Chapitre 24 Auguste Schlegel
Je parcourais, en 1838, les bords du Rhin afin d’y recueillir les légendes et les traditions nationales qui font du vieux fleuve allemand le plus poétique de tous les fleuves, lorsque, dans une halte que je fis à Bonn, j’eus l’honneur d’être présenté par le poète Simrock au vieux professeur Auguste-Guillaume Schlegel, fondateur du journal l’Athénée, auteur du Parallèle entre laPhèdrede Racine et laPhèdred’Euripide, traducteur du Ramayana et ami intime de madame de Staël, de Gœthe et de Schiller.
C’était un beau vieillard de soixante-dix ans qui, n’ayant guère fait que de la critique toute sa vie, ne s’était pas épuisé comme eût pu le faire un poète ou un romancier obligé de puiser sans cesse en lui-même, et qui était resté plein d’esprit, de science et de verdeur. On comprend bien qu’une fois en présence d’un des hommes les plus instruits de l’Allemagne, je lui exposai le but de mon voyage et lui demandai de me fournir son contingent de légendes et de traditions.
— Que diriez-vous, me répondit-il, si je vous donnais une tradition française, au lieu d’une légende allemande ?
— Je dirais qu’elle est la bienvenue, monsieur, comme tout ce qui me viendrait de vous.
— J’en voulais faire un petit roman intime, une nouvelle d’une cinquantaine de pages ; mais il arrive un âge, cher monsieur Dumas, où l’on n’est plus sûr d’avoir le temps de faire même un roman en cinquante pages ! Vous êtes jeune, vous (j’avais alors trente-cinq ans, juste la moitié de l’âge de Schlegel) ; vous avez du temps devant vous : c’est vous qui ferez, avec mes cinquante pages, un roman en deux ou trois volumes.
— Je ne demande pas mieux.
— Mais à une condition cependant.
— Laquelle ?
— C’est que, comme j’ai connu les individus et que les deux héros principaux vivent encore, vous ne changerez rien à leurs caractères ni à la marche de l’action.
— Soit.
— Vous vous y engagez ?
— Je m’y engage.
Il fit apporter du thé ; je pris mon album de voyage – pour aider ma mémoire de quelques notes, dans le cas où un long temps s’écoulerait entre le récit et l’exécution – et Schlegel commença de me raconter les événements qu’on vient de lire.
Il avait connu tous les héros de cette histoire, depuis Napoléon jusqu’à l’espion Schlick – le seul dont il m’ait prié de changer le nom.
J’écoutai l’illustre professeur comme l’écoutaient ses élèves ; puis, lorsqu’il eut achevé son récit, qui dura une demi-heure, voyant que je souriais :
— Eh bien ! me dit-il, que pensez-vous de ma tradition ?
— Ce que j’en pense ?... Diable ! répondis-je, c’est que je n’ose pas faire de critique devant le premier critique du monde.
— Faites toujours ! Votre fabuliste – et les fabulistes sont des critiques déguisés – a écrit un apologue où un homme voit une paille dans l’œil de son voisin et ne voit pas une poutre dans le sien.
— Eh bien, lui dis-je enhardi par la permission, je crois qu’il y a quelque chose à faire de toute la partie militaire : chaque fois que Napoléon, que ce géant des conquêtes, comme l’avait appelé Hugo, passe à travers un récit, le récit grandit et prend les proportions de l’épopée ; tout l’épisode de Staps est curieux et intéressant ; la mort de Paul Richard est dramatique ; mais…
J’hésitai.
— Allez ! allez ! fit-il, je suis prêt à tout entendre.
— Mais permettez-moi de vous dire qu’à partir du moment où Louis Richard demande l’hospitalité au pasteur Stiller, vous me faite un peu l’effet de tomber dans la bergerie.
— Ce qui veut dire ?
— Que votre tradition française devient une idylle allemande.
— Bon !
— À mon avis, continuai-je, voilà le grand malheur de la littérature allemande ; elle manque de médium : ou elle s’élève jusqu’au sublime, ou elle tombe au-dessous du naïf.
— C’est-à-dire que nous sautons à pieds joints par-dessus le naturel ?
— Justement !
— Et le dialogue des Brigands ?
— C’est de la haute fantaisie ; mais ce n’est ni du simple ni du naturel.
— Ainsi, dans votre goût français, les scènes entre Lieschen et Louis ?…
— Sont de la poésie maniérée qui descend quelquefois jusqu’au puéril.
— Citez-moi un exemple.
— Oh ! je n’ai qu’à choisir ! Ainsi, le bouquet de violettes est enfantin : nous avons vingt vaudevilles qui commencent par un bouquet pris et qui finissent par un bouquet rendu.
— On ne prend donc plus de bouquets en France, et l’on n’en rend donc plus ? Il y avait un symbole qui, à mon avis, ne devait jamais vieillir parce que, tous les ans, il se renouvelle : ce sont les fleurs.
— Oh ! je ne vous dis pas, très illustre critique, que les fleurs vieillissent : je vous dis qu’un bouquet demandé me paraîtrait tout simple, demandé par un poète qui en est à son premier sonnet ou par un clerc de notaire qui en est à son premier amour ; mais un officier, un homme de trente ans, un soldat qui a fait les guerres de l’Empire, qui a traversé les champs de bataille d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram et de la Moskova, qui a vu la terrible retraite, qui y a perdu d’une façon si douloureuse un frère bien-aimé, qui a suivi l’empereur à l’île d’Elbe, qui en est revenu avec lui, qui a médité sur le champ de bataille de Waterloo, le plus philosophique de tous les champs de bataille, – croyez-vous qu’un homme pareil tombe amoureux pour voir une jeune fille effeuiller des roses et, forcé de quitter cette jeune fille, lui demande en la quittant un bouquet de violettes à titre de talisman ?
Schlegel suivit ma critique avec la plus profonde attention et, quand j’eus fini :
— Avez-vous aimé jeune, monsieur Dumas ?
— Très jeune, monsieur.
— Avez-vous aimé à la façon du capitaine Louis Richard ?
— Oui, parce que j’étais un paysan au lieu d’être un soldat ; parce que j’avais quinze ans et non trente.
— Écoutez bien cela ; car, à mon tour, je vais vous répondre.
— J’écoute.
— Vous m’avez parlé au point de vue de la philosophie ; je vais vous parler, moi, au point de vue du réalisme.
— Un Allemand réaliste, cher monsieur Schlegel, cela sera nouveau.
— Le cœur a ses quatre saisons, comme la vie et comme l’année, n’est-ce pas ?
— Il y a même des hommes pour lesquels il n’y en a qu’une.
— Le printemps ?
— Justement ! Que je vive jusqu’à cent ans, et je suis bien sûr d’une chose : c’est que mon cœur, à sa centième année, sera fleuri comme un bouquet de noces.
— Eh bien ! voilà où je vous prends, monsieur le critique ! ce printemps du cœur commence pour les uns à quinze ans, pour les autres à vingt, pour les autres à trente ; Rousseau, qui commence d’écrire à quarante ans, écrit avec autant de fraîcheur, plus de fraîcheur même, que Voltaire, qui commence à dix-huit !
— Je vois où vous voulez en venir.
— Ce n’est pas difficile ! Pour Louis Richard, qui n’a pas eu de jeunesse ; qui, jusqu’à trente ans, n’a connu que ce sanglant et terrible jeu de la guerre, le printemps, c’est la première jeune fille qu’il rencontre et dont il devient amoureux ; du moment où il devient amoureux et où cet amour est son premier amour, le printemps commence pour son cœur. Qu’importent les émotions guerrières qu’il a eues ! qu’importent les pays qu’il a visités ! qu’importent les batailles qu’il a, lui cent millième, gagnées et perdues ! tout cela, c’était du bruit, c’était de l’agitation, c’était de la gloire, c’était de la honte, c’était du dévouement, c’était tout ce que vous voudrez, mais ce n’était pas de l’amour ! L’amour, c’est le printemps ; le printemps fait naître les fleurs, l’amour les cueille.
— Pourquoi alors n’avez-vous pas ramené le bouquet de violettes à la fin ? pourquoi n’en avez-vous pas fait votre dénouement, comme Scribe dans Valérie ?
— Voulez-vous être entièrement dans le vrai ?
— Ah ! cher monsieur, je ne demande pas autre chose depuis le jour où je tiens une plume.
— Eh bien, faites votre dénouement avec ce bouquet, vous.
Je souris.
— Monsieur Dumas, reprit gravement Schlegel, j’ai connu, comme je vous l’ai dit, les principaux acteurs de l’histoire que je viens de vous raconter.
— Louis Richard ?
— Louis Richard. Aux deux côtés de sa cheminée, il y avait deux cadres : dans l’un était la croix d’officier de la Légion d’honneur qu’il avait détachée du cadavre de son frère et que l’empereur lui avait rendue... Devinez-vous ce qu’il y avait dans l’autre ?
— Non.
— Il y avait ce fameux bouquet de violettes que Lieschen lui avait donné le soir de son départ.
Je courbai la tête.
— Maintenant, ajouta-t-il, souvenez-vous de la promesse que vous m’avez faite.
— Je vous ai fait une promesse ?
— Oui, celle de ne point publier ma tradition, ou, si vous la publiez, de ne rien changer aux caractères de mes personnages.
J’ai tenu religieusement ma parole à l’illustre écrivain. C’est au public à prononcer entre nous deux.
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1.Réunion de toutes les universités dans une confrérie générale.
2.Qui savent, qui sont du secret ; terme qui remonte aux temps de l’ancien tribunal de la Sainte-Wehme.
1.Nous reproduisons la formule exacte de l’affiliation. Voir, pour plus amples détails, le drame de Léo Burkart, que nous avons fait, il y a quelque seize ans, avec Gérard de Nerval, et l’excellente préface sur les sociétés secrètes en Allemagne que notre cher collaborateur et ami a faite tout seul.
1.Qu’on ne soit pas étonné de trouver éternellement des noms français comme ceux de Bellegarde, Thierry, Lusignan, Latour, etc., dans les rangs autrichiens : il en est ainsi depuis près de trois siècles.
1.Voir M. Thiers, si exact, si précis, si clair dans tout ce qui est stratégie, finances, négociations.
2.Voir l’Histoire du Consulat et de l’Empirede M. Thiers ; voir surtout le récit de Napoléon et celui de M. de Bubna lui-même aux archives des affaires étrangères.
1.La lettre existe autographe. Est-ce avec intention et pour faire croire, non pas à l’action d’un homme, mais à l’action d’un enfant, que Napoléon ôtait trois ans à son assassin ?
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.