III COMMENT COPLEY BANKS TUA LE CAPITAINE SHARKEY
Les Boucaniers formaient une association d’un niveau bien plus élevé que les simples maraudeurs. Ils constituaient une sorte de république flottante avec des lois, des coutumes et une discipline qui leur étaient propres. Dans leurs querelles sans fin et sans répit avec les Espagnols, ils avaient un semblant de droit de leur côté, et leurs pillages sanguinaires des cités du Main n’étaient pas, en réalité, plus barbares que les incursions de l’Espagne dans la Hollande ou les pays caraïbes qui bordaient leurs possessions d’Amérique.
Le chef des Boucaniers, fût-il Anglais ou Français, un Morgan ou un Grammont, était un personnage considérable que sa patrie était loin de répudier, et dont parfois au contraire elle se glorifiait, pourvu qu’il évitât de commettre des actes qui pussent blesser trop gravement les consciences d’ailleurs fort élastiques du xvii siècle. Quelques-uns d’entre eux étaient des gens fort religieux et on se rappelle encore comment Sawkins jeta par-dessus bord les jeux de dés avec lesquels ses partisans n’avaient pas craint de jouer un jour de sabbat ; comment Daniel fit sauter la cervelle d’un de ses compagnons devant l’autel d’une église pour réprimer son manque de respect à l’égard du saint lieu.
Cependant, un jour arriva où les flottes des Boucaniers ne se rassemblèrent plus aux îles Tortugas et où les pirates solitaires, contempteurs de toutes les lois, prirent leur place. Pourtant même chez les premiers d’entre eux il subsistait des lueurs de discipline et de contrainte morale. Les Avory, les England et les Roberts conservèrent encore quelque respect des sentiments humains. Ils étaient plus dangereux pour le navire de commerce lui-même que pour les marins qu’il avait à son bord.
Àleur tour ils furent remplacés par des hommes plus féroces et plus désespérés qui déclarèrent hautement que, dans leur guerre avec la race humaine, ils ne feraient quartier à personne et jurèrent de n’appliquer d’autre loi que celle du talion. Nous connaissons peu de leurs histoires qui puissent les dépeindre sous un jour favorable. Ils n’écrivaient pas de mémoires et ne laissaient guère de traces, sauf, parfois, des navires noircis et couverts de sang abandonnés au milieu des vagues de l’Atlantique. Les forfaits n’étaient connus que par la longue liste des navires qui avaient quitté leurs ports pour ne jamais y revenir.
En fouillant les annales de l’histoire on retrouve cependant parfois les dossiers de vieux procès venant soulever, pour un instant, le voile qui les enveloppait, et faire connaître leurs odieuses brutalités, leurs férocités révoltantes. Parmi ces hommes de sac et de corde se distinguèrent Ned Low, Gow l’Écossais et l’infâme Sharkey dont le noir navire l’Heureuse-Délivrance était connu depuis les bancs de Terre-Neuve jusqu’aux bouches de l’Orénoque comme le sombre avant-coureur de la douleur et de la mort.
Bien des hommes dans les îles aussi bien que sur le continent avaient des querelles à vider avec Sharkey, mais personne n’avait été plus éprouvé par lui que Copley Banks de Kingston. Banks avait été un des plus importants négociants en sucres des Indes occidentales ; c’était un homme ayant un rang social assez élevé, il était membre du Conseil, avait épousé une Percival, rejeton d’une noble famille, et cousine du gouverneur de la Virginie. Il avait envoyé ses deux fils compléter à Londres leur éducation et leur mère s’était embarquée pour les ramener en Amérique. Le vaisseau la Duchesse-de-Cornouailles, sur lequel ils effectuaient la traversée de retour, avait été capturé par Sharkey, et toute la famille du malheureux avait subi une mort infâme.
Copley Banks ne fit pas entendre de plaintes inutiles quand on lui apprit la funèbre nouvelle, mais il tomba dans une tristesse profonde, négligeant ses affaires, évitant ses amis les plus chers et passant une partie de son temps dans les auberges mal famées fréquentées par les matelots. Là, au milieu du bruit et des débauches crapuleuses, il s’asseyait silencieusement, la pipe à la bouche, le visage grave, l’œil pensif. On supposait le plus généralement que ses malheurs avaient ébranlé sa raison, et ses anciens amis s’étaient peu à peu détachés de lui, car la compagnie dans laquelle il se plaisait devait éloigner tous les honnêtes gens.
De temps en temps, se répandait le bruit de nouveaux exploits maritimes accomplis par Sharkey. Parfois c’était une goélette qui, ayant aperçu une grande flamme à l’horizon, s’était approchée pour porter secours au navire en détresse et qui s’était enfuie à la vue de la barque noire qui se tenait comme quelque loup auprès d’une brebis étranglée. Quelquefois c’était un navire marchand effrayé qui arrivait au port toutes les voiles dehors, car il avait aperçu au large le hunier à la large pièce en losange qui s’élevait lentement dans le violet de l’horizon. D’autres fois, c’était un caboteur qui avait trouvé à la marée basse, dans la baie de Bahama, une jonchée de cadavres à demi desséchés par le soleil.
Un jour, arriva à Kingston un marin qui avait été maître d’équipage à bord d’un navire venant de la Guinée, et s’était évadé des mains du pirate. Il ne pouvait plus parler — pour des motifs que seul Sharkey connaissait — mais il pouvait écrire, et c’est ce qu’il fit pour le plus grand intérêt de Copley Banks. Pendant des heures, ils restèrent l’un et l’autre penchés sur une carte, tandis que l’homme muet désignait, çà et là, des écueils, des récifs éloignés, des petits bras de mer tortueux, et que son compagnon fumait en silence, impassible ; ses yeux cependant lançaient des éclairs.
Un matin, environ deux années après son malheur, Mr. Copley Banks entra dans son bureau, avec l’expression d’énergie et de vigueur qu’il avait autrefois. Son gérant le contempla d’un air surpris, car il y avait des mois qu’il ne témoignait plus aucun intérêt à ses affaires.
— Bonjour, master Banks ! dit-il.
— Bonjour, Freeman ! Je viens de voir le Ruffling-Harry en rade.
— En effet, il part mercredi prochain pour les Îles sous le Vent.
— J’ai d’autres vues en ce qui le concerne, Freeman. Je me suis décidé à m’en servir pour tenter une expédition à la recherche de « bois d’ébène » à Whydah.
— Mais sa cargaison est toute prête, répondit le gérant.
— Alors, il faudra la décharger. Mes idées sont bien arrêtées et le Ruffling-Harry ira sans faute chercher une cargaison de « bois d’ébène » à Whydah.
Toute insistance était superflue, et tristement le gérant fit décharger le navire.
Copley Banks commença alors à faire ses préparatifs en vue de son voyage d’Afrique. Il comptait, pour remplir sa cale, sans doute plus sur l’usage de la force que sur un échange, car il n’emporta aucune pacotille de cette verroterie qui plaît tant aux sauvages. Il arma son brick de huit caronades de neuf, et les râteliers furent garnis de mousquets et de sabres d’abordage. La soute aux voiles, placée derrière la cabine, fut changée en magasin de poudre et on apporta à bord autant de boulets que si le navire était armé pour la course. De l’eau et des provisions furent embarquées en grande quantité, de manière à permettre une longue traversée.
Cependant, ce qui fut le plus étonnant, ce fut le recrutement de son équipage. Le gérant Freeman se rendit compte qu’il y avait un grand fond de vrai dans les assertions qui dépeignaient son patron comme ayant perdu ses facultés mentales. Sous un prétexte ou un autre, il renvoya les vieux matelots qu’il avait à son service depuis des années et, à leur place, il embarqua l’écume du port, des hommes dont la réputation était si mauvaise que le plus méchant bateau n’aurait jamais voulu les abriter à son bord.
Il y avait là Birthmark Sweetlocks, qui avait, au vu et au su de tout le monde, pris parti au massacre des bûcherons de Campêche, et l’on disait même que la tache rouge qui le défigurait avait été causée par ce crime abominable. Il l’avait choisi comme maître d’équipage. Sous ses ordres se trouvait Israël Martin, un petit homme brûlé par le soleil qui avait servi sous les ordres du fameux Howell Davies à la prise de Cape Coast Castle.
L’équipage avait été recruté parmi ceux que Banks avait rencontrés et connus dans le bouge infâme et il avait même pris pour son stewart un homme au visage hagard qui semblait vouloir vous avaler quand il ouvrait la bouche pour parler. Il s’était fait raser la barbe et il était impossible de reconnaître en lui l’homme que Sharkey avait tenu sous son poignard et qui, après s’être évadé, avait raconté les exploits du pirate à Copley Banks.
Les faits et gestes de ce dernier avaient, bien entendu, été fort remarqués par tous les habitants de la ville de Kingston, qui ne s’étaient pas privés d’en faire des commentaires.
Le commandant des troupes, le major Harvey, de l’artillerie, attira sur ces points l’attention toute particulière du gouverneur.
— Ce n’est pas là un navire de commerce, dit-il, mais une véritable corvette de guerre. Je crois qu’on ferait bien d’arrêter Copley Banks et de saisir son navire.
— Que soupçonnez-vous donc ? demanda le gouverneur dont l’intelligence avait été fortement affaiblie, tant par les fièvres que par l’usage immodéré du vin de Porto.
— Je soupçonne, dit l’officier, que nous nous trouverons en face d’une nouvelle affaire Stede Bonnett.
Stede Bonnett avait été un planteur d’une haute réputation de moralité et, de plus, fort religieux. Tout à coup, par suite sans doute d’une bizarrerie de son esprit retournant à l’état sauvage, il avait abandonné sa plantation, quelques années auparavant, pour aller pirater dans la mer des Caraïbes. L’exemple était encore assez récent et avait causé la consternation dans tout l’archipel. Des gouverneurs avaient été autrefois gravement soupçonnés d’être de mèche avec les pirates et de recevoir un tant pour cent sur leur butin ; aussi, tout défaut de vigilance devait-il facilement éveiller toutes les suppositions les plus fâcheuses.
— Eh bien, major Harvey, avait-il dit, je suis désolé d’être obligé de faire quelque chose qui puisse déplaire à mon ami Copley Banks. Car, bien souvent, je me suis trouvé à sa table, mais, après ce que vous venez de me dire, je n’ai pas le choix et je dois vous ordonner de pratiquer une perquisition à son bord pour vous rendre compte de la destination et du caractère de son expédition.
Dans la nuit même, vers une heure du matin, le major Harvey, accompagné d’une escouade de soldats, monta dans une chaloupe pour faire une visite inopinée au Ruffting-Harry. Tout ce qu’il en trouva, ce fut un long câble de chanvre attaché au coffre, où le navire avait jadis mouillé. Le brick avait coupé l’amarre au moment où il avait senti le danger ; il avait déjà dépassé les Palissades et, poussé par les vents alisés, il filait à grande allure vers le détroit de Windward.
Le lendemain matin, après avoir dépassé le cap Morant qui paraissait dans le sud, noyé dans la brume, Copley Banks fit réunir tout l’équipage près du gaillard d’arrière et lui fit connaître quels étaient ses plans. Il avait choisi tous ces marins, leur dit-il, parce qu’ils étaient tous intelligents, solides, ayant des nerfs d’acier et préféraient courir les risques d’une expédition en mer que de mourir de faim sur le plancher des vaches, en cherchant péniblement à gagner leur vie. Les vaisseaux du roi étaient peu nombreux, mal armés, et il serait donc très facile à des gens déterminés de s’emparer d’autant de navires marchands qu’ils le désireraient. Ce genre de commerce avait bien réussi à d’autres et, avec un navire bien approvisionné, solidement construit, il n’y avait pas de raison pour qu’ils n’arrivassent pas à leur tour à changer leurs vestes goudronnées contre des vêtements de velours. S’ils étaient disposés à naviguer sous le pavillon noir, il était prêt à les commander ; si quelques-uns d’entre eux désiraient se retirer, le canot était là, à leur disposition, et ils n’avaient qu’à retourner à la Jamaïque.
Sur les soixante-quatre hommes composant l’équipage, quatre se présentèrent, demandant à s’en aller, et descendirent du navire dans le canot, au milieu des cris et des huées de leurs camarades. Le reste se réunit à l’arrière et l’on se mit en devoir de rédiger les clauses de l’association. Quelques instants après, un carré d’étoffe noire, sur laquelle on avait peint un crâne blanc, était hissé au sommet du mât d’artimon, au milieu des vivats de tout l’équipage assemblé.
Les officiers furent élus et les limites de leur pouvoir soigneusement fixées. Copley Banks fut désigné comme capitaine, et, comme il n’y avait pas de second sur les navires des pirates, Birthmark Sweetlocks fut nommé quartier-maître et Ismael Martin maître d’équipage. Il ne fut pas difficile de déterminer les règles du contrat et les habitudes du bord, car la moitié des matelots, au moins, avaient déjà servi sur des navires de cette nature. La nourriture devait être la même pour tous et une entière liberté était donnée à chacun. Le capitaine avait droit à une cabine, mais tous pouvaient s’y présenter chaque fois qu’ils le désireraient.
Les parts de prises seraient divisées également ; seuls le capitaine, le quartier-maître, le maître d’équipage, le maître charpentier et le capitaine d’armes auraient droit à une part en plus. Le premier qui aurait signalé un bateau aurait droit à la meilleure arme qu’on trouverait à bord ; celui qui aurait escaladé le premier les bastingages ennemis obtiendrait le costume le plus riche du bâtiment capturé. Chacun des matelots aurait le droit absolu de traiter ses prisonniers, hommes ou femmes, de la manière qui lui conviendrait le mieux. Si un matelot venait à lâcher pied dans une attaque, le quartier-maître avait sur lui droit de vie et de mort. Tels étaient les principaux articles du traité adopté par l’équipage du Ruffling-Harry, qui fut suivi de quarante-deux croix au bas du papier sur lequel avaient été écrites ces stipulations.
Ce fut ainsi qu’un nouvel écumeur se lança à travers les mers et, avant qu’une année se fût écoulée, son nom était aussi redouté que celui de l’Heureuse-Délivrance. De l’archipel des Bahamas aux Leewards et des Leewards aux Îles sous le Vent, Copley Banks devint le rival de Sharkey et la terreur des navires au long cours. Pendant longtemps, les deux navires ne se rencontrèrent pas, et cette circonstance était d’autant plus étonnante que le Ruffling-Harry était sans cesse dans les parages fréquentés par Sharkey. Enfin, un jour qu’il passait dans la baie de Coxon’sthole, à l’extrémité est de l’île de Cuba, dans le but de s’y arrêter pour caréner, il se rencontra avec l’Heureuse-Délivrance, avec ses cordages, ses blocs de bois apprêtés dans le même but.
Copley Banks fit tirer le canon de salve et hissa le pavillon vert, selon la coutume adoptée par les gentilshommes de la mer. Puis il fit lancer son canot à la mer et aborda l’autre navire.
Le capitaine Sharkey était loin de passer pour un homme aimable, et il montrait généralement peu de sympathie pour les gens qui faisaient le même commerce que lui-même. Copley Banks le trouva assis à califourchon sur une de ses caronades d’arrière ; à côté de lui se tenait son quartier-maître de la Nouvelle-Angleterre, Nel Galloway, et une multitude hurlante de brigands. Pourtant, chacun de ces gaillards perdit quelque peu de son assurance quand le regard bleu de Sharkey vint à se poser sur lui.
Il était en manches de chemise, laissait apercevoir le jabot de batiste de sa chemise, sous son long gilet de satin rouge entr’ouvert. Le soleil brûlant semblait n’avoir sur sa maigreur aucune influence, car il portait un bonnet de fourrure comme si l’on se fût trouvé au milieu de l’hiver. Une large ceinture, formée de plusieurs bandes de soie de différentes couleurs s’enroulant autour de son corps, était traversée d’un yatagan, tandis que son ceinturon de cuir était garni de pistolets.
— Ah ! vous voilà, braconnier ! s’écria-t-il, quand Copley Banks sauta par-dessus ses bagages. Je m’en vais vous faire fouetter jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Quel toupet avez-vous de venir pêcher dans mes eaux !
Copley Banks le regarda avec les yeux d’un voyageur qui arrive à destination.
— Je suis heureux de voir que nous sommes du même avis car, moi aussi, je trouve que les mers ne sont pas assez grandes pour nous deux. Mais si vous voulez prendre votre sabre et vos pistolets et descendre sur la plage avec moi, alors, quel que soit le résultat du combat, le monde aura un bandit de moins.
— Voilà qui est parlé ! s’écria Sharkey, bondissant sur son fusil et lui tendant la main. Je n’ai jamais rencontré jusqu’ici d’hommes qui aient osé regarder en face John Sharkey et lui parler sans frémir. Que le diable m’emporte si je ne vous choisis pas pour ami ; mais si vous me trahissez, je vous jure que je descendrai à votre bord et que je vous clouerai sur votre dunette, les tripes à l’air.
— Je vous fais le même serment ! s’écria Copley Banks.
Ce fut ainsi que les deux pirates devinrent des amis intimes.
Pendant le cours de l’été ils voyagèrent de concert jusqu’au banc de Terre-Neuve et pillèrent les navires marchands de New-York et les bateaux de pêche de la Nouvelle-Angleterre. Ce fut Copley Banks qui captura la Maison-de-Hanovre, un navire du port de Liverpool, mais ce fut Sharkey qui attacha son patron au cabestan, et le lapida avec des bouteilles vides de vin de Bourgogne.
De concert, ils engagèrent le combat avec le vaisseau du roi la Royale-Fortune, qui avait été envoyé à leur recherche, et le forcèrent à s’enfuir après une bataille de nuit qui dura cinq heures au milieu d’un abordage, où les deux équipages, nus, ivres, se battaient à la lueur des lanternes du bord, s’arrêtant parfois pour boire aux immenses baquets de rhum placés à côté des bouches à feu. Ils allèrent ensuite jusqu’à la baie de Topsail dans la Caroline du Nord pour réparer leurs avaries, et au printemps ils se trouvaient réunis au Grand-Caisos, prêts à entreprendre une nouvelle croisière sur les côtes des Indes occidentales.
Entre temps, l’amitié de Sharkey et de Copley Banks n’avait fait que s’accroître ; ils étaient devenus inséparables, car Sharkey aimait surtout parmi les brigands ceux qui possédaient un véritable cœur d’acier, et à cet égard le capitaine du Ruffling-Harry réalisait entièrement son idéal. Il avait été lent à lui donner son entière confiance, car le fond de son caractère était soupçonneux. Jamais il ne s’était éloigné de son navire et ne s’était risqué à perdre de vue son équipage.
Copley Banks, au contraire, venait souvent à bord de l’Heureuse-Délivrance, et partageait avec Sharkey ses débauches souvent moroses. Les craintes de Sharkey finirent enfin par entièrement disparaître. Il ne se doutait pas du mal qu’il avait fait à son nouveau compagnon, car comment se rappeler, parmi ses nombreuses victimes, la femme et les deux jeunes gens qu’il avait assassinés avec tant de légèreté d’âme, il y avait déjà si longtemps ! Aussi, le dernier soir de leur séjour à Caicos-Bank, quand il reçut de son ami une invitation à une orgie pour lui et son quartier-maître, il ne trouva aucun motif de refus.
Un navire rempli de passagers avait été pillé précisément la semaine précédente, et, comme les provisions en étaient nombreuses et de première qualité, ils furent cinq à faire un excellent souper, après lequel ils burent tous d’une façon démesurée. Les convives se composaient des deux capitaines, de Berthmark Swetlocks, Ned Galloway et Israël Martin, le vieux boucanier. Ils étaient servi par le stewart muet auquel Sharkey porta un énorme coup à la tête, parce qu’il s’était montré trop lent à remplir son verre.
Le quartier-maître avait eu soin d’enlever à Sharkey ses pistolets, car une de ses plaisanteries favorites était de faire feu sous la table sans viser, et de constater lequel était, des convives, celui qui avait le plus de chance. Cette drôlerie avait coûté une jambe à son maître d’équipage. Aussi quand la table était-elle desservie, avait-on pris l’habitude, sous prétexte de la chaleur, d’enlever à Sharkey toutes ses armes et de les mettre hors de sa portée.
La cabine du capitaine, sur le Ruffling-Harry, était placée sur le pont du navire, à l’étrave, et un canon de retraite était placé derrière. Tout autour de la paroi se trouvaient des râteliers d’armes et trois énormes barils de poudre servant de dressoirs pour poser les plats et les bouteilles. Dans cette pièce lugubre, les cinq bandits continuèrent de boire en chantant et en hurlant, tandis que le stewart remplissait en silence leurs verres, et leur passait successivement le tabac et la chandelle pour allumer leurs pipes. Heure après heure, la conversation devenait plus infecte, les voix plus enrouées, les jurons et les cris plus incohérents. Enfin, sur les cinq convives, trois fermèrent leurs yeux injectés de sang et laissèrent tomber sur la table leurs têtes ballottantes.
Copley Banks et Sharkey restaient face à face, l’un parce qu’il avait à peine bu, l’autre parce que l’abus des boissons n’arrivait jamais ni à briser ses nerfs d’acier, ni à réchauffer son sang pourri. Derrière lui se tenait aux aguets le stewart, remplissant à chaque instant son verre qui se vidait. Au dehors on entendait le bruissement de la vague léchant les flancs du navire, et la voix d’un marin qui chantait sur l’autre barque.
Dans cette nuit calme et sereine du tropique, les paroles du chanteur parvenaient claires à leurs oreilles :
Le long courrier est parti de Stepney Towm.
Réveille-toi !
Secoue-toi !
Hisse la grand voile !
Le long courrier est parti de Stepney Town,
Avec une barrique d’or, des habits de velours.
Le drapeau des pirates est tout près qui te guette,
Les voiles baissées prêtes à se lever
Sur la mer de Lowland !
Les deux bons amis écoutaient en silence. Tout à coup, Copley Banks jeta un coup d’œil au stewart, et celui-ci prit un rouleau de corde à un des râteliers placé derrière lui.
— Capitaine Sharkey, dit Copley Banks, vous rappelez-vous la Duchesse-de-Cornouailles, qui venait de Londres, que vous avez capturée et coulée bas, près du banc de Statira, il y a trois ans ?
— Le diable m’emporte, si je me rappelle ce nom ! répondit Sharkey. À cette époque-là nous avons capturé au moins dix navires par semaine !
— Il y avait à bord, parmi les passagers, une mère et ses deux fils ; peut-être cette circonstance rappellera-t-elle vos souvenirs ?
Le capitaine Sharkey s’allongea sur sa chaise et parut s’absorber dans ses pensées. Tout à coup, il partit d’un rire bruyant et affirma que maintenant il se rappelait parfaitement de cet exploit et donna même des détails pour le prouver.
— Comment, diable, tout cela m’était-il sorti de la mémoire ? Mais comment se fait-il que cette pensée vous soit venue ?
— C’est qu’elle m’intéressait beaucoup, répondit Copley Banks, car cette mère était ma femme, et les deux jeunes gens, qui l’accompagnaient mes deux fils uniques.
Sharkey regarda son compagnon bien en face et constata que la lueur étrange qui courait toujours au fond de ses yeux était subitement devenue une véritable flamme. Dans son regard, il lut une menace terrible et il porta aussitôt ses mains à son ceinturon vide. Il se retourna alors pour saisir une arme, mais, avant qu’il eût pu faire un geste, l’arc décrit par une corde s’abattait sur lui et ses deux bras se trouvaient attachés à ses flancs. Il se débattit comme un chat sauvage et se mit à hurler au secours.
— Ned ! criait-il d’une voix désespérée. Ned ! Réveille-toi !… C’est là une odieuse trahison ! Au secours ! Ned, au secours !
Mais les trois hommes étaient trop ivres-morts pour qu’aucune voix parvînt à les réveiller.
Et la corde s’enroulait toujours, et toujours autour de lui, jusqu’à ce qu’il fût, des pieds jusqu’à la tête, ficelé comme un saucisson. Copley Banks et le stewart l’appuyèrent comme une masse inerte contre un des barils de poudre, après l’avoir bâillonné avec un mouchoir. Seuls, ses yeux pouvaient bouger et ne se privaient pas de lancer des regards foudroyants. Le muet manifestait l’exultation de son triomphe par de petits cris incohérents, et, pour la première fois, Sharkey frémissait en apercevant s’ouvrir devant lui cette bouche vide, dont il avait arraché la langue. Il comprit qu’elle était le modèle de cette vengeance lente et patiente qui le guettait depuis si longtemps, et arrivait enfin à le saisir.
Les deux vainqueurs avaient, à l’avance, combiné tous leurs plans et ils avaient été bien mûris et savamment compliqués.
Tout d’abord, ils enfoncèrent les couvercles des deux barils de poudre et renversèrent le contenu sur la table et par terre. Ils en répandirent tout autour et au-dessous des trois hommes ivres jusqu’à ce que chacun d’eux se trouvât sur un véritable lit de poudre. Ils portèrent ensuite Sharkey jusqu’au canon et l’attachèrent au sabord, le corps à environ un pied de la gueule. Il avait beau essayé de se débattre, il lui était impossible de se déplacer d’un centimètre à droite ou à gauche, car le muet l’avait ligoté avec toute l’habileté du marin consommé, de telle manière qu’il ne lui restât aucune chance d’arriver à pouvoir s’échapper.
— Maintenant, démon que vous êtes ! dit Copley Banks, avec le plus grand calme, vous allez m’écouter, car ce sont les dernières paroles prononcées par une voix humaine que vous entendrez ici-bas. Vous êtes en mon pouvoir maintenant. Je vous ai acheté assez cher, car j’ai donné tout ce qu’un homme peut donner sur cette terre ; j’ai donné mon âme !
Pour vous atteindre, j’ai dû m’abaisser à votre niveau. Pendant deux années j’ai combattu cette idée qui me poursuivait, espérant trouver un autre moyen, mais je me suis convaincu qu’il n’en existait pas. Alors je suis devenu un bandit, un assassin… pis encore, puisque j’ai vécu avec vous et que j’ai partagé vos éclats de rire… tout cela pour arriver au but ! Maintenant votre dernière heure est arrivée et vous allez mourir de la mort que je vous ai choisie, voyant l’ombre s’avancer lentement vers vous, et, dans cette ombre, le démon de l’enfer vous guetter.
Sharkey, pendant ces paroles, pouvait entendre au loin la voix de ses compagnons qui chantaient :
Où est-il, le long courrier de Stepney-Town ?
Réveille-toi !
Secoue-toi !
Les mâts plient sous les voiles !
Où est-il, le long courrier de Stepney Town ?
L’or est sur le corsaire, le sang sur les habit.
Tout est pour les pirates
Qui guettent les navires
Bur la mer de Lowland.
Les mots lui parvenaient distinctement aux oreilles ; dans le lointain, il entendait le pas de deux sentinelles qui montaient la garde sur le pont de son navire. Et pourtant il était là, sans qu’on pût lui porter secours, faisant face à la gueule de la caronade, impuissant, incapable de faire un mouvement ou de laisser entendre le moindre son.
Et, de nouveau, il entendait les voix qui montaient du navire :
Le voilà qui aborde dans la baie de Stornaway,
Emballez le butin !
Détruisez-tout !
Courons la bouline dans la baie de Stornaway,
Car le vin est bon et les filles joyeuses,
Attendant leur brutal amant,
Guettant leur retour
À travers la mer de Lowland.
Ces paroles joyeuses, ces gais éclats de voix rendaient plus pénible le sort du pirate qui sentait venir la mort ; ses yeux gardaient cependant toute leur férocité !
Copley Banks avait nettoyé avec le plus grand soin l’amorce du canon et avait répandu de la poudre fraîche sur la lumière. S’emparant ensuite de la chandelle, il l’avait coupée, laissant seulement un morceau de la longueur d’un pouce et l’avait placée sur la poudre répandue jusqu’au sabord où se tenait la caronade. Il avait ensuite étendu par terre, sous la pièce, une grande quantité de poudre, de sorte qu’au moment où la chandelle viendrait à tirer à sa fin, une formidable explosion vînt briser les trois ivrognes étendus dans la cabine et privés de sentiment.
— Vous avez, jadis, obligé bien des humains à regarder la mort en face, Sharkey, dit le capitaine, maintenant votre tour est arrivé. Vous allez sauter en compagnie de ces porcs !
Tout en parlant, il alluma le bout de chandelle après avoir éteint les autres lumières éclairant la table, puis il sortit avec le muet en fermant extérieurement à clef la porte de la cabine. Cependant, avant de la fermer, il jeta en arrière, sur son ennemi, un regard de triomphe et put recueillir le dernier frisson de ces yeux indomptables. Dans le petit cercle de lumière se détachait un visage blanc comme l’ivoire. Quelques gouttes de sueur perlaient sur un front chauve ; telle était la dernière vision que devait présenter Sharkey.
Un petit canot attendait le long du bord ; Copley Banks et le stewart muet s’y embarquèrent pour aborder au rivage. Là, ils s’arrêtèrent et, abrités par l’ombre des palmiers, ils contemplèrent le brick éclairé par la lune. Longtemps ils attendirent, guettant la petite lumière qui brillait à travers le sabord de retraite. Enfin, le bruit sourd du canon se fit entendre et il fut suivi, un instant après, du bruit formidable de l’explosion. Le navire élancé et noir, la couche que formait la côte, les franges des feuilles des palmiers s’illuminèrent tout à coup, puis l’obscurité se fit plus sombre. Dans la baie, ils entendirent des cris d’appel.
Copley Banks, le cœur inondé de joie, posa sa main sur l’épaule de son compagnon et tous deux disparurent dans la solitude des jungles du Caïcos.