‹ Le Catéchisme du révolutionnaireChapitre 4 sur 4 · ATTITUDE DE LA CONFRÉRIE ENVERS LE PEUPLE

ATTITUDE DE LA CONFRÉRIE ENVERS LE PEUPLE

22. La Confrérie n’a pas d’autre but que l’entière libération et le bonheur du peuple — c’est-à-dire des travailleurs. Mais convaincue que cette libération et ce bonheur ne sont possibles qu’au moyen d’une révolution populaire qui balayerait tout sur son passage, la Confrérie contribuera de toutes ses forces et de toutes ses ressources au développement et à l’extension des souffrances qui épuiseront la patience du peuple et le pousseront à un soulèvement général.

23. La Confrérie n’entend pas sous « révolution populaire » un mouvement réglé selon les idées de l’Occident, et qui s’arrêterait respectueusement devant la propriété et les traditions de l’ordre social, et devant ce qu’on appelle la civilisation et la moralité. Ce genre de mouvement s’est borné jusqu’ici à renverser une forme politique, afin de la remplacer par une autre et de créer l’État dit révolutionnaire. Seule peut être salutaire au peuple une révolution qui détruira jusqu’aux racines de l’État, et supprimera toutes les traditions, les classes et l’ordre même existant en Russie.

24. Aussi, la Confrérie n’a nulle intention d’imposer au peuple une organisation venant d’en haut. La future organisation sera sans aucun doute élaborée par le mouvement et la vie populaire elle-même — mais c’est là l’affaire des générations futures. Notre œuvre à nous est une destruction terrible, entière, générale et implacable.

25. Aussi, en cherchant un rapprochement avec le peuple, nous devons tout d’abord nous joindre aux éléments populaires qui, depuis la fondation de l’État moscovite, n’ont pas cessé de protester non seulement en paroles, mais en actes, contre tout ce qui est lié directement et indirectement au pouvoir : la noblesse, les fonctionnaires, les corporations, le commerçant exploiteur. Joignons-nous aux brigands hardis, qui sont les seuls véritables révolutionnaires de la Russie.

26. Fondre ces bandes en une force invincible qui détruira tout sur son passage — telle sera l’œuvre de notre organisation, de notre conspiration, tel sera notre but.

Serge Netchaîev

NOTICE SUR NETCHAÏEV SERGUEÏ GUENNADIEVITCH (1847-1882)

Né dans une famille d’ouvriers, autodidacte, Netchaïev obtient un poste d’instituteur à Saint-Pétersbourg où il fréquente les cercles d’étudiants révolutionnaires. Poursuivi pour ses activités, il se réfugie à Genève où il rencontre Bakounine. Avec l’aide, semble-t-il, de ce dernier, il écrit Le Catéchisme révolutionnaire (1868) : il y développe sa conception de la révolution, comme œuvre de groupes terroristes clandestins qui ont pour rôle de démanteler l’édifice social en éliminant ses dirigeants ; il définit l’attitude du révolutionnaire envers lui-même, ses camarades, la société et les « libéraux de toutes nuances ». Mais surtout il soutient la thèse que le révolutionnaire doit accentuer les souffrances du peuple, afin que celui-ci trouve le courage de se révolter. Le Catéchisme sera l’un des ouvrages de référence des nihilistes russes.

En août 1869, Netchaïiev retourne en Russie et, se recommandant de Bakounine, fonde à Moscou le Comité de la vindicte du peuple. Celui-ci est organisé de façon très rigide et une obéissance aveugle est exigée de ses membres. Après avoir assassiné l’étudiant Ivanov, qu’il accuse de trahison, il est obligé de fuir et s’installe en Allemagne. (Dostoïevski s’est inspiré de cet épisode de la carrière de Netchaïev dans son roman Les Possédés.) Puis Netchaïev rejoint Bakounine, mais celui-ci, effrayé de son cynisme et de sa violence, rompt avec lui. Netchaïev se réfugie alors à Londres, où il est mal accueilli dans les milieux révolutionnaires. On le trouve en 1870 à Paris, où il demeure jusqu’au début de la Commune. Il revient alors en Suisse, où il est arrêté et extradé en octobre 1872. Jugé à Saint-Pétersbourg, il est condamné à vingt ans de travaux forcés, peine commuée par le tsar lui-même en détention à vie. Incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul, il parvient à maintenir des relations avec le mouvement populiste Terre et Liberté ; il réussit même à convertir ses geôliers. Il meurt d’épuisement après dix ans d’emprisonnement.

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