‹ Le Cantique de l'AileChapitre 17 sur 69 · V

V

Et lorsque le Poète, en rêvant, se demande Pourquoi contre ce peuple une fureur si grande, Il se dit qu’après tout ce siècle de laideur Vous hait, débris de grâce et restes de splendeur. C’est bien une Croisade! Et ce qu’il faut qu’on tue, C’est l’idéal, c’est la Blancheur, c’est la Statue! Quel plaisir de lancer, pour la Vulgarité, Un coup de pied dans le berceau de la Beauté!

Eh bien, soit! châtiez tous ces dieux inutiles, L’insolence de ce ciel bleu! Soit! allez essayer les nouveaux projectiles Contre la Grèce antique!--Feu!

Feu! Mais lorsque sera, d’une stupide foudre, Brisé le cristal de ce ciel, Et lorsque l’on aura par l’odeur de la poudre Remplacé le parfum du miel;

Quand tomberont, hachés, les derniers lauriers-roses, Broyés, les derniers Phidias, Quand vous voltigerez, et de sang toutes roses. Plumes des cygnes d’Eurotas;

Quand chaque bras de marbre aura, de chaque épaule, Été tranché par le canon, Enfin, quand on aura bombardé l’Acropole Et bombardé le Parthénon,

Pour qu’il ne reste rien des temples et des marbres, Rien du charme, rien du décor, Il faudra mitrailler, comme à travers des arbres, A travers nos rêves encor!

Parmi notre mémoire il faudra, de vos bombes, Faire de plus lâches abus, Et, si nos souvenirs ont encor des colombes, Lancer au milieu des obus;

Il faudra, dans nos cœurs, à coups de boulet rouge, Disperser les derniers azurs, Et, de peur qu’un laurier derrière encor ne bouge, Crever nos fronts comme des murs;

Pour en finir avec la blancheur importune Et le beau qui vous fait affront, Il faudra prendre enfin, d’assaut, une par une, Nos âmes,--qui résisteront!

11 mars 1897.