Chapitre 25 Une journée bien remplie de Randolph Allen
Quand il eut livré aux flammes le reçu frauduleux mais si compromettant, que lui avait rendu Florence Travis, l’avocat Gordon prit la décision d’éviter pendant quelques jours les grands quartiers et de rester dans le faubourg populeux où le hasard de sa fuite l’avait conduit.
Son premier soin fut d’acheter des vêtements, puis il se fit couper les cheveux et tailler la barbe. Il dîna dans une humble taverne et coucha dans une auberge aux portes de la ville.
Au cours de la nuit il réfléchit. Que faire ? Comment arriver à prouver son innocence ?
Sa situation lui paraissait à peu près sans issue, quand tout à coup une solution s’offrit à son esprit comme étant la seule logique et la seule raisonnable.
Puisque les preuves qu’on avait contre lui étaient anéanties sans retour, pourquoi n’irait-il pas franchement se constituer prisonnier ?
Il en serait quitte pour s’expliquer. Le pis qui pût lui arriver c’était de faire quelques semaines de prévention.
Tout bien pesé et examiné, il s’arrêta à ce dernier projet.
S’étant levé de bonne heure, il se rendit au bureau central de police.
Randolph Allen était précisément en conversation avec Boyles, un des détectives chargés de rechercher l’avocat, quand on lui annonça que ce dernier demandait à lui parler.
Le chef de police, malgré l’indifférence dont il se cuirassait, éprouva intérieurement un vif étonnement, mais il ne laissa rien paraître sur son visage imperturbable.
— Vous voyez, dit-il tranquillement au détective, les délinquants, c’est comme la fortune : il vaut souvent mieux les attendre chez soi que de courir après.
— Faites entrer M. Gordon, ordonna-t-il.
Avec beaucoup d’aisance, Gordon entra comme il eût pénétré dans un salon, en visiteur.
Il prit le premier la parole.
— Je sais, monsieur le chef de police, que rien ne vous étonne. Aussi ne chercherai-je pas à vous expliquer comment je me trouve ici. Mais, si je ne vous dis pas comment, je vais toujours vous dire pourquoi.
— Je vous écoute, dit Allen, placide.
— Je suis ici en vertu de ce sentiment assez naturel qui pousse les innocents à ne pas vouloir demeurer hors la loi. Cette situation est intolérable. J’ai donc résolu de venir me confier à vous et de vous dire : « Je suis parfaitement innocent du crime que l’on m’impute. Je viens chercher la protection de la loi et je compte obtenir une ordonnance de non-lieu. »
— Il me semble, monsieur Gordon, dit Randolph Allen, que vous allez un peu vite. Il faudrait apporter des preuves de votre innocence.
— Mon Dieu ! monsieur le chef de police, dit Gordon, c’est à la justice à fournir les preuves de la culpabilité et non au prévenu de donner les preuves de son innocence.
— Vous prétendez alors…
— … Qu’il est impossible à celui qui m’accuse d’appuyer de la moindre preuve ses affirmations.
— Alors pourquoi vous êtes-vous enfui ?
— Je conviens que j’avais peur. Un homme d’esprit a dit que si on l’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame… vous savez le reste…
— Vous avez la conscience tranquille ?
— Oui, absolument tranquille. En voulez-vous une preuve ? Téléphonez donc à M. Silas Farwell, qui a porté plainte contre moi, et demandez-lui d’apporter ici les preuves de son accusation.
— Je veux bien, dit Randolph Allen.
Il décrocha l’appareil.
— Allô ! Monsieur Silas Farwell ? J’ai dans mon cabinet l’avocat Gordon, qui prétend que l’accusation formulée par vous n’est pas fondée… Hein ? On vous a volé vos preuves ? C’est regrettable…
Et, se retournant vers l’avocat :
— M. Farwell renouvelle ses accusations. Il prétend qu’on lui a dérobé un reçu signé de vous et qui constitue une preuve indiscutable. Il demande que je vous garde jusqu’à son arrivée. Ce n’est peut-être pas très légal, cette confrontation, mais…
— J’y consens, déclara Gordon.
Un quart d’heure s’étant écoulé, on annonça Silas Farwell. Quand celui-ci entra, Gordon, à la vue de son calomniateur, ne put se maîtriser. Il bondit de son siège.
— Bandit ! Misérable ! cria-t-il.
Randolph Allen le calma :
— Vous avez tort, monsieur Gordon, prenez garde…
Et se tournant vers Silas Farwell :
— Vous ne m’apportez pas la preuve de la culpabilité de Gordon. Je n’ai pas le droit de le retenir.
— Mais, pourtant, déclara Silas, j’affirme que cet homme est coupable. La preuve, je l’avais… Hier, on l’a volée dans mon bureau.
— Quand vous la retrouverez, dit Randolph Allen, nous le ferons arrêter de nouveau. Vous voyez qu’il ne cherche pas à s’enfuir. Pour le moment, je vous le répète, je ne puis que lui rendre la liberté.
Et à Gordon :
— Vous êtes libre, monsieur.
Gordon prit son chapeau et se retira.
Après le départ de Gordon, Randolph Allen pria Farwell de l’excuser s’il était obligé de régler certains détails de son service. Il sonna deux fois. Un secrétaire parut.
— Qu’a-t-on fait du sieur Sam Smiling, arrêté à Blanc-Castel ?
— On l’a conduit à l’hôpital, répondit le secrétaire. Il était sans connaissance. On craint pour sa vie.
— C’est fâcheux. Son interrogatoire eût été utile. C’est un bandit qui doit en savoir long sur bien des affaires…
La sonnerie du téléphone retentit.
— Allô ? L’hôpital 27 ? Oui… moi-même… Il va mieux ? Il parle ? Il demande à me voir ? Hein ?… Vous dites ?…
Randolph Allen, le récepteur collé à l’oreille, semblait écouter avec une extrême attention, et, chose inouïe, une ombre d’émotion passa sur son visage.
— Allô… C’est entendu. Je pars. Dites-lui que dans dix minutes je serai là.
Le chef de police se leva et, s’adressant à Silas Farwell :
— Vous m’excuserez. Je n’ai pas un instant à perdre. Sam Smiling, qui est grièvement blessé, a déclaré à l’infirmier qu’il connaissait le secret du Cercle rouge.
— Puis-je vous accompagner ? dit Silas Farwell. Je suis directement intéressé à cette affaire du Cercle rouge.
— Comment cela ?
— Mais oui… La preuve dont je vous parlais était constituée par un document qui m’a été volé par la dame au Cercle rouge, selon la signature qu’elle m’a laissée elle-même. Si Sam Smiling parle, nous saurons bien découvrir ma voleuse, dont je soupçonne déjà l’identité.
— Eh bien, accompagnez-moi.
Les deux hommes sortirent, montèrent en auto et, cinq minutes après, pénétrèrent dans l’hôpital 27. Ils furent reçus par un interne et une infirmière, et tous les quatre entrèrent dans la petite chambre où se trouvait Sam Smiling.
Ce dernier, la tête entourée de linges, était étendu dans un lit de fer et restait immobile, mais quand il entendit le bruit des pas, il fixa sur les arrivants des yeux qui s’animèrent.
Randolph Allen s’approcha de son chevet.
— Alors, ça ne va pas, Smiling ? Il faut réagir un peu, mon garçon.
Le bandit répondit par un grognement sourd. Le chef de police reprit :
— Vous avez, paraît-il, des révélations à me faire au sujet du Cercle rouge.
Sam Smiling essaya, sans succès, de se redresser. Un infirmier vint à son aide.
— Approchez-vous, dit le bandit au chef de police.
Celui-ci s’assit à côté du lit.
— Attention, commença Sam d’une voix rauque, écoutez bien. Je crois que je n’en ai plus pour longtemps, et, avant, je veux dire ce que je sais. On m’a trahi, il faut que cela se paie. Alors, je connais le secret du Cercle rouge. Il y a une seule personne qui en est marquée et qui a tout fait, les vols et tout… C’est la fille de Jim Barden. On n’en sait rien. On la croit la fille d’une dame riche, mais ce n’est pas vrai. J’ai connu sa vraie mère, la femme de Jim Barden, sa fille lui ressemble.
Il s’interrompit, haletant.
— Et qui est cette femme ? demanda Randolph Allen.
— Cherchez. C’est une devinette, dit Sam en esquissant un de ses anciens sourires narquois. Vous ne trouvez pas ? Je vais vous aider… C’est Florence Travis.
— Hein ? dit Allen, qui fit un bond de surprise.
— Oui, dit Sam Smiling, c’est elle. Arrêtez-la, mettez-la en observation. Tôt ou tard le Cercle rouge paraîtra sur sa main. Je l’ai vu… C’est elle… Elle m’a trahi, je me venge, acheva-t-il d’une voix qui faiblissait.
Et, épuisé par l’effort qu’il avait fait pour assouvir sa haine, il ferma les yeux.
Le chef de police sortit de l’hôpital, suivi de Farwell.
— Eh bien, demanda-t-il à ce dernier, que pensez-vous de cette révélation ?
— Elle ne m’étonne aucunement, répondit Silas. J’étais sûr que la femme au Cercle rouge était miss Florence Travis.
Et il ajouta, en ricanant :
— Je voudrais voir la figure de M. Lamar quand il apprendra cette nouvelle.
q