L'AMANT PRÉSOMPTUEUX.
Air: C'est la fille à ma tante.
La simple violette, Tendre dans ses couleurs, Sur la naissante herbette Règne parmi les fleurs. La jeune Églé, comme elle, Simple dans ses atours, Craint de paraître belle, Mais triomphe toujours.
Le plus beau du village Lui peint tous ses désirs; On entend sous l'ombrage Ses amoureux soupirs; Mais elle a ma tendresse, Et mon coeur et ma foi; Elle m'a dit sans cesse Qu'elle n'aimait que moi.
En vain elle est sévère; Mais qu'importe à mon coeur? Le seul bien de lui plaire Suffit à mon bonheur. Sa tendresse m'assure De sa fidélité Quel bien dans la nature Vaut un souris d'Églé?
ROMANCE
DE MADAME DE LA VALLIÈRE.
En 1806, le chef-d'oeuvre des miniatures de l'exposition du Muséum était un tableau représentant madame de La Vallière dans sa cellule de carmélite. Un livre de prières à la main: le sermon de Bourdaloue sur la Madeleine. Sur sa fenêtre est un lis, emblème de Louis XIV et de la France: elle le fixe; son livre lui tombe des mains, ses yeux se mouillent de douces larmes, la bonté de son ame se peint dans la douceur de ses traits avec l'amour, le sentiment, la franchise et l'amitié. Ce morceau achevé m'inspira ces couplets.
Air: C'est à mon maître en l'art de plaire.
Un grand roi captiva mon ame, J'osais espérer du retour; J'eus pour lui la plus tendre flamme, Il ne la devait qu'à l'amour: A tout l'éclat qui l'environne Mon coeur ne trouvait point d'attraits; Ce n'était pas une couronne, C'est un amant que je voulais.
Sa grandeur faisait mon martyre; Et je songeais avec effroi Que, des sentiments qu'il inspire, Rien ne peut assurer un roi. J'aurais voulu, dans mon ivresse, Réunir tout pour le charmer; Mais je n'avais que ma tendresse, Et tout mon art fut de l'aimer.
Je lui donnai plus que ma vie, Car j'oubliai l'amour pour lui. L'amour punit ma perfidie Par le plus insensible oubli; Un autre à présent sait lui plaire.... Plus que moi je plains mon amant; Il perd une amante sincère: Les rois n'en trouvent pas souvent.
A madame de Montespan, sa rivale, en regardant le lis.
Et toi, qui me sembles si vaine De la douleur où tu me voi, Je te pardonnerai sans peine Si tu sais l'aimer mieux que moi. Dans une retraite profonde Je ne forme plus qu'un désir: Qu'il existe heureux dans ce monde; Moi, j'attends un autre avenir.
CHANSON
SUR LE TRICTRAC.
Air: Ma plus belle promenade.
Galants, je veux vous apprendre, Sans livre et sans almanach, Un jeu facile à comprendre, Un nouveau jeu de trictrac. Il faut, en suivant la chance, Mettre les dames en bas; C'est par-là que l'on commence, Sans quoi l'on ne case pas.
Quand on a su les abattre, On les pousse encore un peu Pour avoir de quoi combattre, Il faut étendre son jeu. Si votre partie adverse Craint, et ne s'avance point, Que votre savoir s'exerce A battre vite son coin.
C'est par le coin que l'on s'ouvre L'entrée aux coups importants: On passe une dame, on couvre, On avance, on met dedans; Mais ne faites point d'école, N'oubliez point à marquer: Jamais on ne se console D'être assez sot pour manquer.
Pour faire de grands vacarmes, N'avoir jamais le dessous, Il faut amener des carmes, Car ils font les plus grands coups. L'autre jour, grand dieu! quel charme, Et quel plaisir d'y songer! Je vis prendre par un carme Cinq ou six trous sans bouger.
Une fille jeune et vive Ne peut modérer son jeu, Ni, quand un beau coup arrive, Garder un juste milieu: Elle pousse un peu trop vite, Et, son jeu se serrant trop, On l'enfile tout de suite Et l'on va le grand galop.
Si par heureuse fortune, En l'absence d'un époux, Vous jouez contre une brune, Soyez bien sûr de vos coups: Sur-tout point d'étourderie, Et prenez bien votre jour; Car on manque la partie Souvent par jan de retour.
VOILA COMME ILS SONT TOUS.
Air: Si des galants de la ville.
Je conçois bien qu'un novice En amour perde son temps; Qu'il soit dupe du caprice, Qu'il prend pour du sentiment. Pour moi, satisfait de plaire, Je ne crois pas aux serments Qu'une femme peu sincère Fait toujours à ses amants.
Je déteste l'esclavage, Le plaisir seul est ma loi; Je me plais au badinage, Sans jamais donner ma foi; Et, de peur qu'une volage Ne me donne mon congé, Le matin si je m'engage, Le soir je suis dégagé.
Églé, Corinne, Julie, Ont eu mes voeux tour à tour: Je suis né sans jalousie, Et mon coeur est sans détour. J'offre aux belles mon hommage, Fruit de ma sincérité; C'est comme un droit de passage Que l'on doit à la beauté.
LE VIEILLARD JEUNE HOMME.
Air: Si de tous les maux de l'absence.
Permets, Hébé, que la vieillesse Chante la saison des amours, Ou calme, auprès de la jeunesse, L'ennui cruel de ses vieux jours: L'hiver goûte un plaisir céleste En se rapprochant du printemps; Laisse-moi savourer un reste, Un vieux reste de mon bon temps.
Quand dans nos champs une bergère Couronne son heureux berger; Quand la molle et verte fougère Obéit sous son pas léger; Quand de ses pleurs la jeune aurore Arrose les fleurs du printemps; Quand dans le monde tout s'adore, C'est l'âge d'or, c'est le bon temps.
Jeune Hébé, je commence à croire, Aux feux que je sens près de toi, Que les dieux veulent pour ta gloire Faire un nouveau Titan de moi: Quand sur ton teint je vois éclore Toutes les roses du printemps; Ce tableau me rappelle encore Ce que je fis dans mon bon temps.
Si jamais de quelque puissance Je suis revêtu dans les cieux, Je rends le monde à son enfance; Et quant au dieu d'amour, je veux Qu'il immortalise les belles, Qu'il éternise leur printemps; Et qu'il coupe, en brûlant ses ailes, Les ongles et la barbe au temps.
Attribuée au duc de Nivernois.
LE JEUNE HOMME VIEILLARD.
Souffrez, amis, que je vous dise Le triste état de mes amours; Je vais le faire avec franchise, Ne vous y fiez pas toujours: Déplorez tous mon sort funeste, L'hiver succède à mon printemps. Ah! quand on y va de son reste, Hélas! c'est bien le pauvre temps!
Quand j'aperçois cette bergère Auprès de son heureux berger; Quand je songe à ce qu'il doit faire, Oui, je suis prêt d'en enrager: Auprès d'un objet qu'il adore, Ses feux sont toujours renaissants.... Vainement je l'appelle encore La vigueur de mon ancien temps!
A cinquante ans, nos joyeux pères Brûlaient jadis de nouveaux feux! Aujourd'hui, quels effets contraires! A trente ans je suis déjà vieux. Comme à Titan, l'Aurore aimable Devrait ressusciter mes sens; Mais, hélas! ce n'est qu'une fable Des annales du bon vieux temps.
Pour m'en consoler, reprit le chanteur, buvons du vin de Palme jusqu'à ce que l'air de France me rajeunisse, et disons en dépit du sort:
Amis, jusqu'en notre vieillesse Ménageons-nous d'heureux moments; C'est un songe que la vieillesse Après la saison des amants. Vivent les plaisirs de la table; L'automne vaut bien le printemps: Savourons ce jus délectable, Croyez-moi, c'est-là le bon temps.
CHANSON CRÉOLE.
Musique Créole.
Moi las de tant souffrir, Moi v'lè mourir. Zizi trop cruelle, Moi las de tant souffrir, Moi v'lè mourir, Pour mal moi finir. Moi bandi en yeux li qui belle; Moi jurè li, et moi fidèle, Zizi ny l'air ben doux, Mais coeur cailloux, Ly cache là-z-ous.
Z'autre qui toujours heureux, Ben amoureux; La sou-z-un feuillage, Zozo n'a pas chantè.... Yo moment, pèt!.... Zo moi trop mauvais; Malgré moi, ben content, ben sage, Pas zottè, Zizi, li volage, Zozo n'a pas chantè!.... Yo moment pèt, Sont moi trop mauvais.
Zizi, pas save aimer, Ayant charmé, Çà tout ça li scave, Coeur moi tant désiré, Tant soupiré Li sont déchiré, Moi vinit plat comme youm casave, Moi semblè un viel pauvre esclave; Zizi pas save aimer, Ayant charmé, Li tout déchiré.
Premier jour, moi voi li Ça moi sentir Parlé petit'chose, Premier jour moi voir ly Ça moi sentir Yous trop grand plaisir; Couler lis et couler la rose, Si moi fou, ça li qui la cause, Ly dit: ay l'air ben doux; Mais coeur cailloux Li cache là-zous.
DESTINÉE
DE LA FEMME COQUETTE.
Air: Tôt tôt tôt, battez chaud, etc.
La jeune Elvire à quatorze ans, Livrée à des goûts innocents, Voit, sans en deviner l'usage, Éclore ses charmes naissants; Mais l'amour, effleurant ses sens, Lui dérobe un premier hommage: Un soupir Vient d'ouvrir Au plaisir Le passage, Un songe a percé le nuage.
Lindor, épris de sa beauté, Se déclare: il est écouté: D'un songe, d'une vive image, Lindor est la réalité. Le sein d'Elvire est agité, Le trouble a couvert son visage; Quel moment, Si l'amant Plus ardent A cet âge Avait hasardé davantage!
Mais quel trouble vient la saisir Cet objet d'un premier désir, Qu'avec rougeur elle envisage, Est l'époux qu'on doit lui choisir. On les unit; dieux! quel plaisir! Elvire en fournit plus d'un gage; Les ardeurs, Les langueurs, Les fureurs, Tout présage Qu'on veut un époux sans partage.
Dans le monde, un essaim flatteur Vivement agite son coeur. Lindor est devenu volage, Il a méconnu son bonheur. Elvire a fait choix d'un vengeur Qui la prévient, qui l'encourage; Vengez-vous, Il est doux, Quand l'époux Se dégage, Qu'un amant répare l'outrage.
Voilà l'outrage réparé, Son coeur n'est que plus altéré. Des plaisirs le fréquent usage Rend le désir immodéré. Son regard fixe et déclaré A tout amant tient ce langage: Dès ce soir, Si l'espoir De me voir Vous engage, Venez, je reçois votre hommage.
Elle épuise tous les excès; Mais au milieu de ses succès, L'époux meurt, et pour héritage Laisse des dettes, des procès. Un vieux traitant demande accès, L'or accompagne son message: Un coup d'oeil Est l'écueil Où l'orgueil Fait naufrage; Un écrin couronne l'ouvrage.
Dans ces laborieux passe-temps, Elvire a passé son printemps: La coquette d'un certain âge N'a plus d'ami, n'a plus d'amants. En vain de quelques jeunes gens Elle ébauche l'apprentissage; Tout est dit, L'amour fuit On en rit, Quel dommage! Mais Elvire enfin devient sage.
LES GANTS.
Air: Du petit Matelot.
L'hiver, mes amis, sera rude, Et de pester j'aurai le droit; Car ma singulière habitude Va me reprendre avec le froid. J'ai beau m'en faire le reproche, Même sottise tous les ans; Pour avoir chaud, c'est dans ma poche Que j'ai toujours porté mes gants.
Pourtant la lecture rend sage; J'ai beaucoup lu, sans vanité. Ganter ses mains est un usage Consacré par l'antiquité. Nos paladins à l'humeur fière, Que faisaient-ils au bon vieux temps, Pour rendre plus chaude une affaire, Au nez ils se jetaient leurs gants.
Assez souvent un homme en place, De tous les vices suit la loi; Est-ce en lui faisant la grimace Que nous obtiendrons un emploi? Quoique son méchant caractère Agite et révolte nos sens; Voulons-nous gagner notre affaire? Pour lui parler prenons des gants.
Au théâtre, si mon ouvrage Satisfait peu les assistants; S'il est suivi, non d'un orage, Mais de sourds applaudissements, Rendons ma honte supportable; Disons par tout: quel contre-temps! Il faisait froid, un froid du diable! Tout le monde avait mis des gants.
Jeunes fillettes qu'on marie, Le gant blanc vous est présenté; A votre main, il signifie Innocence et fidélité. Faut-il qu'un seul point m'importune! Faut-il, au bout de quelque temps, Qu'à chaque doigt, sans crainte aucune, Vous déchiriez ainsi vos gants!
Si, dès la première journée, Parfois l'époux a du souci, N'accusons point la destinée; Il n'en est pas toujours ainsi. Voyez celui qu'amour invite A cueillir rose du printemps; Pour peu que l'arbuste s'agite, Il s'écriera: j'en ai les gants.
GRÉTRY neveu.
LE MOT ET LA CHOSE.
Adressé à une femme susceptible par d'autres femmes.
Air: Dans ce salon où du Poussin.
Avec un maintien aussi doux, Avec autant de modestie, Pourquoi tous fâcher contre nous A la moindre plaisanterie? Pour tous, un aussi mauvais lot Fait dire à chacun dans sa glose, Que vous vous offensez du mot, Et que vous aimez mieux la chose.
Si tel est votre bon plaisir, Votre goût est vraiment louable; Il est toujours bon de choisir L'utile au lieu de l'agréable. Quand l'hymen sera votre lot, Je vois que votre seule clause Sera de tous priver du mot, Et d'aimer plus souvent la chose.
Ne disputons plus désormais, Chacun a son goût dans ce monde; Qu'il soit bon, ou qu'il soit mauvais, C'est bien à tort que l'on en gronde. Mais pour rétablir au plutôt Une paix que je vous propose, De grace, laissez-nous le mot, Nous vous abandonnons la chose.
F. D.
COUPLET
Adressé avec une rose à Mademoiselle ***.
Air: J'ai vu par-tout dans mes voyages.
De toutes parts on se dispose A vous fêter, à vous fleurir; L'amour m'a fourni cette rose, Permettez-moi de vous l'offrir. Une rose pour votre fête.... L'hommage n'est point indiscret, Et c'est un moyen fort honnête De vous donner votre portrait.
ARMAND-GOUFFÉ.
LE DEVIN.
Air: De la Fanfare de Saint-Cloud.
Je suis d'un fort bon augure, Approchez gens de céans; Je lis sur chaque figure Avec des yeux pénétrants. Plus d'une vieille commère Me traitera de sorcier; C'est ce qu'on dit d'ordinaire A qui sait bien son métier.
Commençons par vous, Thérèse: Vous soupirez nuit et jour; Vous éprouvez un malaise Qu'on appelle mal d'amour; Votre maman trop cruelle Long-temps vous fera languir; Sans tarder, faites comme elle, Ne vous laissez pas mourir.
Pour vous, belle Marguerite, Vous avez ce qu'il vous faut; Mais cependant au plus vite, Qu'un mari soit votre lot; Jacques, Pierre, ou Nicodême, Eh! n'importe qui vraiment, Pourvu qu'avant le carême Vous puissiez être maman.
Qu'avez-vous, gros maître Blaise? Vous marchez d'un pas bien lourd; Pour voir vos pieds à votre aise, Comment ferez-vous un jour? Votre amour pour le beau sexe Vous menace d'un affront; Car un accent circonflexe Orne déjà votre front.
Vous, Thomas, sans retenue, A chaque instant vous criez Que votre vin diminue; Quoique vous le ménagiez. Votre femme feint de croire Aux esprits, aux loups-garoux. Mais votre voisin Grégoire Est ivrogne comme vous.
De moi, vous voulez apprendre Si vous vivrez dans six mois? A ce terme on doit vous pendre, Vous a-t-on dit autrefois. Il est certain que j'ignore Si dans six mois vous vivrez; Mais si vous vivez encore, Il est sûr que vous boirez.
GRÉTRY neveu.
LES AINÉS ET LES CADETS.
Air: Du ballet des Pierrots.
Le plus heureux en toutes choses Est celui qui vient le premier. Le premier venu prend les roses, Et l'épine reste au dernier. Il en est ainsi chez Thalie, Trop tard, hélas! nous sommes nés; Il nous faut glaner pour la vie, La moisson fut pour nos aînés.
L'Hymen de l'Amour est le frère, Mais l'Amour naquit le premier; Et dans les jardins de Cythère L'Hymen ne vint que le dernier. Tous deux ont part à l'héritage, Mais l'Hymen, souvent chagriné, N'a que les fruits pour son partage, Les fleurs sont toujours pour l'aîné.
On sait assez que la nature Donne encore un frère à l'Amour: C'est l'Amour-propre; et l'on assure Qu'avant l'autre il reçut le jour. A perdre, en naissant, la lumière, Le jeune Amour fut condamné; Aussi le voit-on sur la terre, Souvent conduit par son aîné.
DUPATY.
LE TOMBEAU DE CÉCILE.
Air: C'est à mon maître en l'art de plaire.
Tout reposait dans la nature, Phoebée seule éclairait les cieux, Et sa lumière douce et pure Répandait le calme en tous lieux; Le berger, près de sa compagne, Du sommeil goûtait la douceur; Victor, parcourant la campagne, Veillait seul avec sa douleur.
Victor, au printemps de son âge, Avait connu les coups du sort; Le tendre objet de son hommage Dormait dans les bras de la mort. Prêt à fixer sa destinée, Victor voyait combler ses voeux; Et le flambeau de l'hyménée S'allume et s'éteint à ses yeux.
Chaque nuit, cet amant fidèle, Le coeur navré, versant des pleurs, Au pied du tombeau de sa belle, A veiller trouvait des douceurs. Placé dans un champêtre asile, Et loin des regards curieux, Ce tombeau renfermait Cécile, Où Victor eût-il été mieux?
C'est là, disait-il, que repose Celle que m'accordait l'amour; Semblable à la naissante rose, Son éclat n'a duré qu'un jour! Cécile était faite pour plaire, L'amour la forma de ses traits; Hélas! faut-il donc que la terre Ensevelisse tant d'attraits?
Son front, trône de l'innocence, Brillait d'une aimable pudeur; Les vains plaisirs de l'inconstance N'avaient point corrompu son coeur; Ses yeux, où se peignait son ame, Ne s'ouvraient que pour mon bonheur; Ses yeux, où j'allumais ma flamme, Sont fermés même à ma douleur.
Ombre chère, tendre victime, Accours, vient recevoir ma foi; Sors du froid cercueil qui t'opprime Pour voltiger autour de moi. Que de l'hymen la chaîne heureuse, Malgré la mort, double nos feux; Et que la tombe moins affreuse Se ferme ensuite sur tous deux.
Peut-être tu me dis, Cécile: Faible ami, pourquoi, quand la mort Ouvrit pour moi ce triste asile N'as-tu pas partagé mon sort? Oui, ton amant voit la lumière, Au trépas il n'eut pas recours; Mais sa peine est bien plus amère, Il vit pour mourir tous les jours.
Adieu, tombeau de ma maîtresse, Toi que j'arrose de mes pleurs! Puissent ces marques de tristesse Sur toi faire éclore des fleurs! Alors Victor, d'un pas tranquille, Mais le désespoir dans le sein, Quittait la tombe de Cécile, Pour la revoir le lendemain.
GRÉTRY neveu.
LA BOUCHE.
Air: Du vaudeville de Cassandre Agamemnon.
Il faut convenir que les cieux Ont fait pour nous bien des merveilles; Les cieux nous ont donné des yeux, Des mains, des pieds et des oreilles.... Sans doute, ici, vous devinez Pourquoi je tousse et je me mouche? C'est qu'avant de parler du nez, Je veux commencer par la bouche.
On a vu des aveugles nés, Chantant gaîment leurs chansonnettes; On peut bien se passer d'un nez, Lorsqu'on sait lire sans lunette. On brave les bruits les plus fous Lorsqu'on est sourd comme une souche.... Mais, ventrebleu! que diriez-vous Si vous n'aviez pas une bouche?
De comestibles succulents Quand notre hôte garnit sa table, Ortolans, merlans, éperlans Composent un groupe admirable: Mes yeux convoitent chaque mets; Avec plaisir ma main les touche; Et mon nez les respire.... mais Je n'en mange qu'avec ma bouche!
L'Amour, cet espiègle marmot, A, je le sais, plus d'un langage. Par un geste, il remplace un mot; Souvent c'est un grand avantage: Sans rien dire, l'on dit beaucoup A la beauté la plus farouche; Mais le mot j'aime, qui dit tout, On ne le dit qu'avec la bouche.
Ce vin dont vous vous enivrez, Qui vous échauffe et vous réveille, Peut-être vous me soutiendrez Que vous l'avalez par l'oreille? Qu'on apporte ce jus divin; Eh vite! qu'on le débouche!.... Je suis sûr qu'en parlant du vin, L'eau déjà vous vient à la bouche.
Sur ma bouche faut-il rester? Non, non; dans mon transport bachique, J'aime mieux vingt fois mériter D'être mordu par la critique. Jamais, messieurs, je ne m'en plains; Et loin que sa fureur me touche, C'est à coup de verres bien pleins Que je veux lui fermer la bouche.
Mesdames, vous qui m'inspirez, En voyant ma bouche paraître, Dans ma bouche vous trouverez Mille et mille défauts peut-être. Combien je ferais de jaloux Si vous ne preniez pas la mouche, Et si ma bouche, parmi vous, Volait gaîment de bouche en bouche.
ARMAND-GOUFFÉ.
LA VEILLE.
Air: Vous qui de l'amoureuse ivresse.
N'en puis douter, ô mon Estelle! C'est donc demain, Que pastoureau tendre et fidèle Reçoit ta main? Nuit semblera bien longue encore, Vais soupirer: Serai surpris par douce aurore A désirer.
Tendres parents, vous que tant j'aime! Vous dis adieu; De fleurs, demain, viendrai moi-même Parer ce lieu: Mettrai par-tout rose nouvelle; Car, pour se voir, Ne puis donner à mon Estelle Plus doux miroir.
Chacun s'éloigne, ô mon amie! Un seul baiser: Bouche d'Estelle est trop jolie Pour refuser. Premier bon soir ne peut suffire, Quand par amour Le temps approche où l'on peut dire Premier bon jour.
Pourquoi ce trouble, mon Estelle? N'aime que toi; Toujours amant, époux fidèle Vivrai pour toi. Nuit est déjà bien avancée, Repose-toi, Et crois que suis par la pensée Bien près de toi.
GRÉTRY neveu.