II LES EXPLOITS DU CAPITAINE SHARKEY CRADDOCK
Le carénage de leurs navires était une opération fort nécessaire pour les vieux pirates. Il était indispensable aussi bien pour réussir dans leur commerce que pour échapper aux vaisseaux de guerre que leurs navires fussent doués d’une grande vitesse. Il leur était impossible de bénéficier des bonnes qualités de leurs voilures sans être obligés, périodiquement, une fois par an tout au moins, de débarrasser les coques des bateaux des plantes traînantes et des coquillages, qui s’y attachent si rapidement dans les mers tropicales.
Quand il leur fallait procéder à ce nettoyage, ils se trouvaient dans l’obligation d’alléger les navires et de les faire pénétrer dans de petites baies solitaires où, à marée basse, ils pussent se trouver à sec. Ils attachaient alors aux mâts d’énormes cordages, et, au moyen de cabestans, ils parvenaient à les coucher sur un de leurs flancs qu’ils faisaient gratter consciencieusement depuis l’étrave jusqu’à l’étambot.
Pendant les semaines que duraient ces réparations, le navire restait sans défense, mais, d’autre part, il ne pouvait être approché par d’autres vaisseaux ayant un fort tirant d’eau, et l’emplacement était choisi si retiré et si caché qu’il ne courait presque aucun danger.
Les capitaines se sentaient à ces moments tellement en sécurité, qu’il leur arrivait souvent d’abandonner leurs vaisseaux à une garde suffisante et de partir avec la grande baleinière soit pour une expédition de chasse, soit, plus souvent, pour faire la fête dans la ville la plus rapprochée. On les y voyait alors faire tourner les têtes de toutes les femmes par leurs galanteries fanfaronnes, faire mettre en perce des barriques de vin sur la place publique en menaçant de brûler la cervelle à ceux qui refuseraient de trinquer avec eux.
Parfois même ils s’aventuraient dans des cités de l’importance de Charleston, se promenant dans les rues avec leurs armes au côté, au grand scandale des gens bien pensants de la colonie. De telles visites ne restaient pas toujours impunies. Ce fut au cours d’une de ces parties de plaisir que le lieutenant Maynard parvint à couper la tête de Blackbeard, et à la rapporter plantée au bout de son beaupré. En général cependant, les pirates pouvaient impunément brutaliser les citoyens, causer les pires excès, violenter les femmes, jusqu’au moment où il leur fallait regagner leurs navires.
Il y avait cependant parmi ces écumeurs des mers, un seul de ces bandits qui ne s’était jamais frotté à la civilisation ; c’était le sinistre Sharkey, le capitaine de l’Heureuse-Délivrance. Peut-être était-il retenu par son caractère solitaire et morose, peut-être — ce qui est plus probable — savait-il que son nom était sur toute la côte l’objet de l’exécration universelle et que, si jamais il laissait voir son visage dans une des colonies, on ne manquerait pas de l’écharper, quelle que fût la terreur qu’il pût inspirer.
Quand son navire était abattu en carène, il le laissait sous la surveillance de Ned Galloway, son quartier-maître de la Nouvelle-Angleterre, et il faisait de longs voyages dans sa baleinière. On prétendait qu’il allait alors tantôt enfouir la part du butin qu’il avait gagné, tantôt chasser les bœufs sauvages de la Nouvelle-Espagne, qui, rôtis tout entiers et mis en conserves, lui procuraient des provisions de bouche pour ses prochains voyages. Dans ce dernier cas, son navire venait le retrouver sur un point de la côte indiqué à l’avance et embarquait les animaux qu’il avait pu tuer.
On avait toujours caressé, dans ces îles, l’espoir que Sharkey pourrait être capturé au cours de ces expéditions, et un jour enfin, parvint à Kingston une nouvelle qui pouvait permettre l’espoir de voir réussir une tentative dans ce but.
Un vieux bûcheron avait raconté qu’il était tombé entre les mains du pirate, lequel dans un des accès de bienveillance qu’il avait parfois dans l’ivresse l’avait renvoyé après s’être borné à lui couper le nez et à lui administrer une formidable volée. Le récit du bonhomme était bien précis, et ce nouvel exploit s’était passé quelques jours auparavant. L’Heureuse-Délivrance était en carénage à Tobec, au sud-ouest d’Hispaniola et, accompagné seulement de quatre hommes, Sharkey était en train de boucaner dans l’île de la Vache. Le sang d’une centaine d’équipages massacrés criait vengeance, et, cette fois-ci, il était permis d’espérer que ce ne serait pas en vain.
Sir Edward Compton, le gouverneur de la colonie, homme au visage fortement coloré, au nez proéminent, avait réuni en conseil le commandant des troupes et son état-major, tous cherchaient ensemble comment ils pourraient utiliser la chance qui leur était offerte. Il n’y avait pas de vaisseaux de guerre plus près que Jamestown, et encore, là-bas, c’était un vieux fly-boat, qui ne pourrait jamais atteindre le pirate sur mer ni même s’en emparer dans une petite baie, à cause de son fort tirant d’eau. Il y avait bien des forts et des artilleurs à Kingston et à Port-Royal, mais il ne s’y trouvait pas de soldats disponibles pour tenter une expédition.
Tout ce qu’on pouvait faire c’était de risquer une surprise en faisant appel à des hommes de bonne volonté — et ils étaient nombreux ceux qui avaient contre Sharkey une rancune mortelle — mais à quoi aboutirait une telle entreprise ?
Les pirates étaient nombreux et prêts à lutter avec le plus sombre désespoir. Quant à surprendre Sharkey et ses quatre compagnons ce serait relativement facile si l’on parvenait à les atteindre ; mais comment arriverait-on à les saisir à l’improviste dans une île boisée comme celle de la Vache, remplie de collines sauvages et de jungles impénétrables ? Une récompense considérable fut donc offerte à celui qui trouverait une solution, et un homme se présenta avec un plan tout particulier, se déclarant prêt à l’exécuter en personne.
Stephen Craddock était un de ces hommes redoutables que deviennent souvent les Puritains qui ont mal tourné. Issu d’une très honorable famille de Salem, sa mauvaise conduite semblait être comme un recul de l’autorité de la religion de ses pères, et il avait apporté dans le vice toute la force physique et l’énergie morale que les vertus de ses ancêtres lui avaient léguées. Il était ingénieux, ne craignant rien, d’une ténacité surprenante dans ses idées, aussi, bien qu’il fût encore jeune, son nom était-il fort connu sur les côtes d’Amérique.
C’était ce même Craddock qui avait été jugé en Virginie et condamné à mort pour l’assassinat du chef des Seminoles, et, s’il était parvenu à s’échapper, nul n’ignorait qu’il avait dû son salut à la fois à la vénalité des témoins et des juges.
Plus tard il avait successivement commandé un négrier, avait, disait-on tout bas, fait de la piraterie et, en somme, avait laissé dans la baie du Bénin la plus mauvaise renommée. Finalement, il était rentré à la Jamaïque, possesseur d’une fortune considérable, et il s’était empressé de mener une existence toute de dissipation. C’était cet homme, maigre, austère et dangereux, qui avait sollicité du gouverneur une audience pour lui exposer le plan qu’il avait formé en vue de débarrasser le monde du terrible Sharkey.
Sir Edward le reçut avec peu d’enthousiasme. En dépit des bruits qui couraient sur sa conversion et sa conduite désormais inattaquable, il l’avait toujours considéré comme une brebis galeuse capable de contaminer tout son petit troupeau. Craddock se rendit facilement compte de l’instinctive défiance que le gouverneur s’efforçait de dissimuler sous les apparences d’une politesse affectée.
— Vous n’avez pas besoin de me craindre, monsieur, dit-il. Je ne suis plus l’homme que j’ai été jadis, et que vous avez connu. J’ai pu contempler à nouveau la lumière après l’avoir perdue de vue pendant de longues années, et cela, grâce au ministère du Révérend John Simons, de notre secte. Si jamais votre foi venait à être ébranlée, vous trouveriez, j’ose le dire, monsieur, de grands charmes dans ses sermons.
Le gouverneur pencha vers lui son nez majestueux.
— Vous êtes venu ici pour m’entretenir au sujet du capitaine Sharkey, n’est-ce pas, master Craddock ? dit-il.
— Ce Sharkey, voyez-vous, est un vase d’iniquité, dit Craddock. Voilà assez longtemps que les sons de sa corne damnée se sont fait entendre dans nos pays et il m’est venu à l’idée que si je parvenais à l’atteindre et à l’abattre, ce serait une œuvre méritoire qui pourrait, dans une certaine mesure, racheter mes fautes passées. On m’a fourni un plan qui, je l’espère, me permettra de réussir.
Le gouverneur paraissait vivement intéressé, car, dans l’expression du visage parsemé de taches de rousseur de cet homme, on voyait une résolution indomptable, indiquant avec quelle volonté il se chargerait de la mission qu’on voudrait bien lui confier. Après tout, c’était un marin rompu à tous les combats et, s’il était vrai qu’il voulût expier son passé, il était difficile de faire un meilleur choix.
— Ce sera là une tâche dangereuse, maître Craddock ! dit le gouverneur.
— Si j’y trouve la mort, elle fera oublier le souvenir de ma vie si mal employée. J’ai tant à me faire pardonner !
Le gouverneur ne trouvait pas moyen de le contredire.
— Quel est votre plan ? demanda-t-il.
— Vous avez sans doute entendu dire que le navire de Sharkey, l’Heureuse-Délivrance, a été construit précisément dans les chantiers du port de Kingston ?
— Il a, en effet, appartenu à Mr. Codrington, a été capturé par Sharkey, qui a fait couler bas sa propre chaloupe et a pris possession de ce navire dont l’allure était plus rapide, répondit sir Édouard.
— Oui, mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que Mr. Codrington avait un autre navire construit sur le même modèle, de formes absolument identiques, la Rose-Blanche, qui se trouve en ce moment-ci dans le port et qui ressemble tellement à celui du pirate, qu’on ne peut les distinguer que par le liston blanc peint sur ce dernier.
— Ah ! Eh bien, que déduisez-vous de là ? demanda vivement le gouverneur de l’air de quelqu’un qui vient de voir poindre une idée dans son esprit.
— Grâce à cette circonstance, le bandit pourra tomber entre nos mains.
— Et comment cela ?
— J’effacerai au moyen d’une couche de peinture le liston de la Rose-Blanche et je lui donnerai en tout l’apparence de l’Heureuse-Délivrance. Je ferai ensuite voile vers l’île de la Vache, où cet homme est occupé actuellement à chasser les bœufs sauvages. Quand il l’apercevra, il ne manquera sûrement pas de le prendre pour son propre bateau qu’il attend et il viendra s’embarquer à mon bord de son plein gré.
Le plan était, en effet, assez simple et il sembla au gouverneur qu’il avait de grandes chances de succès. Sans aucune hésitation, il permit à Craddock de l’exécuter et de prendre toutes les mesures qu’il croirait nécessaires pour arriver au but qu’il s’était proposé. Sir Edward n’avait cependant pas beaucoup d’espoir, car bien des tentatives avaient été faites jusqu’alors pour s’emparer de Sharkey et le résultat avait toujours démontré qu’il était un homme aussi rusé qu’il était féroce. Cependant, le maigre puritain avait le renom d’avoir jadis été rusé, peut-être même aussi féroce que le sombre écumeur des mers.
La lutte entre deux esprits comme ceux de Sharkey et de Craddock devait frapper d’une façon toute particulière les sens du gouverneur, amateur bien connu de tous les sports. Bien qu’il fût intimement convaincu que les chances étaient contre lui, il paria sur son champion avec la même loyauté que s’il se fût agi de son cheval ou de son coq.
Il était indispensable d’agir en toute hâte, car, d’un jour à l’autre, le carénage pourrait être terminé et les pirates avoir repris la mer.
Cependant, les préparatifs ne devaient pas être très longs, car il ne manquait pas d’hommes de bonne volonté pour prêter leurs bras ; aussi, deux jours après, la Rose-Blanche cingla vers la haute mer. Il y avait dans le port bien des marins à connaître les lignes et la voilure du navire du pirate ; ils étaient unanimes à déclarer qu’il n’y avait aucune différence dans celui qui devait se substituer à lui. Son liston blanc avait été recouvert d’une couche de peinture, ses mâts et ses voiles avaient été noircis pour lui donner l’apparence d’un navire qui a beaucoup voyagé et une large pièce, en forme de losange, avait été placée dans ses huniers.
L’équipage était composé de volontaires, dont plusieurs avaient déjà figuré au nombre des matelots de Stephen Craddock. Le premier maître, Joshua Hird, avait fait autrefois la traite sur un négrier et avait été le complice le plus fidèle de Craddock dans plusieurs de ses expéditions. Il avait consenti, encore une fois, à répondre à l’appel de son chef.
Le navire vengeur traversa rapidement la mer des Caraïbes, et, en apercevant son hunier à la large pièce en losange, les petits bateaux qui l’apercevaient fuyaient de tous côtés comme des truites effrayées dans un étang. Le soir du quatrième jour, le cap Abacon se trouvait à cinq milles au nord-est.
Le soir du cinquième jour, la Rose-Blanche jetait l’ancre dans la baie des Tortues, dans l’île de la Vache, où Sharkey et ses quatre compagnons étaient occupés à chasser. C’était un endroit très boisé ; des palmiers, et des taillis poussaient jusqu’aux bords du croissant d’argent qui limitait la plage. On avait hissé le pavillon noir et la flamme rouge, mais aucun signal ne répondit de la côte. Craddock fouillait l’île de son regard perçant, espérant à chaque instant apercevoir un canot s’élancer du rivage, avec Sharkey assis, tenant les écoutes des petites voiles de sa baleinière, mais la nuit se passa ainsi que la journée suivante sans que les hommes qu’il traquait eussent donné le moindre signe de vie. On eût dit qu’ils s’étaient déjà embarqués.
Le matin du second jour, Craddock descendit à terre pour rechercher si Sharkey et ses compagnons étaient encore dans l’île. Ce qu’il vit ne tarda pas à le rassurer. Non loin du rivage se trouvait un « boucan » en branchages, semblable à ceux qu’on avait l’habitude de construire pour préparer les viandes, et tout autour étaient suspendues à des cordages des tranches de bœuf rôties. Le navire du pirate n’avait donc pas encore embarqué ses provisions et, par conséquent, les chasseurs se trouvaient encore dans l’île.
Pourquoi ne s’étaient-ils pas montrés ? Avaient-ils deviné que le navire qu’ils voyaient se balancer à l’ancre n’était point le leur ? Étaient-ils occupés à chasser à l’intérieur de l’île, n’attendant pas encore l’arrivée de leur navire ? Craddock hésitait entre les deux alternatives quand un Indien caraïbe lui donna le renseignement qu’il cherchait.
— Les pirates étaient dans l’île, lui dit-il, et leur camp était à une journée de marche de la mer.
Ils lui avaient ravi sa femme, et, sur son dos noir, on apercevait encore les marques rouges de leurs coups. Les ennemis des pirates étaient donc les bienvenus et il se faisait une joie de les conduire vers eux.
Craddock n’en demanda pas davantage, et, le lendemain matin, de bonne heure, une petite troupe, armée jusqu’aux dents, se mit en route, guidée par le Caraïbe. Toute la journée, les hommes durent traverser à grand’peine les broussailles, escalader les rochers, s’enfonçant de plus en plus à l’intérieur désolé de cette île. Çà et là ils rencontraient les traces des chasseurs, les os de quelque bœuf abattu, des empreintes de pas dans le marais ; et, quand le soir arriva, il sembla à quelques-uns entendre au loin le cliquetis des armes.
La nuit se passa sous les arbres ; dès l’aube, la petite troupe se remit en marche. Vers midi, elle arriva à des huttes construites en écorces d’arbres ; le Caraïbe fit connaître que c’était là le camp des chasseurs. Tout était silencieux et désert. Sans doute, les compagnons étaient partis à la chasse et reviendraient le soir. Craddock et ses hommes s’embusquèrent dans les broussailles environnantes, mais personne ne vint, et ils passèrent une autre nuit dans la forêt. Il était impossible de rien faire de plus, et Craddock estima qu’après deux jours d’absence il était grand temps de retourner à son navire.
Le voyage du retour fut moins difficile, car, à l’aller, ils s’étaient déjà frayé un sentier. Avant le soir, ils se retrouvèrent de nouveau à la baie des Palmiers et aperçurent leur navire à l’ancre, à l’endroit où ils l’avaient laissé. Ils sortirent leur canot et ses avirons de dessous les broussailles où ils les avaient cachés ; ils les mirent à l’eau et firent force de rames.
— Pas de chance, alors ? s’écria Joshua Hird, le premier maître, les regardant, le visage pâle, de la dunette.
— Le camp était vide, mais ils peuvent encore venir nous surprendre ! répondit Craddock en posant la main sur l’échelle de corde.
Un éclat de rire se fit entendre sur le pont.
— Je crois, dit le premier maître, que ces hommes feront bien de rester dans le canot.
— Pourquoi donc ?
— Si vous voulez monter à bord, vous vous en rendrez mieux compte.
Il parlait en hésitant, d’une voix particulièrement étrange.
Un flot de sang apparut au visage maigre de Craddock.
— Qu’est ceci, maître Hird ? s’écria-t-il, escaladant le bastingage. Comment vous permettez-vous de donner des ordres à l’équipage de mon canot.
Mais au moment même où il le franchissait, et à peine avait-il mis le pied sur le pont qu’un homme portant une barbe épaisse qu’il n’avait jamais remarqué à son bord lui arracha brusquement son pistolet. Craddock saisit violemment le poignet du gaillard, mais au même instant son premier maître lui arracha le coutelas qu’il portait à son côté.
— Quelle canaillerie est celle-ci ! s’écria furieusement Craddock en jetant un coup d’œil circulaire autour de lui.
L’équipage se tenait en petits groupes sur le pont ; les matelots riaient en se parlant à voix basse sans manifester la moindre velléité de se porter à son secours. Dans l’éclair que dura ce regard, Craddock se rendit compte qu’ils étaient accoutrés d’une manière très bizarre ; ils portaient de longs manteaux, des culottes de velours, des rubans de diverses couleurs attachés à leurs genoux : ils ressemblaient plutôt à des gens vêtus à la dernière mode qu’à des matelots.
Tout en examinant ces personnages bizarrement accoutrés, il se frappait le front de son poing fermé, se demandant s’il était réellement éveillé. Le pont lui paraissait plus sale qu’au moment où il l’avait quitté, et des visages étranges, brunis par le soleil, le regardaient de tous côtés. Il ne reconnaissait personne à l’exception de Joshua Hird. Son vaisseau avait-il été capturé pendant son absence de quelques jours ? Était-ce des compagnons de Sharkey qui l’entouraient ? À cette pensée, il se précipita furieusement essayant de regagner son canot. Mais aussitôt une douzaine de bras se posèrent sur ses épaules, le poussant jusqu’au gaillard d’arrière où s’ouvrait la porte de sa cabine.
Elle ne ressemblait en rien à celle qu’il avait quittée si peu de temps auparavant. Le parquet, le plafond, les meubles, tout lui paraissait changé. La sienne était simple et austère ; celle-ci était somptueuse, mais sale, tendue de rideaux en velours d’un grand prix, mais couverts de taches de vin. Les boiseries étaient en bois des îles, mais portaient de toutes parts des balles de pistolet enfoncées dans les parois.
Sur la table se trouvait étendue une grande carte marine de la mer des Caraïbes et devant, le compas en main, se tenait un homme au visage pâle entièrement rasé, la tête couverte d’un bonnet de fourrure, vêtu d’un paletot de damas couleur lie de vin. Craddock blêmit sous ses taches de rousseur, en regardant cet homme aux narines de fauve, aux yeux bordés de cils rouges qui le fixait avec le regard satisfait du joueur victorieux qui n’a pas laissé un seul atout à son adversaire.
— Sharkey ! s’écria Craddock.
Les lèvres du pirate s’ouvrirent, et il rompit le silence en faisant entendre son rire empreint du triomphe le plus insolent.
— Imbécile ! s’écria-t-il.
Tout en se baissant, il enfonça à plusieurs reprises ses compas dans l’épaule de Craddock.
— Pauvre misérable imbécile, d’avoir eu l’idée d’oser essayer de vous mesurer avec moi !
Craddock devint fou de rage, non pas tant à cause des blessures qui lui avaient été faites, que du ton de mépris dont la voix de Sharkey était empreinte. Il se jeta sur le pirate, hurlant de colère, le frappant, lui donnant des coups de pied, se tordant et écumant. Il fallut six hommes pour le maîtriser et le jeter à terre au milieu des débris de la table, et chacun de ces matelots portait les traces de la lutte effroyable qu’il lui avait fallu soutenir. Mais Sharkey le contemplait toujours du même œil méprisant. À l’extérieur se faisaient entendre le bruit de bois arrachés et la clameur de voix étonnées.
— Qu’est cela ? demanda Sharkey.
— On vient tout simplement d’enfoncer le canot dont l’équipage est à la mer.
— Eh bien, qu’il y reste, répondit le pirate. Maintenant, Craddock, vous savez où vous êtes, continua-t-il. Vous êtes à bord de mon navire l’Heureuse-Délivrance, et de plus à ma merci. Je vous considérais comme un brave marin, canaille que vous êtes, avant qu’il ne vous soit venu à l’idée de faire ce métier d’hypocrite. Voulez-vous capituler comme l’a déjà fait votre premier maître, vous joindre à nous, ou faut-il que je vous envoie rejoindre votre équipage ?
— Où est mon navire ? demanda Stephen Craddock au capitaine Sharkey.
— Il est au fond du golfe.
— Et mes hommes ?
— Ils sont aussi au fond du golfe.
— Alors, moi aussi, je suis destiné à aller au fond du golfe ?
— Coupez-lui le jarret, et jetez-le par-dessus bord, s’écria Sharkey.
Des bras solides avaient déjà entraîné Craddock sur le pont, et Galloway, le quartier-maître, avait déjà tiré son coutelas pour le mutiler, quand Sharkey sortit vivement de sa cabine. Son visage avait une expression de vive curiosité.
— Nous pouvons tirer un meilleur parti de ce failli chien ! s’écria-t-il. Vous allez voir mon idée ; elle est géniale. Jetez-le dans la soute aux voiles avec les fers aux mains et aux pieds, et venez ici, quartier-maître, pour que je vous explique mon plan !
Craddock, brisé de corps et d’âme, fut traîné dans la soute noire, tellement couvert de chaînes qu’il ne pouvait remuer ni pied ni main. Cependant, son sang d’homme du Nord, coulait vigoureux dans ses veines, et son esprit austère n’aspirait qu’à faire une fin qui pût racheter dans une certaine mesure les fautes nombreuses de son existence. Toute la nuit il resta étendu à fond de cale, entendant le bruit de l’eau qui courait le long du bordage et le frémissement de la membrure. Il comprenait qu’on était en pleine mer et que le navire filait à toute vitesse. Aux premières lueurs du matin, un homme parvint jusqu’à lui en rampant, par-dessus les monceaux de voiles.
— Voici du rhum et du biscuit, fit la voix de son ancien premier maître. C’est au risque de ma vie que je suis venu vous les apporter, maître Craddock.
— C’est pourtant vous qui êtes cause de ma perte et qui avez réussi à me prendre comme dans un piège, s’écria Craddock. Comment répondrez-vous là-haut du crime que vous avez commis ?
— Si je l’ai fait, c’est que je sentais la pointe d’un couteau entre mes deux omoplates.
— Que Dieu vous pardonne de vous être montré si lâche, Joshua Hird ! Comment êtes-vous tombé entre leurs mains ?
— Voilà, maître Craddock. Le navire du pirate est revenu de son carénage le jour même où vous nous avez quittés. Ils nous ont attaqués à l’abordage. Nous ne pouvions leur offrir qu’une faible résistance ; l’équipage se trouvait fort diminué, car vous aviez pris avec vous pour votre expédition l’élite de nos matelots. Un certain nombre furent tués sur le coup ; ce furent les plus heureux. Les autres furent massacrés ensuite. Quant à moi, j’ai obtenu la vie sauve en consentant à signer un engagement de rester avec eux.
— Et ils ont coulé bas mon navire ?
— Oui, ils l’ont coulé ; alors Sharkey et ses hommes qui avaient suivi de loin, cachés dans les broussailles toutes les péripéties de la lutte, sont venus dans leur canot jusqu’au navire. Sa grand’vergue avait été brisée lors de sa dernière traversée, et en voyant la nôtre sans la moindre avarie, il avait conçu des soupçons. La pensée lui est alors venue de vous tendre le même piège que vous lui aviez tendu.
Craddock laissa entendre un profond soupir de désespoir.
— Comment se fait-il que je n’aie pas remarqué cette grande vergue brisée, murmura-t-il. Et savez-vous dans quelle direction vogue le navire ?
— Nous filons au nord-ouest.
— Nord-ouest ! alors nous devons nous diriger vers la Jamaïque ?
— Oui, avec un vent de huit nœuds.
— Avez-vous entendu dire ce qu’ils ont l’intention de faire de moi ?
— Je n’en sais rien. Ah ! si vous vouliez seulement signer…
— Assez, Joshua Hird ! J’ai déjà compromis trop souvent le salut de mon âme, n’insistez pas !
— Comme vous voudrez ! J’ai fait ce que j’ai pu… Adieu !
Toute cette nuit-là et le lendemain l’Heureuse-Délivrance fila rapidement, poussée par les vents alises, et Stephen Craddock, dans l’obscurité de la soute aux voiles, travailla patiemment à rompre les fers qui lui enserraient les poignets. Il avait réussi à retirer une de ses mains au prix de ses articulations saignantes, mais, malgré tous ses efforts, il ne pouvait débarrasser l’autre et ses chevilles étaient attachées trop solidement pour qu’il pût les dégager.
Heure après heure, il entendait le bruissement des flots contre la coque et comprenait que le navire courait de toutes ses forces sous une belle brise. Ils ne devaient pas tarder, grâce à cette allure, à arriver à la Jamaïque ! Quelle idée Sharkey avait-il en tête et qu’allait-il faire de lui ? Craddock grinça des dents et se jura que, s’il avait jadis été un brigand renommé, jamais l’emploi de la force ne pourrait le faire retourner à ses anciens crimes.
Le matin du second jour, Craddock put se rendre compte que la voilure du navire avait été sensiblement, diminuée et qu’il virait lentement sous une faible brise. L’angle de pente du navire sur le flot et les bruits qu’il entendait sur le pont faisaient deviner à ses sens exercés ce qui se passait au plein air. Les bordées successives lui démontraient qu’on louvoyait près de la côte et qu’on se dirigeait vers un point bien défini. S’il ne se trompait pas, on devait arriver à la Jamaïque. Mais dans quel but ? voilà ce qu’il ne pouvait arriver à comprendre.
Tout à coup il perçut sur le pont un immense éclat de cris d’allégresse, de vivats bien nourris, puis, au-dessus de sa tête, le bruit sourd du canon, auquel répondirent les grondements éloignés des batteries du port. Craddock se souleva et écouta de toutes ses oreilles. Le navire était-il dans le feu du combat ? Un seul coup de canon avait été tiré du bord, bien que plusieurs lui eussent répondu, mais il n’avait pas entendu contre les parois ce bruit particulier de la mitraille venant s’abattre sur le bois.
Si ce n’était pas un combat, ce devait être un salut ; mais qui pouvait saluer Sharkey le pirate ? Seul, un autre navire de la même espèce pouvait le faire. Craddock retomba avec un gémissement et reprit son travail dans le but de retirer les fers qui enserraient sa main droite.
Tout à coup, il entendit à l’extérieur le bruit des pas ; à peine eut-il le temps de repasser à sa main l’anneau de fer qu’il en avait détaché. La porte s’ouvrit brusquement et deux pirates firent leur apparition.
— Avez-vous votre marteau, charpentier ? demanda l’un d’eux que Craddock reconnut être le gigantesque quartier-maître. Allons, enlevez donc les fers de ses pieds. Laissez-lui seulement les bracelets, pour l’empêcher de s’échapper.
Avec son marteau et son ciseau à froid, le charpentier brisa les entraves.
— Qu’allez-vous faire de moi ? demanda Craddock.
— Montez sur le pont et vous ne tarderez pas à le savoir.
Le matelot le saisit par le bras et le conduisit brusquement jusqu’au bas de l’échelle de dunette. Au-dessus de lui il apercevait le ciel, formant comme un carré de bleu coupé par le mât de misaine au sommet duquel flottaient des pavillons, et ce fut la vue de ces drapeaux qui coupa la respiration à Stephen Craddock. Il y en avait deux, le pavillon anglais flottant au-dessus de celui de lolly Rodger, le pavillon royal au-dessus de celui des bandits !
Un instant, Craddock s’arrêta, pétrifié, mais une poussée violente des pirates placés derrière lui l’obligea à escalader l’échelle. Quand il sortit sur le pont, ses yeux se levèrent vers le grand mât. Là encore, les couleurs anglaises flottaient au-dessus de la flamme rouge. Tous les mâts, toutes les vergues, jusqu’aux haubans étaient ornés de drapeaux.
Le vaisseau avait-il été capturé ? C’était impossible, car les pirates étaient là, tous groupés sur les bastingages, secouant joyeusement leurs chapeaux en l’air. À l’endroit le plus en vue se trouvait son ancien quartier-maître, le renégat qui, debout à la coupée, gesticulait avec énergie. Craddock regarda par-dessus bord, cherchant la cause de tant de vivats, et un coup d’œil suffit pour lui faire comprendre combien le moment était critique.
Sur la jetée du port, et à un mille de là, se trouvaient les maisons blanches et les forts de Port-Royal. Des drapeaux flottaient de toutes parts sur les toits. En face de lui s’allongeaient les palissades conduisant à la ville de Kingston. À moins d’un quart de mille il voyait s’avancer un petit bateau qui montait contre le vent. Le pavillon anglais flottait à l’arrière et ses mâts étaient pavoises. Sur le pont, on distinguait une foule monstrueuse poussant des cris de joie et agitant chapeaux et mouchoirs. Une ligne écarlate indiquait la présence à bord de nombreux officiers de la garnison.
En un instant, avec la perception vive d’un homme d’action, Craddock comprit tout.
Sharkey, avec cette ruse diabolique et cette audace surprenante qui constituaient le fond de son caractère, était en train de jouer pour son propre compte le coup de théâtre que lui-même, Craddock, eût produit s’il eût remporté la victoire. C’était en son honneur que les canons avaient tonné, c’était à lui que ces saluts avaient été adressés, c’était pour lui que les drapeaux flottaient. C’était dans le but de lui souhaiter la bienvenue que le gouverneur, le commandant de la place et les autorités de l’île approchaient en ce moment. Dans dix minutes, ils se trouveraient à portée des canons de l’Heureuse-Délivrance et Sharkey aurait obtenu une victoire telle que jamais un pirate n’en aurait gagné une semblable.
— Amenez-le ! s’écria le pirate au moment où Craddock apparut, entouré du charpentier et du quartier-maître.
— Tenez les sabords fermés, mais ouvrez ceux qui forment embrasure pour les canons et tenez-vous prêts à lâcher une bordée. Encore deux encablures et nous les tenons tous !
— Ils ont l’air de s’éloigner, dit le maître d’équipage. M’est avis qu’ils se doutent de quelque chose.
— Ce sera vite passé ! dit Sharkey, jetant les yeux sur Craddock. Restez ici, vous, là… bien devant, afin qu’ils puissent vous reconnaître, posez votre main sur le gui et agitez votre chapeau. Vite, ou sans cela on va vous faire sauter la cervelle. Enfoncez lui un peu votre couteau dans le dos, Ned !
Ce dernier obéit.
— Et maintenant, continua Sharkey, allez-vous agiter votre chapeau ? Allez-y de nouveau, Ned !… tirez dessus, fusillez-le !…
Il était déjà trop tard ! Comptant sur les menottes qui le serraient, le quartier-maître avait retiré un instant ses mains de sur l’épaule de Craddock. Il avait suffi à ce dernier d’un instant pour repousser loin de lui le maître charpentier du navire, et, au milieu d’une décharge générale de pistolets, il avait eu le temps de repousser brusquement ceux qui l’entouraient et le croyaient jusqu’alors dans l’impossibilité de fuir. Escaladant le bastingage avec le courage du désespoir, il s’était jeté à la mer et nageait de toutes ses forces !
Il avait été atteint à plusieurs endroits, mais il faut bien des balles de pistolet pour tuer un homme résolu et fort qui s’est voué à accomplir une œuvre avant de mourir. Craddock était un excellent nageur et, malgré le sillage rouge qu’il laissait dans la mer, il augmentait rapidement la distance qui le séparait des pirates.
— Donnez-moi un mousquet ! s’écria Sharkey avec un juron formidable.
C’était un excellent tireur et ses nerfs d’acier ne lui faisaient jamais défaut dans une circonstance difficile. La tête sombre apparaissait sur la crête d’une vague, puis s’enfonçait pour reparaître à nouveau ; le nageur était déjà à moitié chemin de la chaloupe. Sarkey visa longtemps avant de tirer. En entendant armer le chien du mousquet, Craddock se souleva sur la vague, en agitant les mains et, en signe d’avertissement, poussa un cri qui s’entendit de toute la baie.
Au moment où la chaloupe virait de bord, le navire pirate fit feu de toutes ses pièces. C’était une bordée inutile. Stephen Craddock, souriant, grave dans les affres de la mort, s’enfonça lentement dans la couche d’or de la mer qui se referma sur lui, rayonnante.