Chapitre 23 Une tête mise à prix
Schlick avait l’air assez embarrassé ; il tenait son mousqueton à la main, ce qui dénonçait une intention plus hostile que la première fois puisque, la première fois, il s’était présenté sans armes.
Le pasteur le regarda d’un œil interrogateur.
— Ah ! oui, dit Schlick, vous croyiez être délivré de moi, monsieur Waldeck ? Moi aussi, je croyais que vous l’étiez ; mais, vous savez, l’homme propose et Dieu dispose !
— Oui, je sais cela ; mais ce que j’ignore…
— C’est ce qui me ramène, je comprends bien. Dame ! c’est difficile à dire…
— Dites, monsieur Schlick.
— Monsieur le pasteur, vous avez devant les yeux l’homme le plus embarrassé, bien certainement, de toute la confédération du Rhin.
— Embarrassé ! comment cela ? demanda le pasteur, tandis que Lieschen, haletante, aspirait en quelque sorte les paroles du brigadier au fur et à mesure qu’elles se présentaient sur ses lèvres.
— Je vous ai dit tantôt, monsieur le pasteur, reprit Schlick, que j’attendais de nouveaux renseignements.
— Oui.
— Eh bien, en rentrant chez moi, je les ai trouvés.
Alors, s’approchant du pasteur :
— Il paraît, dit-il, que celui que nous cherchons est un homme bien autrement dangereux que je ne le pensais !
— Mon Dieu ! murmura Lieschen, tout n’est donc pas fini ?
— Plus dangereux que vous ne le pensiez ? répéta le vieillard.
— Si dangereux, monsieur Waldeck, que sa tête est mise à prix !
Lieschen jeta un regard rapide sur la chambre ; mais, si rapide que fût le regard de Lieschen, le brigadier l’intercepta au passage tout comme il eût fait d’un coupable.
— C’est bien, se dit-il à lui-même, notre homme n’est point parti encore !
— Mise à prix ? demanda le pasteur qui, connaissant le faible du brigadier Schlick à l’endroit de l’argent, comprit que la lutte allait recommencer.
— À deux mille thalers ! rien que cela, monsieur Waldeck.
— Eh bien ? fit le pasteur laissant en quelque sorte le chemin libre au gendarme.
— Eh bien, je dis que celui qui le prendra fera une bonne prise ; voilà ce que je dis.
Lieschen, pâle comme une morte, échangea un regard d’effroi avec son père.
— Sans compter l’avancement, ajouta le brigadier.
— L’avancement ? répéta le pasteur.
— Certainement ! vous comprenez bien, monsieur Waldeck : si c’est un brigadier qui arrête le conspirateur, il sera fait maréchal des logis ; si c’est un maréchal des logis, il sera fait sous-lieutenant ; or, comme il ne peut manquer d’être pris…
— Schlick, s’écria le pasteur, que dites-vous là ?
— Je dis qu’il ne peut manquer d’être pris, monsieur Waldeck ; si ce n’est pas ici, c’est un peu plus loin… Et j’étais rentré pour vous faire une observation dont vous comprendrez toute la justesse.
— Quelle observation ?
— Eh bien ! mais autant vaut, il me semble, que ce soit moi qu’un autre qui aie la prime et l’avancement.
— Malheureux ! s’écria le pasteur.
Lieschen ne dit rien mais elle étendit ses deux mains jointes vers le brigadier.
— Dame ! reprit Schlick, on est gendarme, monsieur le pasteur, et deux mille thalers, c’est douze ans de mes appointements.
— Oh !… et vous, si généreux tout à l’heure, monsieur Schlick, pour une misérable somme…
— Diable ! monsieur Waldeck, comme vous y allez ! deux mille thalers ne sont pas une misérable somme et, du temps où je racontais des histoires au major général, j’ai souvent risqué d’être pendu pour cinq cents !
— Mais, malheureux ! s’écria le pasteur, cet homme dont la tête est mise à prix, c’est un de vos anciens frères d’armes !
— Je le sais pardieu bien ! reprit Schlick en se grattant l’oreille, et c’est ce qui me fâche.
Lieschen reprit quelque espoir.
— Et, de sang-froid, Schlick, vous le feriez fusiller ?
La jeune fille sentit un frisson lui courir par tout le corps.
— Morbleu ! j’en suis au désespoir, monsieur Waldeck ! répondit le brigadier ; mais, que voulez-vous ! l’argent est rare par le temps qui court, et vous comprenez, n’avoir que douze marches à monter pour ramasser sur la treizième un sac de deux mille thalers… dame ! c’est tentant !
Et, en disant ces mots, le gendarme, pour qu’il ne restât aucun doute au pasteur, jetait les yeux sur la porte de la chambre.
— Oh ! vous, vous, monsieur Schlick, un si honnête homme ! murmura Lieschen.
— Eh ! justement, mademoiselle, dit Schlick en l’interrompant, je reste honnête puisque je suis gendarme et que mon état est d’arrêter les gens.
— Oh ! tout gendarme que vous êtes, vous avez un cœur ! s’écria la jeune fille.
— Oui, certainement j’ai un cœur, mademoiselle Lieschen ; mais, en même temps, j’ai une femme à soutenir, une fille à marier ; – on ne marie pas les filles sans dot, vous savez cela, monsieur Waldeck, vous qui vous privez de tout pour amasser une dot à mademoiselle Lieschen ; – et les deux mille thalers, eh bien ! ce sera la dot de ma fille !
— Vous oubliez, monsieur Schlick, qu’il reviendra une part de cette somme à vos compagnons.
— Pas le moins du monde, le rescrit du grand-duc porte : « À celui qui arrêtera… » Or, mes deux compagnons sont couchés ; je n’ai eu garde de les réveiller ! et comme c’est moi seul qui arrêterai le conspirateur, la prime sera pour moi.
— Mon père, murmura Lieschen à l’oreille du pasteur, je ne me marierai jamais !
Le pasteur regarda l’enfant avec une profonde tendresse.
— Et tu dis que tu ne l’aimes pas ! murmura-t-il.
Puis, se retournant vers le gendarme :
— Écoutez, Schlick, dit-il.
— J’écoute, monsieur le pasteur ; mais permettez-moi, tout en écoutant, de ne pas perdre de vue cette porte… Tenez, ainsi (il se tourna du côté de la porte) je suis parfaitement et j’entendrai à merveille.
— Vous regrettez de faire ce que vous faites, n’est-ce pas ? demanda le pasteur.
— J’en suis au désespoir ! répondit le brigadier.
— Et ce n’est pas de bon cœur que vous poussez un homme, votre ancien compatriote, votre ancien frère d’armes, à l’échafaud ?
— Je ne m’en consolerai jamais, monsieur le pasteur ! jamais !
— De sorte que, si vous pouviez gagner les deux mille thalers sans arrêter ce malheureux proscrit…
— On ne paie pas la pitié, monsieur le pasteur.
— Quelquefois, monsieur Schlick.
— Qui cela ?
— Ceux pour qui la pitié est non seulement une vertu, mais encore un devoir.
— Oh ! mon père ! fit Lieschen toute joyeuse.
— Si, par exemple, moi, je vous donnais les deux mille thalers ?
— Vous ?
— Oui ; moi, pour sauver la vie de cet homme.
— Resterait l’avancement, monsieur Waldeck.
— Oh ! l’avancement n’est pas sûr !
— Aussi, monsieur Waldeck, parole d’honneur, eh bien ! comme je voudrais faire un sacrifice de mon côté, eh bien, je sacrifierais l’avancement.
— Et vous laisseriez s’échapper l’homme que vous poursuivez ?
— C’est-à-dire, reprit le gendarme en souriant, que si vous me donniez les deux mille thalers, monsieur Waldeck, ce serait si beau de votre part, et j’en resterais plongé dans une si profonde admiration, que vous n’auriez qu’à m’indiquer de quel côté vous voulez que je tourne la tête et me dire combien de temps vous désirez que je ferme les yeux !
— Mon enfant, dit le pasteur à Lieschen, prends cette clef… Tu sais où est l’argent.
— Mon père ! mon père ! s’écria le jeune fille en appuyant ses lèvres sur la main du pasteur.
— Un moment, monsieur Waldeck ! dit Schlick.
— Quoi ! vous rétractez-vous ? demanda le pasteur.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la jeune fille.
— Non, dit Schlick, une parole est une parole, et le marché tient toujours ; seulement, je veux que vous sachiez bien que je ne vous vole pas vos deux mille thalers. Voici l’ordonnance en question.
Et, posant sur la table, mais à portée de sa main, la carabine dont il ne s’était pas dessaisi un seul instant, il tira de sa poche un papier portant le sceau du gouvernement et lut :
« Il sera compté la somme de deux mille thalers à tout agent de la force armée qui appréhendera au corps et qui remettra aux mains de l’autorité le capitaine Richard… »
– Oh ! s’écria Lieschen avec désespoir, tout est perdu !
— Le capitaine Richard ? répéta le pasteur en pâlissant à faire croire qu’il allait mourir ; le capitaine Richard ? Il n’y a pas ce nom-là, n’est-ce pas ?
— Oh ! si, pardieu ! dit Schlick ; il y est en toutes lettres… Lisez !
— Le capitaine Richard ! fit le pasteur en s’élançant vers la carabine que le brigadier avait posé sur la table et la saisissant d’un mouvement si rapide que le gendarme n’eut pas le temps de s’y opposer. Alors, ce n’est pas vous, mais c’est moi, moi-même…
Et il se précipita vers l’escalier ; – mais, sur la première marche, à genoux, il trouva Lieschen qui, l’embrassant par le milieu du corps, lui cria :
— Mon père ! au nom de votre fille Marguerite qui a pardonné en mourant !…
— Oh ! oh ! murmura Schlick, que se passe-t-il donc ?
Il y eut une pause d’un instant ; puis le pasteur laissa lentement échapper la carabine qu’il tenait de la main gauche et, de la droite, présentant à Lieschen la clef de l’armoire :
— Tiens, ma fille, dit-il, fais selon ton cœur et selon le cœur de Dieu !
— Oh ! s’écria Lieschen, mon père, mon père, à vous tout mon amour ! à vous toute ma vie !
Et ce fut le pasteur qui, presque évanoui à son tour, tomba sans force dans un fauteuil aux yeux du gendarme étonné.
Pendant ce temps, la porte de la chambre de Marguerite, qui un instant s’était ouverte avec rapidité, se refermait lentement.
— Monsieur Schlick, dit le pasteur au bout d’une minute et en essuyant sur son front la sueur qui rendait témoignage du combat qu’il s’était livré à lui-même, monsieur Schlick, vous allez avoir votre somme, moins trois thalers cependant ; car, de ces trois thalers, j’ai fait ce matin des aumônes, lesquelles m’ont porté bonheur, puisque ce soir j’ai pu sauver la vie d’un de mes semblables.
— Trois thalers ? dit Schlick. Ah ! ma foi, monsieur Waldeck, je n’y regarde pas de si près pour une bonne action. Et pourtant, comment expliquerai-je à ma femme l’absence de ces trois thalers ? Si j’étais encore Français, je lui dirais que je les ai mangés ; je suis Allemand, je lui dirai que je les ai bus !
Le brigadier achevait cette réflexion qui indiquait l’étude approfondie qu’il avait faite du tempérament des deux peuples auxquels il avait tour à tour appartenu, quand Lieschen rentra, tenant le sac à la main.
— Voici l’argent, dit-elle, tout essoufflée d’avoir couru pour l’aller chercher.
— Merci, ma belle demoiselle, dit le brigadier en prenant le sac des mains de Lieschen ; si vous étiez moins jolie, j’aurais des remords ; mais avec une figure comme la vôtre, Dieu merci, on n’a pas besoin de dot !
— Monsieur Schlick, dit gravement le pasteur, j’ai votre parole, cette fois !
— Oh ! soyez tranquille, monsieur Waldeck ! seulement, invitez le cousin Neumann à regagner vivement Abensberg, dussiez-vous aller l’y rejoindre avec cette belle enfant-là pour y célébrer les fiançailles.
En même temps que la porte de la cour se fermait derrière lui, celle de l’escalier se rouvrait pour donner passage au capitaine ; mais Lieschen et le vieillard ne virent que celui qui sortait. D’ailleurs, à peine Schlick eut-il disparu, que Lieschen, se jetant dans les bras du pasteur :
— Oh ! mon père, dit-elle, que vous êtes bon ! que vous êtes grand !
Le vieillard pressa un instant sa fille sur son cœur avec un sourire profondément mélancolique ; puis, l’éloignant doucement de lui :
— Attends, dit-il, il faut maintenant que j’appelle cet homme.
— Mais pas un mot, n’est-ce pas, mon père ? dit Lieschen, pas un reproche !
— Oh ! sois tranquille, mon enfant, dit le pasteur ; où serait, sans cela, le mérite de ce que j’ai fait ?
Et, comme il levait la tête pour appeler le capitaine Richard, il l’aperçut appuyé à la rampe de l’escalier. Tout son sang reflua vers son cœur.
— Vous étiez là, monsieur ? demanda-t-il.
— Oui, dit le jeune homme, j’ai tout entendu et je dois vous dire, comme vous disait tout à l’heure votre fille : Oh ! monsieur Stiller, que vous êtes bon ! que vous êtes grand !
— Ah ! vous savez qui je suis, alors ?
— Ce portrait placé entre les deux fenêtres…
— Vous l’avez reconnu, monsieur ?
Le jeune homme tira de sa poche un médaillon.
— Grâce à cette miniature que mon frère avait faite de souvenir, dit-il, et qu’il m’a laissée en mourant avec recommandation de chercher le pasteur Stiller et sa fille Marguerite, auxquels il léguait toute sa fortune, non pas en réparation, mais en expiation du mal qu’il leur avait fait.
— Ainsi, monsieur, s’écria Lieschen haletante, le capitaine Richard ?…
— Nous étions deux frères, chère Lieschen, deux frères jumeaux, militaires tous deux, capitaines tous deux, si ressemblants l’un à l’autre, que l’on ne nous distinguait qu’à la différence de nos uniformes, et que Schlick, qui avait connu mon frère, m’a tout à l’heure, comme vous l’avez pu voir, confondu avec lui… C’est mon frère qui est le coupable, Lieschen, et c’est moi qui, lui mort, me suis chargé de vous demander son pardon.
— Oh ! mon père ! mon père ! murmura Lieschen en se laissant tomber, les mains jointes, aux genoux du vieillard.
†
Huit jours après, le pasteur Stiller recevait une lettre datée d’Amsterdam et contenant ces seuls mots :
« Venez le plus tôt possible me rejoindre avec Lieschen, mon père ! Je suis en sûreté !
» Louis Richard. »
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