Chapitre 21 Les deux cercles blancs
Max Lamar avait quitté sa demeure pour échapper à sa sourde préoccupation.
« Je vais passer une heure au club, se dit-il, cela me secouera. »
Le salon de lecture était désert. Max s’installa dans un fauteuil et prit un journal. Il lisait depuis un quart d’heure lorsqu’il vit entrer dans le salon un personnage qui ne lui inspirait qu’une estime relative.
— Bonjour, docteur Lamar, dit l’arrivant.
— Bonjour, monsieur Silas Farwell.
— Je suis très heureux de vous rencontrer ici. Je voulais avoir de vous quelques conseils sur une affaire…
— Il s’agit, n’est-ce pas, dit Lamar, du fameux avocat Gordon, qui partit en emportant les fonds destinés aux ouvriers de votre coopérative… du moins, c’est votre accusation contre lui, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est mon accusation, et je la fonde sur d’indéniables preuves.
Max Lamar regardait Silas Farwell et se demandait si le négociant, dont il connaissait le caractère peu recommandable, ne serait pas le vrai coupable.
— Vous dites que vous avez des preuves ? Des preuves certaines ?
— Autant que peuvent l’être des preuves écrites, répondit Silas Farwell.
— En effet, opina Max Lamar, cependant on a vu des accusations terribles établies sur des… erreurs, acheva-t-il en retenant le mot « faux » qui lui venait aux lèvres.
Silas protesta :
— Si vous voulez m’accompagner jusqu’à mes bureaux, je mettrai sous vos yeux les preuves irréfutables dont je viens de vous parler.
Max Lamar n’hésita pas. Il voulait être fixé sur le vrai caractère de Gordon.
Au moment où les deux hommes descendaient les marches du perron du club, une auto traversait la rue.
Brusquement, à cinquante mètres plus loin, le véhicule stoppa. Une femme en descendit, dit quelques mots au chauffeur, qui remit la voiture en marche, et s’avança rapidement derrière Max Lamar et Silas Farwell.
Les deux hommes arrivaient au seuil de la maison Farwell, quand une voix joyeuse se fit entendre.
— Eh bien, docteur, vous passez devant vos amis sans les reconnaître ?
Max Lamar se retourna et s’inclina devant Mlle Travis.
Car c’était celle-ci qui venait de quitter l’auto dans laquelle, avec Gordon, elle était montée quelques minutes avant. Le fugitif, dans la voiture, attendait la jeune fille dans le parc public.
— Vous avez fait un bon voyage ? demanda Max Lamar. Permettez-moi de vous présenter M. Silas Farwell.
— Verriez-vous un inconvénient, monsieur Farwell, continua-t-il, à ce que Mlle Travis vînt avec nous ? C’est une amie sûre qui veut bien s’intéresser à mes travaux.
— Aucun inconvénient, déclara Silas Farwell avec empressement, car personne ne pouvait rester insensible à la grâce et à la beauté de Florence. Florence alors demanda, avec une parfaite apparence de naïveté :
— De quelle affaire s’agit-il ?
— Voyons… Rappelez-vous, ma chère amie… à Surfton… cet ermite… ce Gordon…
— Ah ! oui… oui… dit Florence d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre détaché… Je me rappelle… Un avocat qui aurait détourné des fonds.
— Et M. Farwell doit me donner à l’instant même les preuves de sa culpabilité.
Florence, en entendant ces mots, réprima un mouvement léger de satisfaction. Elle affecta même de l’indifférence. Et pourtant elle sentait bien qu’elle allait se trouver en présence d’une occasion unique.
— Je ne vois pas, dit-elle, en quoi cette affaire-là pourrait m’intéresser… Je veux bien vous accompagner, mais j’attendrai dans une autre pièce que vous ayez terminé. Je prierai alors le Dr Lamar de bien vouloir me reconduire chez moi.
— Avec plaisir, répondit Lamar, dont les yeux brillèrent de joie.
— Je vous précède, fit Silas Farwell.
Le bureau dans lequel il les fit entrer avec lui était d’un ameublement très sobre.
Dans l’antichambre, un dactylographe, assis devant une petite table, tapait des lettres sans lever la tête un instant.
— Je vais m’asseoir là et vous attendre, dit Florence Travis.
Le dactylographe, ayant fini son travail, se leva à ce moment, rangea ses papiers, ferma sa machine et quitta le bureau…
Lamar et Farwell pénétrèrent dans le cabinet directorial.
Florence, alors, ne perdant pas une minute, enleva la machine à écrire demeurée sur la petite table et transporta cette dernière contre la porte de communication que venaient de franchir les deux hommes.
Sur la table elle se hissa avec légèreté.
De là elle pouvait apercevoir, par l’imposte, tout ce qui se faisait dans le bureau de Silas Farwell.
Jamais elle n’avait été aussi émue.
Elle regardait de tous ses yeux.
Silas, ayant fait asseoir Max Lamar dans un fauteuil, ouvrit un coffre-fort et en sortit une feuille rectangulaire, portant, en haut et à gauche, la raison sociale de sa maison.
— Voilà l’affaire, dit-il à Max Lamar. Regardez.
Il tenait le papier étalé à la hauteur même des yeux de son interlocuteur. De son observatoire, Florence le voyait aussi et n’en perdait pas une ligne. C’était le faux reçu signé Gordon.
Max Lamar, à cette lecture, fut saisi d’une grande perplexité.
Le papier lui semblait authentique.
Pourtant il éprouva le besoin de demander des explications.
— En somme, dit-il à Silas Farwell, ce n’est là qu’un reçu. Où est la preuve qu’il ait détourné cet argent… si toutefois il l’a touché, ajouta-t-il avec une réticence.
— Parbleu ! s’il l’a touché ! déclara cyniquement Silas Farwell, c’est moi-même qui le lui ai remis.
Florence, de son observatoire, eut envie de briser les carreaux pour passer la tête par l’imposte et pour crier : « Menteur ! »
Elle se contint.
Farwell continuait :
— S’il n’avait pas détourné cet argent, pourquoi se serait-il enfui ? Réfléchissez, docteur, le doute n’est pas possible.
Max Lamar écrasé par l’évidence, hochait la tête.
Pendant ce temps, Florence Travis était descendue de son observatoire et avait remis doucement la table à sa place.
Ouvrant la porte de droite, elle inspecta minutieusement le corridor et le palier.
Personne.
Prenant son sac à main, elle le jeta dans un coin du palier et revint dans l’antichambre.
Arrachant alors le large peigne d’écaille qui retenait ses cheveux, elle les dénoua à demi, dégrafa le col de son corsage, en déchira même une manche, bref, se donna l’aspect d’une personne qui vient d’essuyer une agression violente.
Et tout à coup, renversant la table, bousculant les chaises, faisant dégringoler l’immense banquette, elle se mit à pousser des cris perçants.
Les deux hommes, dans le bureau, eurent l’impression qu’une lutte terrible avait lieu à côté d’eux.
Ils allaient se précipiter au-dehors quand la porte du cabinet s’ouvrit, et Florence, échevelée, les yeux dilatés, tous les traits de son joli visage crispés en une expression de terreur, vint tomber presque à leurs pieds, en disant :
— Là… un homme… un homme est entré. Il m’a bousculée, frappée et s’est sauvé avec mon sac… Courez, rattrapez-le.
Max avait relevé la jeune fille et la forçait de s’asseoir dans un fauteuil.
— Mais cet homme, comment est-il ? demanda Silas Farwell.
Florence, haletante, répondit :
— Grand… blond… je crois, un chapeau mou… un vêtement beige…
Et se dressant :
— Mais qu’attendez-vous pour le poursuivre, pour lui reprendre mon sac, où j’avais mes bijoux, mes lettres ?
Max Lamar n’hésita plus.
— Ne perdons pas un instant, monsieur Farwell. Venez avec moi. Nous prendrons chacun un côté de la rue.
Silas, sans grand enthousiasme, suivit le docteur.
À peine les deux hommes furent-ils dans le couloir que Florence se dressa.
À l’agitation factice, mais admirablement simulée, à laquelle elle venait de paraître en proie, succéda le calme parfait.
S’approchant du bureau de Farwell, où était resté le reçu de Charles Gordon, elle prit le document et le mit dans son corsage.
Se dirigeant ensuite vers le coffre-fort sur lequel Silas avait laissé la clé, Florence l’ouvrit, et en retira plusieurs liasses de bank-notes qu’elle compta avec soin et qui rejoignirent dans son corsage le reçu frauduleux.
Ensuite, sans s’expliquer elle-même pourquoi elle agissait ainsi, elle revint au bureau, prit deux feuilles blanches, les plia et les découpa en deux cercles égaux.
Elle en posa un, bien en évidence, sur le bureau, et, ayant inscrit au crayon rouge quelques lignes sur le second, elle le suspendit à la poignée du coffre-fort.
Puis, revenant dans l’antichambre, elle se recoiffa devant la glace, constata non sans satisfaction que le Cercle rouge avait disparu de sa main, et, comme si rien ne s’était passé, s’asseyant sur la banquette après l’avoir redressée, elle attendit.
À cet instant les deux hommes revenaient.
Max Lamar tendit à Florence son sac, qu’il venait de découvrir en repassant dans le couloir.
— Je viens de le ramasser dans un coin. Votre agresseur l’y aura jeté sans doute. Je pense qu’il n’y manque rien…
— Et vous n’avez trouvé personne ?
— Personne ! on n’a vu sortir âme qui vive de la maison.
Florence Travis se leva en simulant une grande lassitude.
— Je vous demande pardon, monsieur, dit-elle à Farwell, d’être la cause involontaire de tout ce désordre. Je vais prendre congé de vous. Ces émotions m’ont brisée. Il est préférable que je rentre chez moi.
Lamar reconduisit la jeune fille jusqu’à la porte. Quand il rejoignit Silas Farwell, celui-ci arpentait son cabinet de travail.
— C’est tout de même bizarre, cette aventure-là, dit-il à Max Lamar.
Et, tout à coup, ses regards tombèrent sur le cercle que Florence avait mis en évidence sur le bureau.
— Que veut dire ceci ?
Lamar avait pris le papier et le regardait, en proie à la plus vive stupéfaction.
Soudain, Silas Farwell poussa un cri.
— Le reçu ? Où est le reçu de Gordon ?
Fiévreusement, il fouillait partout et ne trouvait rien.
— Je l’ai peut-être mis dans mon coffre-fort.
Il se dirigea vers le meuble et c’est alors qu’il aperçut un second cercle accroché à la poignée de la lourde porte.
Il s’en empara et lut ces mots écrits au crayon rouge :
L’argent pris dans ce coffre sera remis à ses légitimes propriétaires par la dame au Cercle rouge.
Silas Farwell entra dans une colère terrible.
— Le reçu de Gordon… L’argent… C’est abominable !… Qui m’a volé ? cria-t-il. Ce ne peut être que cette femme… Il faut courir après cette femme.
Max Lamar, abasourdi, n’avait pas pris garde aux paroles lancées par Silas. Mais quand il comprit le sens des derniers mots, il protesta :
— Que dites-vous ? Mais vous n’y songez pas ! Soupçonner mademoiselle Travis, riche dix fois comme vous ! Mais c’est de la démence !
Mais il parlait ainsi contre sa pensée. Malgré lui, il devait se rendre à l’évidence. Quand il était sorti avec Silas Farwell, le reçu et l’argent étaient encore là. Si quelqu’un était venu en leur absence, Florence l’aurait vu.
Alors ?
Max Lamar était envahi d’un doute terrible, doute qu’il sentait peu à peu se transformer en certitude.
« Et pourtant, non, non ! Elle ! Florence, coupable de cela ? Non ! C’est impossible !… »
La sonnerie du téléphone retentit.
Il décrocha le récepteur, comme s’il eût été dans son propre bureau.
C’était d’ailleurs bien à lui que s’adressait la communication. Son secrétaire demandait à lui parler.
— Allô ! Ah ! on vous a répondu au club que j’étais ici ?… Bien… Alors ?… Les deux portes fermées ?… Par qui ?… Non ?… Par Mlle Travis ?… Vous déraisonnez… On vous a emprisonné la main ?… Dans le cabriolet ?… Quel roman !… Voyons, mais qui ? – Une main à travers la vitre brisée ?… Et sur cette main le Cercle rouge ?
Max Lamar haletait. Les questions se pressaient sur ses lèvres.
— Mais, enfin, vous êtes sûr qu’il n’y avait pas d’autre personne dans le bureau ? Vous m’affirmez qu’il n’y avait que miss Travis. Bien… bien… merci.
Il raccrocha le récepteur d’une main tremblante.
Silas Farwell, qui n’avait saisi que quelques mots de cette conversation téléphonique, lui demanda :
— Avez-vous appris quelque chose ?
Max Lamar ne répondit pas.
Silas Farwell insista :
— Pourquoi cet air bouleversé, alors ? Parlez ! Il me semble avoir entendu prononcer le nom de Mlle Travis…
Max gardait toujours le silence.
— Mais oui, j’ai bien compris, continuait Silas, le nom de cette femme qui sort d’ici, de cette aventurière.
À ce mot, Max Lamar bondit :
— Je vous défends, entendez-vous, je vous défends, vous surtout, de prononcer une telle épithète en parlant de cette jeune fille.
Silas Farwell recula, Max Lamar reprit d’une voix sourde :
— Ce que je viens d’entendre, monsieur Farwell, ne vous concerne pas.
— C’est possible, dit Silas Farwell, mais le vol dont je viens d’être victime est une affaire qui m’est personnelle, à moi… Et ça ne se passera pas comme ça, je vous prie de le croire. Je vais à la police…
Il se dirigeait vers la porte. Max Lamar l’arrêta par le bras.
— En ce qui vous concerne, lui dit-il brutalement, je vous engage à ne souffler mot de ceci à qui que ce soit avant que nous ayons trouvé la clé de ce mystère… Vous m’entendez… à qui que ce soit… c’est un avis que je vous donne… un ordre même si vous voulez… oui, un ordre absolu.
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