Chapitre 20 La coopérative Farwell
Pendant ce temps, dans la rue, Mme Travis et Florence causaient gaiement.
La jeune fille pourtant songeait avec une secrète préoccupation à la façon bizarre dont Max Lamar avait quitté Surfton, et tout à coup elle fut prise du désir impérieux de voir le jeune médecin pour se rendre compte de ce qu’il pensait.
Elle prit brusquement congé de Mme Travis stupéfaite et, d’un pas rapide, gagna le bureau de Max Lamar.
Ce dernier était absent.
— Je l’attendrai, dit-elle au secrétaire qui, avec empressement, l’avait fait entrer dans le cabinet de travail du docteur.
Elle s’installa dans un fauteuil.
— Je dois sortir quelques instants, dit le secrétaire, vous voudrez m’en m’excuser si je vous laisse seule dans les bureaux, mademoiselle, mais le docteur a toujours dit que vous pouviez vous considérer ici comme chez vous.
Restée seule, la jeune fille rêva douloureusement.
Qu’allait-elle dire à Max Lamar, quand elle le verrait ? Pourrait-elle lui cacher encore sa véritable personnalité morale ?
Ne vaudrait-il pas mieux, au contraire, tout lui avouer franchement comme déjà elle en avait eu l’idée confuse ? En devançant ainsi la catastrophe inévitable par une confession loyale, ne gagnerait-elle pas sa pitié, son intérêt ? Il était médecin. Ne saurait-il pas, lui qui avait guéri tant d’infortunes, la guérir, elle qu’il aimait, elle le savait, d’un amour chaque jour grandissant ? Oui, oui, mieux valait tout lui dire : c’était là le salut.
La résolution de Florence était bien prise, et si, à ce moment, la porte qui s’ouvrit soudain eût livré passage à Max Lamar, la jeune fille eût parlé.
Mais, dans l’encadrement de la porte, ce fut un autre homme qui parut.
Florence ne put retenir un cri.
En face d’elle se tenait l’avocat Gordon, toujours aussi misérablement vêtu, et qui, ayant échappé aux policiers qui le poursuivaient, venait en désespoir de cause demander aide et protection à Max Lamar.
« Il me doit la vie, pensait-il. Je vais mettre la mienne à sa merci. »
Gordon, en apercevant Florence, ne fut pas moins étonné qu’elle.
— Veuillez m’excuser, mademoiselle, dit-il. N’ayant trouvé personne dans l’antichambre, je me suis permis de pénétrer jusqu’ici.
Il attachait sur Florence un regard empreint de gratitude, et il reprit :
— Mais je bénis le hasard qui me remet en présence de celle à qui je dois ma liberté. Il me semble que dès maintenant l’infortune qui m’accable va cesser.
— Vous n’avez pas à me remercier, monsieur Gordon, dit Florence. Si je vous ai rendu le service dont vous parlez, je l’ai fait surtout à cause du Dr Max Lamar, à qui vous aviez sauvé la vie la nuit précédente.
Gordon hocha la tête.
— Votre acte n’en demeure pas moins ce qu’il est, et ma reconnaissance va droit à vous. Comment pourrais-je jamais vous la témoigner ?
— C’est bien simple, dit Florence ; prenez un fauteuil et racontez-moi votre histoire, monsieur Gordon. Je suis convaincue que vous êtes une victime et non pas un coupable.
— Merci de votre bienveillante et juste intuition. Cela m’encourage à tout vous dire.
— Voulez-vous attendre un instant ? interrompit Florence. Elle alla fermer à double tour la porte qui donnait vers l’antichambre.
— Ainsi vous êtes en sécurité. Allez, monsieur Gordon, je vous écoute.
Gordon, sans fausse contrainte, s’assit dans le fauteuil et commença d’une voix calme :
— Vous n’ignorez pas, mademoiselle, l’existence de la coopérative Farwell. Ses produits sont exportés aux quatre coins du monde. Quand le père Farwell mourut, il créa, par des dispositions testamentaires spéciales, une situation privilégiée aux ouvriers qui l’avaient aidé à édifier son immense fortune. Il décida qu’un quart de tous les bénéfices réalisés par ses successeurs irait au personnel de ses usines, formé en coopérative, et que chaque employé toucherait une part proportionnée à ses années de service et à l’importance de ses fonctions.
« Tout marcha bien pendant cinq ans, jamais la moindre discussion ne s’éleva dans les règlements de comptes.
« J’avais été chargé de ce règlement par une clause spéciale du testament du père Farwell, dont j’étais l’avocat.
« Les héritiers et nouveaux propriétaires de l’entreprise étaient les deux fils du défunt. L’aîné, John, droit et juste. Le plus jeune, Silas, au contraire, homme sans conscience, ne connaissait d’autre loi que son intérêt personnel.
« Tant que John vécut, la coopérative Farwell, développa sa prospérité. Silas, tenu autant que possible à l’écart par son frère, dirigeait le service des expéditions.
« Mais bientôt le rôle effacé qu’il jouait ne lui suffit plus et il réclama un partage égal de l’autorité.
« L’ère des discussions graves commença entre les deux frères, mais prit fin par la mort soudaine de John.
« On parla beaucoup de cette mort que des circonstances mystérieuses avaient entourée, et diverses personnes allèrent jusqu’à soupçonner Silas de n’y être pas étranger. Mais l’accusation se présentait si grave qu’on eut peur de s’y arrêter. L’oubli se fit.
« Silas resta seul directeur de la coopérative Farwell. Ce fut le commencement de la décadence pour la maison. Silas engageait à la Bourse des sommes énormes. En outre sa détestable réputation personnelle détachait de lui ses meilleurs correspondants.
« Bientôt des spéculations malheureuses causèrent des trous énormes, qu’il fallut combler sans délai.
« C’est ainsi qu’un jour, après une semaine de pertes considérables, Silas n’hésita pas à mettre la main sur le dividende trimestriel qui devait être distribué au personnel. Quand je me présentai pour encaisser, au nom des ouvriers, il me répondit par une fin de non-recevoir assez dure, déclarant qu’il en avait assez d’être exploité ainsi.
« – Ces messieurs deviennent trop exigeants, me dit-il. J’entends bien demeurer seul juge de la situation et ne leur faire l’aumône, pour répondre au vœu de mon père, qu’à mon gré et sous mon seul contrôle.
« En vain je lui représentai que les dispositions testamentaires du père Farwell n’étaient pas un simple vœu, mais constituaient bel et bien un droit pour les bénéficiaires : il m’envoya promener grossièrement.
« Je me rendis alors auprès des ouvriers et je les priai de patienter, prétextant que les comptes du trimestre n’étaient pas encore terminés. Ces braves gens s’inclinèrent, sans protester.
« Mais comme le temps passait et que l’argent n’arrivait toujours pas, ils finirent par concevoir des craintes que vint m’exprimer une délégation. J’essayai encore de les persuader qu’il fallait attendre, mais une véritable révolte éclata dans les ateliers.
« Je me rendis auprès des ouvriers.
« Leur patience était à bout. Ils prirent la résolution énergique dont je ne pus les détourner ni même les blâmer.
« Ils me chargèrent de porter à Silas Farwell un ultimatum court et précis : dans les quarante-huit heures, le personnel exigeait une reconnaissance de dette, sans quoi c’était la cessation du travail. Je me présentai donc le jour même au bureau de Silas Farwell.
« Contre mon attente, il me reçut avec toute la bonne grâce dont il était capable.
« – Bonjour, Gordon, me dit-il. Je suis sûr que vous venez me demander encore de l’argent dû au personnel. Je m’y attendais et j’allais précisément vous faire appeler pour vous remettre une reconnaissance de la somme.
« Silas ouvrit un des tiroirs de son bureau et en sortit une feuille toute préparée. Il me la présenta en la tenant par la partie supérieure.
« – Voulez-vous voir si nous sommes d’accord, me dit-il.
« Je lus :
« AVIS AUX EMPLOYÉS ET OUVRIERS DE LA COOPÉRATIVE FARWELL
« Comme suite à l’entretien qu’il a eu avec l’avocat Gordon, M. Silas Farwell reconnaît devoir aux employés et ouvriers de la coopérative Farwell la somme de 75 000 dollars, montant de leur part trimestrielle de bénéfices. Cette somme sera payée fin courant.
« Lu et approuvé,
« Silas FARWELL
« Si je n’avais pas été placé à contre-jour et si j’avais saisi la feuille à deux mains au lieu de la tenir par la partie inférieure, je me serais aperçu que l’épaisseur du papier n’était pas la même partout. Mais ce papier était quadrillé et rien à mes regards ne semblait rompre la disposition géométrique des lignes.
« Silas Farwell avait eu, comme vous le verrez, une idée d’une canaillerie diabolique et à la fois puérilement maladroite. Je rougis encore d’y avoir été pris…
« – C’est bien ainsi ? me demanda Silas.
« – Parfait, répondis-je.
« – Alors, signez à droite de mon nom avec la mention : Lu et approuvé.
« Je fis comme il le désirait.
« À peine avais-je apposé ma signature sur le papier qu’il me l’arracha des mains, bien plus qu’il ne me le reprit.
« Cette hâte fébrile m’inquiéta.
« J’observai alors tous ses mouvements.
« Il me tournait le dos et ce qu’il faisait me parut suspect.
« Je me penchai pour mieux voir ses gestes. Je le vis enlever la partie supérieure du papier qui masquait une seconde feuille, portant un texte différent du premier. Seules, les deux signatures demeuraient sur le document primitivement dissimulé sous l’autre.
« J’eus une sorte d’éblouissement, j’entrevis quelque machination infâme et, me précipitant auprès de Farwell, je lui demandai des explications.
« Se voyant découvert, il fit preuve d’un cynisme inimaginable.
« – Et après ? dit-il d’un ton narquois. Je fais ce que je crois devoir faire. Vous vous êtes mis du côté de la canaille pour me dépouiller de mon héritage ! Eh bien, c’est moi qui vous tiens maintenant !
« Et déployant à distance le papier que je venais de signer, il me jeta ces mots :
« – Regardez et lisez bien !
« Les lignes dansaient devant mes yeux. Je déchiffrai pourtant ceci :
« Je soussigné, Gordon, avocat-conseil, chargé des intérêts des employés de la coopérative Farwell, reconnais avoir reçu la somme de 75 000 dollars, montant de la part des bénéfices du dernier trimestre, revenant à ses employés.
« Lu et approuvé, Lu et approuvé,
« Silas Farwell G. Gordon
« Devant cette infamie inconcevable, je perdis la tête. Je sautai sur Silas et lui saisis la gorge à deux mains.
« Mais il m’avait prévenu et, avant mon agression, son doigt avait pressé le bouton d’une sonnerie.
« Des employés se précipitèrent dans la pièce.
« Ils durent se mettre à quatre pour me faire lâcher prise. J’avais terrassé Silas Farwell, mon genou lui écrasait la poitrine, et je l’étranglais littéralement.
« Quand on l’arracha de mes mains, il était dans un état lamentable, c’est à peine s’il put articuler quelques mots :
« – Cet homme… a voulu… me voler… m’assassiner… bégaya-t-il.
« Deux policiers, qu’on était allé chercher en hâte, me mirent la main au collet et m’emmenèrent sans tarder à la station de police, malgré mes protestations.
« Fort heureusement, j’étais connu grâce à ma profession, et le brigadier m’autorisa à me rendre chez moi, sous la conduite des deux agents, afin que je puisse me munir de linge et de vêtements.
« Mon but était de prendre la fuite. Qui croirait mon histoire ? Le misérable avait tendu son piège avec tant d’adresse que, puisque j’avais eu la bêtise de m’y laisser prendre, je ne pouvais plus en sortir. Rembourser l’argent m’était également impossible, même si je l’avais voulu. Où aurais-je trouvé soixante-quinze mille dollars ?
« Mieux valait disparaître. Le temps m’apporterait peut-être le moyen de me justifier.
« Je réussis à m’enfuir plus facilement que je ne l’aurais supposé. Je m’y pris d’une façon très simple.
« Quand je fus dans mon bureau, j’offris des cigares aux détectives. Pendant qu’ils les allumaient, je m’emparai d’un presse-papier en fonte et je le jetai contre la vitre de la porte.
« À ce bruit, qui leur sembla venir de l’extérieur, les deux hommes, instinctivement, se précipitèrent vers la sortie.
« Aussi prompt que l’éclair, j’ouvris la fenêtre et je sautai sur l’échelle d’incendie qui courait du haut en bas du mur de la maison.
« À peine en avais-je gravi quelques échelons que déjà les policiers, revenus de leur surprise, étaient à mes trousses.
« Alors, je grimpai de barreau en barreau. J’arrivai au toit et me hissai sur le chéneau.
« De maison en maison, au risque de me rompre le cou cent fois, je courus.
« Je parvins au toit d’un immeuble formant une sorte de terrasse. À son extrémité, il y avait un vitrail qui donnait dans un atelier de peintre. Je le soulevai et je sautai à l’intérieur de la pièce.
« Le propriétaire était absent. Je m’engageai dans l’escalier et je gagnai la rue.
« Les policiers avaient perdu ma trace.
« Je décidai de quitter la ville. En deux étapes, je parvins à Surfton. J’avais sur moi un peu d’argent. Cela me permit d’acheter quelques provisions, et je vins chercher un refuge dans les rochers de la falaise.
Gordon s’arrêta.
Florence, vivement intéressée par le récit de l’avocat, resta un instant songeuse.
Allait-elle donner suite à son projet primitif et attendre Max Lamar pour lui avouer son secret terrible ?
Ne devait-elle pas surseoir à cette décision et, reprenant le fil de ses périlleuses aventures, chercher à sauver tout à fait le malheureux Gordon ?
C’est à ce dernier parti qu’elle s’arrêta.
Toute son ardeur combative se réveillait.
À ce moment, quelqu’un du dehors voulut ouvrir la porte. Celle-ci, fermée, résista.
Florence courut vers Gordon.
— Je vais vous aider, d’abord à vous sauver, ensuite à vous réhabiliter, lui dit-elle.
Elle s’arrêta. La porte maintenant était, du dehors, violemment secouée. C’était le secrétaire de Lamar, qui ne comprenait rien à ce verrouillage inattendu.
— Ne bougez pas, murmura Florence.
Tout à coup, le carreau de verre dépoli vola en éclats sous le choc d’un coup de coude violent, et une main apparut, cherchant à atteindre la clé.
Prompte comme l’éclair, Florence avisa les menottes posées sur le bureau. Puis, saisissant la main qui, du dehors, tournait déjà la clé intérieure, elle entoura cette main du fin et souple bracelet d’acier, la fixant vigoureusement contre le bec-de-cane.
Faisant jouer la fermeture des menottes, elle emprisonna solidement le bras du secrétaire, qui se trouva ainsi réduit à l’impuissance.
Gordon avait assisté avec stupéfaction à la manœuvre de Florence.
— Venez, lui dit à voix basse Florence.
Elle ouvrit l’autre porte et descendit rapidement dans la rue, suivie de l’avocat.
Florence arrêta une auto qui passait, donna un ordre au chauffeur et monta vivement avec Gordon dans la voiture, qui démarra en vitesse.
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