‹ Le Cantique de l'AileChapitre 19 sur 69 · X

X

A KRÜGER

Oh! quand tu débarquas dans ma ville natale, Vaincu qu’on reçoit en vainqueur, Il me sembla, Vieillard, et je devins tout pâle, Que tu débarquais dans mon cœur!

On n’a jamais rien vu de tel que ce voyage! Et la trirème au col sculpté Qui, jadis, vint toucher à ce même rivage Pour nous apporter la Beauté,

N’eut pas les flancs plus lourds de future légende, N’eut pas plus de saine grandeur Que ce petit canot d’un vaisseau de Hollande Qui nous apporte le Malheur!

Et l’entrée à Paris! Quelle admirable chose! Se serait-on jamais douté Qu’on pût représenter une si grande cause Avec tant de simplicité?

Non, l’Histoire n’a rien, dans aucun de ses cycles, De plus tragique et de plus beau Que l’apparition de ce vieux à besicles Avec ce crêpe à son chapeau!

Et, lorsqu’il apparaît dans la tente d’Achille, Priam n’est pas plus immortel Que ce vieil homme en noir qui se tient immobile Sur le balcon de cet hôtel!

Les enfants ont chanté comme à leur âge on chante; L’aïeul a pleuré de leurs chants; Et que sa gaucherie a donc été touchante Quand les tambours battaient aux champs!

Le brave homme qui dans ses grandes mains honnêtes Tient si ferme un si haut flambeau, Il a laissé tomber l’étui de ses lunettes Lorsqu’il a vu notre drapeau!

Et tout s’est bien passé. Malgré l’enthousiasme, La foule au bon sens fin et clair, Sachant qu’un autre cri serait un pléonasme, N’a crié que: Vive Krüger!

Oui, tout cela fut beau, ces villes pavoisées, Ces musiques, ces fleurs, ces cris, Ces femmes agitant des mouchoirs aux croisées, Et ce formidable Paris!

Tout cela fut très beau; mais, malgré moi, je songe. Je songe avec le cœur crevé, Que le seul cri possible à pousser sans mensonge, C’est celui qu’un homme a trouvé.

Lorsque Krüger passa dans Marseille en délire, Un homme, au bout d’un long bâton, Portait une pancarte où chacun pouvait lire: «Pardon pour l’Europe!»--Oui, pardon...

Pardon, pardon, Krüger! Ce que cet anonyme Sur sa pancarte avait écrit, Le peuple tout entier, conscient du grand crime, En aurait dû faire son cri!

Oui, tous, pensant aux morts, à De Wet qui galope Seul contre cent, dans le brouillard, Tous n’auraient dû crier que: Pardon pour l’Europe! Pardon pour l’Europe, Vieillard!

Ardemment, sombrement, sans fleurs, sans banderoles, Et sans chapeaux prenant leur vol, Tous n’auraient dû crier que ces seules paroles: Pardon pour l’Europe, Oncle Paul!

Pardon pour cette horrible Europe qui commence A confesser sa trahison, Et qui, frappant son cœur, c’est-à-dire la France, Commence à demander pardon!

Pardon pour cette Europe aux âmes peu sublimes Qui, de ses yeux indifférents Ayant considéré d’abord les petits crimes, Finit par permettre les grands!

Pardon pour cette Europe effroyable qui laisse Opprimer les faibles toujours, Tuer les Arméniens, assassiner la Grèce, Et massacrer les pauvres Boers!

Pardon pour cette Europe et pour tous ses Pilates Qui, du bout de leurs doigts lavés, Montrent avec horreur les tueurs écarlates Des justes qu’ils n’ont pas sauvés!

Pardon pour cet amas de marchands égoïstes Et de diplomates sournois Qui vont hocher la tête avec des gestes tristes Et te parleront des Chinois!

Pour ces faux grands pays qui chantent et qui boivent Et, perdus dans leurs appétits, Ne sentent même plus les leçons qu’ils reçoivent Des vrais grands peuples: les petits!

Pardon pour la mollesse et pour la nonchalance, Pour l’ironie et pour la peur! Pardon pour tous! pardon pour cette vieille France! Pardon pour ce jeune Empereur

En qui vous aviez mis une espérance énorme, Et puis qui vous montre comment, Aussi facilement qu’on change d’uniforme, On peut changer de sentiment!

Pardon pour cette foule et pour ce peuple brave Qui, tout en t’acclamant, Vieillard, Souffre, au fond, de n’avoir à t’offrir, vieux burgrave, Que ce platonisme braillard!

Pardon pour l’injustice, ô Krüger, dont nous sommes Tous, hélas! complices un peu, Car il en est plus d’un, parmi ces jeunes hommes, Qui n’a pas fait tout ce qu’il peut!

Pardon pour le soldat qui vantait à tue-tête L’héroïsme de Villebois, Et qui n’est pas parti! Pardon pour le poète Qui n’a pas élevé la voix!

Pardon pour ce vieux monde aux âmes dégradées Où les meilleurs sont si mauvais, Pour moi qui, quand souffraient de pareilles Idées, Ai senti le mal que j’avais!

Pardon! Ce cri devrait sortir de chaque ville! T’arriver comme un bruit de mer! Et le pâtre suivant des yeux le train qui file Devrait crier: Pardon, Krüger!

Ce cri devrait, le jour, escorter ta voiture, Assiéger, la nuit, ton balcon, Éclater en tonnerre et monter en murmure: Pardon! pardon! pardon! pardon!...

· · ·

Mais maintenant, Vieillard, les rois doivent attendre: Ne fais pas attendre les rois. Pour être bien reçu comment vas-tu t’y prendre? Oh! si tu crains les accueils froids,

Pars pour le doux pays des Bibles et des pipes; Ses fils ressemblent à tes fils; Pars pour le doux pays de brume où les tulipes Ont pour petite reine un Lys!

Va vers cette blancheur dont le Nord s’illumine Et que Dieu regarde régner; Vieux Krüger, va trouver la reine Wilhelmine, Et dis-lui de t’accompagner.

Dis-lui: «Petite Reine aussi bonne que blanche, Je suis très vieux et je suis seul.» Elle se penchera sur toi comme se penche Une vierge sur un aïeul.

Alors tu poseras ta lourde et large paume Sur l’épaule de cette enfant, Et vous vous en irez de royaume en royaume, Couple que son rêve défend!

Et ce sera si noble et d’une telle ligne, Si déchirant et si charmant, Qu’Antigone, du fond de l’ombre, fera signe A Wilhelmine, doucement!

On croira tout d’un coup que tout se rapetisse Quand vous passerez tous les deux, Et vous vous en irez mendier la justice A travers le siècle hideux!

Les rois ne pourront pas vous refuser leur porte; Vous entrerez dans leur palais. Elle, elle parlera. Faible, elle sera forte. Toi, ne dis rien: regarde-les.

Ne dis rien, cependant, ô Vieillard impassible, Qu’elle corrige avec sa voix Ce que ton seul regard aurait de trop terrible Pour la conscience des rois.

Je dis que ce sera de beauté surhumaine, Et je dis, lorsqu’elles verront Passer le grand Vieillard et la petite Reine, Que les âmes se lèveront!

Je dis que l’Empereur aux moustaches en pointes Sourira quand cet être clair Paraîtra sur le seuil en disant, les mains jointes: «Mon cousin, c’est Monsieur Krüger.»

Je dis que le Rêveur, malade encor sans doute D’avoir trop connu qu’il rêvait, Quand il saura les deux qui passent sur la route, Voudra les voir à son chevet!

Je dis que l’ombre fuit quelquefois lorsque émerge Un doux front providentiel; Je dis que la blancheur d’une robe de vierge Peut se communiquer au ciel!

Que ce tout petit doigt pourrait fermer les tombes, Effacer et pacifier, Et que ce fut toujours le rôle des colombes D’apporter le brin d’olivier!

· · ·

Mais si la Reine échoue--hélas! tout est possible!-- Et si toi, vieillard malheureux, Tu ne rapportes rien que, sur ta grosse Bible, Une larme de ses yeux bleus;

Ayant sur ton chemin vu trop de laides choses, Aperçu trop de cœurs pourris, Si tu reviens avec des paupières plus closes, Des regards plus endoloris;

J’espère, à ton retour, qu’après ce long martyre Tu déclineras les clameurs; Tu ne permettras pas que l’Europe s’en tire Avec quelques gerbes de fleurs!

Tu diras, en rendant aux fillettes, je pense, Les gros bouquets aux nœuds flambants: «Je n’étais pas venu demander à la France Des mots écrits sur des rubans.»

Je compte que ton poing fermera la fenêtre, Que, si la foule crie en bas Pour s’amuser encore à te faire paraître, Krüger, tu ne paraîtras pas!

Tu diras: «Maintenant il faut que je m’en aille. Je veux retraverser Paris La nuit, tout seul, à pied, en rasant la muraille, Sans musiques, sans fleurs, sans cris.»

Tu diras: «Laissez-moi. Non. Plus de Cannebière! Assez de Gare de Lyon! Laissez-moi maintenant rentrer dans ma tanière, Seul et triste comme un lion!

«Des derniers coups de feu l’écho des kopjes gronde, Le dernier long-tom a tonné... Nous nous sommes battus pour étonner le monde. C’est bien. Le monde est étonné.»

Cambo, 26 novembre 1901.