III
LE JEU
Qu’un jeu.
La vérité, c’est que depuis un an Doralise feignait d’avoir perdu la tête Pour Phylante, marquis, mousquetaire et poète, Pendant, secrètement, que son cœur distinguait Tiridate, alchimiste et chevalier du guet.
Phylante est le manteau dessous quoi Doralise --Un ravissant manteau, du plus joli cerise!-- En aime un autre. C’est, pour qu’on ne sache rien, Un rôle qu’il veut bien jouer... et jouer bien, Oh! très bien! oh! si bien qu’on le croirait perfide, Si lui-même, déjà, n’aimait Garamantide, Précieuse avec qui, depuis un lustre entier, Doralise entretient commerce d’amitié. D’ailleurs, Garamantide est folle de Phylante, Mais feint pour Tiridate une amour violente; Tiridate, qui pour Doralise est en feu, Feint que Garamantide est sa dame,--et le jeu Prend une intensité tout à fait délicate: Phylante est occupé de feindre, Tiridate Feint, Doralise feint, Garamantide feint, Et tout le monde feint, et c’est le fin du fin.
Et pourquoi chez ces gens cette fureur de feindre, Puisque chacun, au fait, devrait bien autant craindre De paraître brûler pour tel objet que pour Tel autre?
Parce que, premièrement, l’amour Ne va tout uniment, sans secrets et sans pactes, Que pour les cœurs épais et les âmes compactes. Tous les tendres Bergers font les mystérieux, Et, semblant désunis, ne sont unis que mieux. Les rimes, ô Rimeurs, que vous désaccouplâtes, Riment-elles moins bien pour ne pas être plates? Il sied qu’un quatuor d’amants alambiqueurs, Comme un quatrain ses vers, sache croiser ses cœurs. Et, deuxièmement, (oh! tu le sais, Astrée, Toi qui fuis à travers l’intrigue enchevêtrée Comme à travers un bois!) parce que nous souffrons Sans trop de déplaisir, sans rougeur à nos fronts, Sans que notre bonheur pense courir un risque, Que l’on dise de nous ce qui n’est pas, tandis que Le seul soupçon du vrai nous ôte le repos.
Et c’est ainsi qu’ayant égaré le propos, Quatre cœurs, dont chacun fait un mensonge double, Vivent secrètement, et sans trouble.
Sans trouble?