoyen. Éva Cappardi est une bien jolie fille ; ce serait là pour moi une occasion bien tentante de me débarrasser d’un rival.

César Romero eut un haussement d’épaules.

— Un homme tel que vous, brigadier, répondit-il avec assurance, est incapable d’une semblable action, et je suis bien tranquille.

Après cette réplique, ils poursuivirent leur route en silence.

D’ailleurs, ils n’avaient plus une distance bien longue à parcourir avant d’atteindre le logis de Pascaline.

La vivandière était campée, avec sa charrette et son baudet, dans une maisonnette à laquelle attenait un petit jardin, où Gédéon pouvait s’ébattre tout à son aise, brouter l’herbe et manger les feuilles des arbres.

Elle habitait là avec le petit Jean qui, aux yeux de la demi-brigade, passait pour un enfant de paysans ramassé par elle, abandonné sur la route de Nice.

Ayant attaché leurs chevaux à la haie qui servait de clôture, les deux cavaliers poussèrent la petite porte à claire-voie et entrèrent dans le jardin.

Au bout de quelques pas, une fenêtre du rez-de-chaussée leur apparut éclairée.

Sur un mauvais grabat, le petit Jean dormait à poings fermés.

À son chevet, Pascaline cousait ; elle avait taillé, dans une vieille capote, une petite culotte pour le bambin et elle se hâtait d’en ajuster les différentes pièces pour qu’il pût la vêtir en s’éveillant.

Au pied du lit, dans un vieux jupon de la vivandière qui le garantissait contre la fraîcheur de la nuit, le poupon, filleul d’Éva Cappardi et de César Romero, dormait lui aussi, rose et joufflu.

Spectacle reposant et bien étrange par son contraste, que cette paisible scène familiale au milieu de ce camp, presque sous les boulets ennemis.

Le lieutenant fit entendre une petite toux discrète.

La travailleuse releva la tête et, le reconnaissant, murmura :

— Entrez et ne faites pas de bruit ; les petits dorment.

Sur la pointe des pieds, tous deux se suivant, ils pénétrèrent dans la maison.

— Vous venez voir s’il y a du nouveau ? interrogea-t-elle avec un sourire singulier.

Elle attendit un moment, amusée de l’expression inquiète du jeune homme.

Puis, elle prit dans son corsage un billet qu’elle lui tendit, en ajoutant :

— C’est un paysan qui a apporté ça hier.

— Hier ! s’exclama-t-il.

Et il lut à mi-voix les quelques lignes suivantes, tracées visiblement à la hâte :

« Ma chère madame Pascaline,

« Nous quittons Saorgio, où ma tante ne se croit pas suffisamment en sûreté contre ces diables de républicains.

« C’est à Oneille, où ma famille a des amis, que nous nous rendons.

« Une fois là, en raison de la distance, je ne sais trop s’il me sera possible de vous donner de mes nouvelles.

« Quoi qu’il en soit, ayez l’assurance que je garde au fond de mon cœur une reconnaissance éternelle pour ceux qui m’ont sauvé la vie et auxquels je recommande de faire, plus que jamais, attention à eux.

« Je vous embrasse bien fort, ainsi que mon filleul, sans oublier le petit Jean.

« Éva Cappardi. »

Le jeune officier froissa le billet avec impatience.

Floridor fronçait les sourcils et tordait sa moustache.

Deux choses le contrariaient dans ce billet : d’abord, l’annonce du départ de la jeune fille ; ensuite, cet avertissement d’avoir à se tenir sur ses gardes qui coïncidait si bien avec ses pressentiments.

— Il y a encore du chevalier là-dessous, grommela-t-il.

Tout à coup, au dehors, une rumeur, un piétinement de foule qui se rue, un cliquetis d’armes, un choc d’éperons, un tressaut de sabres sur le pavé de la rue.

C’est un commissaire de la Convention escorté d’officiers.

Derrière eux, entassées dans la rue, des têtes curieuses de soldats qui se pressent, anxieux de savoir.

— La citoyenne Pascaline, demande le commissaire d’une voix rude, c’est toi ?

— C’est moi, répond Pascaline en se levant.

— Tu es accusée, déclare brusquement le commissaire, d’entretenir des rapports avec les émigrés ; qu’as-tu à répondre ?

César Romero a fait un mouvement ; le général Brunet, tout à l’heure, n’a pas menti : la vérité est connue et la catastrophe va s’abattre sur ceux qui se sont si généreusement entendus et dévoués pour le sauver.

Une déclaration immédiate et franche de sa part peut seule, peut-être, les mettre hors de danger.

Il fait un mouvement, pour s’avancer vers le commissaire.

Hardiment, Pascaline passe devant lui et, d’une voix qui vibre :

— Ce que j’ai à répondre, citoyen commissaire ! dit-elle, rien autre chose que ceci : c’est ridicule !

— Prends garde, citoyenne. Les rapports qui me sont parvenus sont précis.

— Je veux être fusillée à l’instant, si je comprends un traître mot à ce que vous me dites.

— Tu vas comprendre.

Le commissaire fouille dans la poche de son habit et en tire un papier, qu’il consulte.

— Tu as recueilli, le jour de la prise de Nice, un blessé dans ta carriole. Est-ce vrai ?

— C’est vrai ! mais jusqu’à ce que la Convention elle-même m’ait prouvé que l’humanité est un crime… Et puis, ma carriole est à moi, et j’ai le droit d’en user à mon goût.

— Non, pas quand il s’agit des ennemis de la Convention.

Hardiment, la vivandière riposte :

— Eh bien !… et depuis quand un officier de dragons est-il un ennemi de la Convention ?

Le commissaire, étonné, répéta :

— Un officier de dragons !… le blessé recueilli dans ta charrette était…

Alors le jeune homme s’avança et dit simplement :

— C’était moi, citoyen.

Le commissaire lui planta dans les yeux un regard aigu.

Mais, presque aussitôt, il se remit à consulter le papier qu’il tenait à la main et murmura, déjà perplexe :

— Le rapport que j’ai reçu est cependant bien explicite ; l’homme en question, un émigré, a été blessé d’un coup de fusil par un dragon d’avant-garde, au moment de l’entrée dans Nice. J’ai même le nom de ce dragon : c’est le brigadier Floridor.

Derrière le commissaire, une voix au timbre énergique dit rudement :

— Présent !…

Soldats et officiers s’écartent, livrant passage au brigadier… qui, les talons joints, la main au casque, reste immobile à deux pas du commissaire…

Un peu surpris et fortement ébranlé dans ses soupçons, ce dernier interroge :

— C’est toi qui te nommes Floridor ?…

— Je viens de vous le dire…

— Étant d’avant-garde, le jour de l’entrée des troupes dans Nice, tu as blessé un émigré ?

Floridor semble recueillir ses souvenirs et dit :

— Que j’aie blessé quelqu’un, ça c’est exact.

Pascaline, tremblante, contenait de la main le petit Jean, énervé au point de se trahir.

L’autre, le grand frère, demeurait impassible ; on aurait juré que ce n’était pas de sa vie qu’il était question.

Il jouait distraitement avec la dragonne de son sabre et sa lèvre souriait ; tout à coup, devant lui, sans trop savoir pourquoi, vint à passer la silhouette d’Éva.

Cependant, le commissaire insistait d’un air satisfait :

— Et cet émigré, fit-il, qu’est-il devenu ?

— Ah ! citoyen, je ne vous ai pas dit que ce fût un émigré ! Comment voulez-vous que je connaisse son état civil ?

Floridor avait dit cela d’un air bon enfant, caressant d’une main sa moustache blonde et, de l’autre, jouant avec les cheveux du petit Jean.

Le commissaire, visiblement dérouté, persistait à s’en tenir aux renseignements qu’il avait reçus.

Brusquement il releva la tête et plongea son regard aigu dans les yeux du jeune officier.

— Votre nom ?

— César Romero, lieutenant au 5e dragons… corps d’armée de Savoie… état-major du général Montesquiou.

L’autre coupa court :

— Oui, je sais… Inutile de me montrer vos papiers, j’ai idée qu’ils doivent être en règle.

Puis, se retournant du côté de Floridor :

— Connais-tu le citoyen Romero ?

— Parbleu ! c’est moi qui l’ai guidé dans la montagne, le soir de la prise de Nice. Je portais des ordres à Montalban quand je l’ai rencontré qui, égaré, cherchait son chemin.

Le commissaire fit un mouvement d’impatience.

— Ah çà !… voyons… La citoyenne Pascaline vient de dire que c’était lui, le blessé qu’elle avait recueilli dans sa carriole.

Floridor tressaillit, mais ne répondit pas.

— Eh ! qu’attends-tu pour parler ! vociféra le commissaire.

— La citoyenne Pascaline a dit la vérité, rien que la vérité, ou du moins elle n’a fait qu’une bien petite erreur : ce n’est pas dans une carriole, mais dans une berline qu’elle a recueilli le lieutenant, la berline de la citoyenne Cappardi !

Une berline ! la citoyenne Cappardi !

Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

Cependant, croyant avoir pincé le brigadier en flagrant délit de contradiction, il dit à brûle-pourpoint, l’air rogue :

— Il faudrait te mettre d’accord avec toi-même. As-tu dit, oui ou non, que tu avais rencontré le lieutenant Romero égaré dans la montagne ? Maintenant, tu prétends que la citoyenne l’a recueilli blessé !

— Parfaitement… vu que le lieutenant Romero avait reçu un mauvais coup dans la bagarre.

— Mais quelle bagarre ? mille tonnerres !… hurla le commissaire qui perdait pied, au milieu de cette enquête échevelée, dans laquelle s’introduisait perpétuellement l’imprévu.

Floridor leva les bras au ciel, avec un air surpris qui sentait son comédien consommé :

— Comment ! quelle bagarre ? Mais alors, citoyen commissaire, vous ne savez donc rien… Vous ne savez pas que le lieutenant et moi, nous avons arraché à une mort certaine Pascaline et une citoyenne de Nice que des brigands allaient égorger. Nous étions seuls, nous deux, contre une trentaine de ces gaillards-là, et vous vous étonnez qu’on ait reçu quelques atouts… Ma parole ! J’aurais voulu vous y voir.

Furieux, le commissaire s’écria :

— Tu n’as jamais parlé de cette aventure !

— Je n’ai pas l’habitude de me porter moi-même à l’ordre de l’armée.

— Tu pouvais obtenir une récompense.

Avec une fatuité adorable, Floridor répliqua :

— La récompense… la citoyenne Cappardi s’en est chargée.

Le commissaire sentit qu’il n’était pas de force à lutter avec un contradicteur de cette trempe.

— Alors, demanda-t-il, énervé ; tu soutiens que le blessé recueilli par la citoyenne vivandière et le lieutenant Romero, ici présent, ne sont qu’une seule et même personne !

— Absolument ! comme en peuvent témoigner le caporal Cognac de la 3e demi-brigade, et le grenadier Morel, qui étaient avec la vivandière.

Le commissaire écrivit rapidement les noms et grogna :

— On verra.

Puis, se retournant, rageur, vers Romero :

— Mais vous… vous ne dites rien, lieutenant !

— D’abord, vous ne m’interrogez pas, citoyen. Puis, si vous m’aviez interrogé, je ne vous aurais pas répondu, par déférence pour l’uniforme que je porte.

Le commissaire, rouge de colère contenus, allait répliquer, brusquer les choses… Pascaline ne lui en laissa pas le temps.

— Voyons ! citoyen commissaire. C’est que le lieutenant n’a pas tout à fait tort, allons !…

— Qui t’a dit ?…

— C’est moi qui vous le dis ! s’écria le brigadier. Tout cela vient d’un chevalier de Santa-Foce, qui, il y a quinze jours, sur la jetée de Nice, a tenté de m’assassiner, en me prenant pour le lieutenant Romero. Celui-ci, fort heureusement, avait été blessé, le jour même, à l’attaque de Villefranche… Et vous devez savoir comment !

Le commissaire se mordit les lèvres, perplexe, promenant un regard inquisiteur sur Romero, la vivandière et Floridor.

Dans la rue, soudain, un tumulte, une galopade de cheval, des mots dominant la rumeur :

— Place ! place !

Puis une estafette entra dans la chambre ; c’était un maréchal des logis de hussards.

— Citoyen commissaire, de la part du général Anselme.

Et il tendit un pli, sorti de sa sabretache.

Le commissaire en prit connaissance, puis, se tournant vers les officiers qui l’entouraient :

— Citoyens, le général Anselme me mande qu’il a décidé de faire enlever Oneille par l’amiral Truguet. En conséquence, j’ai à m’entendre avec le général Brunet pour envoyer des troupes à Villefranche, où elles s’embarqueront sur l’escadre.

Il se tourna vers Romero.

— Mais, au fait, lieutenant, voilà une superbe occasion pour vous de donner un démenti éclatant aux calomnies qui vous attaquent. Que diriez-vous si j’obtenais du général qu’il vous envoyât à Villefranche ?

Et, avec un petit ricanement, comme satisfait de jouer un mauvais tour :

— Oui… c’est cela. Vous partirez ; et je vous promets de parler à l’amiral Truguet pour qu’il vous envoie des premiers à l’assaut. Je vous dois une compensation pour mes soupçons… je… m’occuperai de votre avenir.

Il tourna les talons et sortit au milieu d’un grand fracas de sabres, grommelant entre ses dents :

— S’il m’a menti… tonnerre de sort !…

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