Chapitre 29 Gordon a son heure
L’avocat Gordon avait repris son ancienne existence, sans toutefois se livrer à ses occupations professionnelles.
Le barreau de la ville n’avait pu l’admettre de nouveau. Il aurait fallu que Gordon apportât des preuves de sa non-culpabilité.
Malgré cela, tous ses confrères, individuellement, lui avaient rendu leur estime.
En attendant sa réhabilitation définitive, il avait été accueilli de nouveau au club dont il était autrefois le familier et dont faisaient partie Lamar, Randolph Allen et Silas Farwell. Ce dernier s’était abstenu d’y venir depuis quelque temps.
L’avocat apprit par les journaux du soir l’arrestation de Florence Travis.
Cette nouvelle frappa Gordon de stupeur :
— Florence Travis !… murmura-t-il. La dame au Cercle rouge !…
Il poursuivit la lecture de l’article et connut les détails de l’arrestation.
Il resta perplexe. Il lui était impossible d’admettre que Florence Travis fût une criminelle.
« Elle m’a sauvé la vie à Surfton, se dit-il. Elle m’a sauvé l’honneur en risquant sa propre sécurité. Comment concilier ces actions orageuses et désintéressées avec l’hypothèse de faux et de vols commis par cette jeune fille ? »
À ce moment entra un membre du club, Phileas Ponsow, multimillionnaire connu, qui avait été autrefois l’employé du père Farwell lequel avait fait sa fortune en lui prêtant les fonds nécessaires à l’installation d’une grosse affaire de pêcheries.
Ayant aperçu Gordon, Ponsow lui tendit cordialement la main.
— Eh bien, mon cher ami, dit-il, vous connaissez la nouvelle ? L’arrestation de miss Florence Travis. Voilà qui est sensationnel. Mais je me demande ce que Silas Farwell vient faire dans cette histoire…
— Je vais vous le dire, monsieur Ponsow, interrompit vivement Gordon, car tout cela est étroitement relié à ma propre histoire, que vous n’avez jamais connue dans ses détails.
Et Gordon fit à Phileas Ponsow le récit qu’il avait déjà fait à Florence Travis.
— Ah ! la canaille ! s’écria Ponsow. D’ailleurs rien ne m’étonne de Silas Farwell… Écoutez-moi… Je vais vous prouver mon amitié, en vous aidant à confondre un bandit…
— Je vous écoute, dit Gordon, très ému.
— Eh bien, voici… Avant d’acquérir la situation que je possède, je n’étais, vous le savez, qu’un employé de la maison Farwell. J’ai connu John et Silas lorsqu’ils étaient tout jeunes ; j’ai suivi leurs dissentiments. Et voici ce que je sais :
« Un jour que les deux frères, après le déjeuner, prenaient le café dans le parc attenant à l’usine, Silas Farwell profita d’une courte absence de son frère aîné pour verser dans le verre de ce dernier le contenu d’une petite bouteille verte.
« Je passais justement dans une allée voisine et je surpris ce geste. À tout hasard je m’approchai, je pris la tasse et, tout en regardant fixement Silas Farwell, je répandis sur le sol le café qu’elle contenait.
« – Qu’est-ce que vous faites donc ? me demanda-t-il. Vous jetez le café de John, dans lequel je viens de verser les gouttes qu’on lui ordonne pour des crampes d’estomac.
« Était-ce de l’impudence ou de l’innocence ? Sur le moment je penchai vers cette seconde hypothèse…
« Or vous savez que, plus tard, John mourut mystérieusement. Les circonstances du décès étaient étranges, on fit un semblant d’enquête, à laquelle on ne donna pas suite… mais où l’on constata cependant qu’une petite fiole verte avait disparu d’une pharmacie portative… Alors, quand vous verrez Silas Farwell, demandez-lui donc ce qu’est devenue la fiole verte…
Gordon serra la main de Ponsow.
— Merci. Vous me donnez là peut-être, les moyens de me justifier par un aveu arraché à Silas, et de prendre ensuite, comme avocat, la défense de ma bienfaitrice Mlle Travis.
Grâce à l’intervention audacieuse de Florence Travis, les ouvriers de la coopérative Farwell avaient pu se partager enfin l’argent dont ils avaient été frustrés.
Ils ne surent pas d’abord le nom de celle qui leur avait rendu leur bien. Elle était pour eux la dame au Cercle rouge et, sans chercher à en apprendre plus long sur elle, ils la considéraient comme leur bienfaitrice.
Leur stupéfaction fut grande lorsqu’ils apprirent l’arrestation de Florence Travis. Ainsi, c’était une jeune fille du monde qui s’était dévouée de la sorte. Son intervention prit à leurs yeux un caractère nouveau de générosité admirable.
Mais leurs sentiments se doublèrent d’une violente colère lorsqu’ils surent quel rôle avait joué dans l’arrestation de la jeune fille leur patron, Silas Farwell.
Les braves gens de la coopérative n’hésitèrent pas une minute à prendre parti pour Florence Travis contre Silas Farwell.
Comme ils l’avaient déjà fait, ils organisèrent un meeting dans la rue.
— Mes chers camarades, leur dit Watson, Silas Farwell continue à employer vis-à-vis de nous les plus mauvais procédés. Vous savez qu’il refuse encore de nous répartir les sommes qui nous sont dues. Cette situation ne peut durer.
« En outre, vous avez appris que Mlle Florence Travis, la courageuse jeune fille qui nous a restitué les soixante-quinze mille dollars dont on nous frustrait, a été arrêtée, sur la plainte de Silas Farwell. Il a osé se charger lui-même du rôle d’argousin… Nous devons à Mlle Travis une éternelle reconnaissance. Le moment est venu de payer notre dette. Je vous propose de faire une manifestation imposante en sa faveur…
Une clameur d’approbation s’éleva de la foule des ouvriers.
Watson, brandissant son chapeau, prit la tête de la colonne, et les manifestants se dirigèrent vers le centre de la ville.
Silas Farwell, qui se trouvait au bureau du chef de police, apprit cette explosion de mécontentement de ses ouvriers.
Il monta dans une auto et se dirigea à toute vitesse vers l’usine pour mettre à l’abri ses livres de caisse, ses papiers et son argent.
Mais le hasard lui fut contraire. La voiture tomba précisément sur la colonne des manifestants qui s’avançait, compacte et menaçante.
Les ouvriers l’ayant reconnu entourèrent l’automobile en proférant des imprécations.
Des mains menaçantes s’abattirent sur Silas et le tirèrent de la voiture brutalement. Il se vit en danger. Dans un effort désespéré, repoussant ses agresseurs et profitant d’un passage libre, il prit la fuite.
Derrière lui, ses ouvriers, dont la colère longtemps contenue éclatait enfin, se lancèrent, ainsi qu’une meute en chasse.
Farwell courait comme un homme qui a peur pour sa peau. Vers quel refuge ? Il l’ignorait. Il fuyait, voilà tout.
Tout à coup, il vit devant lui se dresser l’immeuble que son club occupait. C’était le salut.
Tandis que des policemen, accourus en hâte, cherchaient à refouler les manifestants, Silas Farwell gravit avec une rapidité folle le perron du club que les agents barrèrent aussitôt.
Sans s’arrêter il monta dans les salons et, haletant, les yeux hagards, les vêtements déchirés, il s’abattit dans un fauteuil.
Tout ce vacarme était parvenu aux oreilles de l’avocat Gordon. Celui-ci quitta le petit salon où il se trouvait et, gagnant le hall de réception, vit Silas Farwell écroulé dans son fauteuil, et défaillant d’épouvante.
Écartant les membres du club qui entouraient le fauteuil il se rua sur Silas Farwell, l’empoigna au collet et, avec une force dont il n’eût pas semblé capable, le souleva comme une plume et le maintenant devant lui :
— Monsieur Farwell, lui dit-il d’une voix ferme, haute et distincte, vous allez, à l’instant même, reconnaître publiquement que l’accusation que vous avez portée contre moi était fausse et mensongère.
Et comme Farwell, espérant qu’on allait le dégager, ne répondait pas :
— Si vous hésitez une seconde encore, continua Gordon, d’une voix où vibraient la colère et la résolution, je vous traîne jusqu’à la rue pour vous livrer au juste ressentiment de ceux que vous exploitez sans pitié depuis des années. Entendez-vous leurs cris de fureur et de haine ?… Reconnaissez que vous m’avez faussement accusé ! Reconnaissez que je suis innocent du vol abominable que vous m’avez imputé !
Farwell garda un sombre silence.
— Si vous ne faites pas l’aveu que je réclame de vous et qui n’est que la vérité pure et simple, vous le savez, continua Gordon, prenez garde que je ne réclame une enquête complète et sérieuse sur votre passé… Avez-vous oublié la fiole verte ?…
Gordon avait prononcé ces dernières paroles à voix basse. Il s’interrompit. Silas Farwell, le front en sueur, la face livide, avait reculé de deux pas.
— Taisez-vous, râla-t-il, haletant d’épouvante. Taisez-vous. C’est faux… Je le jure… C’est faux…
Randolph Allen entrait à ce moment.
Il avait pu, grâce à son sang-froid et à l’énergie de ses hommes, arrêter, pour quelques instants du moins, l’élan des manifestants. Il arriva dans le salon juste à temps pour entendre sortir l’aveu de la bouche de Silas Farwell :
— Monsieur Gordon, je reconnais que je vous ai faussement accusé.
Gordon, alors, se tourna vers les assistants.
— Messieurs, et vous, monsieur le chef de police, je fais appel à votre témoignage et vous prie de bien vouloir enregistrer l’aveu que vient de faire M. Silas Farwell.
Gordon, ensuite, s’approchant de la fenêtre, fit un signe aux ouvriers dont l’agitation ne se calmait pas.
— Retirez-vous, leur cria-t-il, vous aurez justice. Gordon était populaire à la coopérative Farwell.
— Retirons-nous, mes amis, cria Watson. Notre défenseur, l’avocat Gordon, nous en prie. Il doit avoir de bonnes raisons pour cela. Écoutons-le. Obéissons.
Les manifestants approuvèrent et la foule s’écoula dans les rues transversales.
Gordon ayant pris son chapeau quitta le club.
Dans le vestibule il rencontra Silas Farwell qui, en hâte, fuyait le club dont on venait d’ailleurs de le rayer par acclamation.
— Vous triomphez, monsieur Gordon, siffla-t-il avec une rage haineuse en voyant l’avocat. Mais il y a quelqu’un qui paiera pour tout le monde. Mlle Travis, celle qui vous a si bien défendu, est coupable, elle, et n’échappera pas à la justice.
Gordon eut un moment de colère, mais Randolph Allen qui arrivait s’interposa.
Silas Farwell s’était éclipsé. Gordon reprit, en s’adressant à Randolph Allen :
— Voudriez-vous m’accompagner, monsieur Allen ? Je vais au Palais de justice. Je désire entretenir le bâtonnier de ce qui vient de se passer. Votre présence simplifiera grandement ma démarche.
Randolph Allen n’hésita pas.
— Mais très volontiers, dit-il. Je considère cela comme un devoir et un peu comme une réparation.
Les deux hommes arrivèrent au Palais de justice. Le bâtonnier se trouvait précisément dans la salle des pas perdus.
Il reçut les deux visiteurs avec la plus grande bienveillance et, quand Gordon lui eut exposé le but de leur visite, il parut s’en réjouir et lui promit que le conseil de l’ordre, à sa prochaine réunion, donnerait à son cas la solution qu’il escomptait.
— Vous serez de nouveau des nôtres. Et je souhaite que vous fassiez une brillante rentrée.
— J’en suis sûr, répondit Gordon. La première cause que je plaiderai sera un triomphe. C’est moi qui vous en réponds.
q