Chapitre 24 La révélation
Devant Max Lamar, Florence se tenait debout, immobile et muette.
Max Lamar, secouant avec effort son abattement, se redressa légèrement et regarda Florence avec des yeux dont il essayait de bannir toute autre expression que la froideur et la politesse. Il lui dit d’une voix ferme :
— Mademoiselle, il m’est pénible de vous poser cette question, mais il le faut : savez-vous qui est la jeune fille qui porte le stigmate du Cercle rouge ?
Il avait appuyé sur les mots : « jeune fille », pour bien lui faire comprendre qu’il s’agissait d’elle et qu’il savait…
Florence ne répondit pas. Elle se sentait défaillir. Elle eût voulu parler, s’affranchir, en criant son secret… Sa voix s’étranglait dans sa gorge…
Le mystère qui pesait sur ces deux êtres alors se déchira et la vérité s’échangea silencieusement entre eux. Seulement, dans un geste qu’il ne put retenir et où la pitié l’emportait, Max Lamar saisit la main de la jeune fille. Et voici que l’aveu, cet aveu que les lèvres de Florence retenaient malgré elle, éclata, implacable… Sur cette main que tenait le Dr Lamar, sur cette main charmante, un anneau circulaire, irrégulier, d’abord à peine rose, puis plus vif, plus éclatant, parut : le Cercle rouge…
Max Lamar savait déjà le fatal secret, cependant quand la révélation s’en fit ainsi sous ses yeux mêmes, il ne peut retenir un mouvement d’horreur, un cri douloureux.
— Oh ! Florence ! Florence !…
La jeune fille eut un cri de souffrance, de révolte et d’horreur.
— Eh bien oui, c’est moi… Mais suis-je coupable ? Suis-je vraiment coupable ?…
Sa voix sombra dans un sanglot éperdu…
Max Lamar, sans la regarder, se leva et fit quelques pas vers la porte, mais il s’arrêta… Il voyait pleurer celle qu’il aimait… Celle pour qui maintenant il cherchait des excuses. N’était-elle pas une malade ? et son devoir à lui médecin n’était-il pas de la soigner ?
Florence, d’un geste machinal, avait enfin essuyé ses yeux et encore haletante, debout, la main appuyée au dossier du siège, elle dirigeait vers Max Lamar un regard désespéré et qui implorait pitié.
Max revenu sur ses pas, s’avança vers elle. Il la regarda un instant sans parler et, enfin, d’une voix sourde, tremblante d’angoisse :
— Vous, Florence, la femme au Cercle rouge… Vous… la jeune fille que j’aimais… oui, que j’aimais de toutes les forces de mon âme… Oh ! Florence, pourquoi vous êtes-vous jouée de moi ?
— Pardonnez-moi… balbutia Florence, pardonnez-moi… Je suis si profondément malheureuse.
Max Lamar eut un geste brusque :
— Je comprends ! cria-t-il. Vous cachiez Sam Smiling, qui savait votre secret, et Sam Smiling avait connu Jim-Cercle-Rouge… et vous êtes la fille…
Florence eut une plainte de désespoir.
— Si vous savez, gémit-elle, épargnez-moi. Ah ! si vous connaissiez les combats qui se livraient en moi chaque fois que je me sentais sous la puissance de l’impulsion héréditaire…
Florence s’animait, et Max Lamar, silencieux, maintenant, écoutait.
— Et qui sait même, poursuivit-elle, si ce n’est pas grâce à ces luttes intérieures que je suis arrivée à diriger vers le bien cette influence qui, chez d’autres, avait été si redoutable, si criminelle… Car, maintenant que vous connaissez mon secret, je puis bien vous le dire, si vous ne vous en êtes déjà rendu compte, tout ce qu’a fait cette main, marquée du Cercle rouge, a été inspiré par le désir de venir en aide aux malheureux et de châtier les crimes que la loi n’atteint pas… Les moyens que j’employais étaient condamnables, c’était la revanche de l’esprit maudit qui était en moi. Mais, aurais-je réussi avec d’autres moyens ? Rappelez-vous Bauman, enrichi de la misère de tout un quartier, et à qui j’ai arraché quelques victimes. Rappelez-vous Ted Drew, prêt à vendre à l’étranger le secret peut-être des victoires futures. Rappelez-vous, enfin, ce misérable. Silas Farwell, plus lâche, plus cupide, plus fourbe encore que les autres, et sa victime à qui je me suis intéressée, parce que Gordon vous avait sauvé la vie, à vous… à vous…
Sa voix se brisa dans les larmes, mais elle fit un suprême effort, dompta son émotion, et reprit avec plus d’assurance :
— Écoutez-moi encore :
« Une pensée me soutenait dans ces entreprises hasardeuses… et me rendait plus forte. Cette pensée, c’était la vôtre… Vous m’entendez bien, Max, la vôtre ! Vous m’avez dit tout à l’heure que vous m’aimiez. Or, moi aussi je vous aime, je vous aime de toute mon âme, avec le meilleur de moi-même.
Max Lamar, sombre et absorbé, écoutait, mais il ne répondait pas.
Florence passa la main sur son front, dans un geste d’indicible souffrance, et dit encore :
— Soyez persuadé aussi que mon amour était désintéressé et sans espoir. Je savais que nous étions à jamais séparés.
Elle s’arrêta encore et reprit :
— Quand j’aurai rendu compte de mes actions à la justice, je chercherai quelque contrée lointaine où, isolant ma folie, mon malheur et ma honte, je ne trouverai plus l’occasion d’exercer le terrible pouvoir qui est en moi. Je ne vivrai plus alors qu’avec mes souvenirs, c’est-à-dire avec un souvenir… que vous ne pouvez m’arracher.
L’émotion l’accablait peu à peu. Elle couvrit son visage de ses mains et, éperdue, se laissa tomber dans le fauteuil, en proie au plus violent désespoir.
Max Lamar, durant cette longue confession, était passé par toutes les phases de la douleur et de l’angoisse. L’aveu qu’il venait d’entendre était pour lui une révélation. Il comprenait que Florence avait dit vrai, et la jeune fille, à ses yeux, devenait maintenant l’image même de la générosité, du courage, de la bonté et du malheur immérité. Elle s’idéalisait magnifiquement et il se désespérait de l’avoir jugée si vite, si mal, si impitoyablement.
Soudain il se précipita à ses genoux.
— Florence, Florence, ne pleurez plus. C’est moi, maintenant, qui vous demande pardon. Je vous ai mal comprise, mal jugée. Pardonnez-moi, Florence. Je vous admire, je vous aime. Et c’est humblement, mais avec tout mon amour, que je vous demande : voulez-vous être ma femme ?
La jeune fille secoua la tête.
— Être votre femme, jamais ! Non, jamais !
— Et pourquoi, Florence, pourquoi ? Par la science et par la foi qui nous animera, nous lutterons ensemble contre le retour du danger. Je vous promets que, grâce à nos efforts communs, la marque maudite ne reparaîtra plus…
Florence, défaillante, fit un effort et, se contraignant à rester calme, se leva.
— Je vous remercie, dit-elle, de m’avoir fait entendre de telles paroles, elles ne quitteront jamais ma mémoire, elles m’aideront à supporter toutes les épreuves. Mais ce que vous me demandez est impossible. Je sens que rien ne pourra vaincre l’influence terrible que je porte en moi, et j’aimerais mieux mourir que de vous faire participer à ma honte et à ma misère. Gardez mon souvenir, comme je garderai le vôtre. Adieu !
Lentement elle se dirigea vers la porte qui venait de s’entrouvrir pour laisser entrer Mary.
La gouvernante était pâle et bouleversée. Elle avait compris la scène qui venait de se terminer sous ses yeux. Elle tendit les bras ouverts à Florence, qui s’y jeta en pleurant.
— Florence, ma chère Florence, murmura la gouvernante. Mon enfant, je vous admire, vous êtes la plus généreuse des femmes…
Max Lamar, accablé, ne releva pas la tête.
Les deux femmes sortirent. Au bruit de la porte qui se fermait, Max tressaillit. Il lui semblait que tout le bonheur de sa vie venait de le quitter et l’existence lui apparut soudain misérable et sans intérêt. Lentement il sortit à son tour, les épaules courbées, comme écrasé par le poids de sa douleur.
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