‹ Le Chapeau d’un horlogerChapitre 17 sur 23 · Scène XIX.

Scène XIX.

GONZALÈS, RODRIGUES.

Rodrigues.

Ah çà ! mon pauvre ami, ce n’est pas moi que tu peux tromper… tu souffres… tu es malheureux… Conte-moi ça, je te guérirai, moi… Tu es jaloux ? « Notre petite femme nous fait des traits, hein ?… Eh bien, ce n’est pas un malheur, on ne peut pas appeler ça un malheur.

» Gonzalès.

» Pour moi, ce serait le plus affreux de tous.

» Rodrigues gaiement.

» Il faut pourtant bien que tu t’y fasses, que tu t’y prépares… Vois-tu ! cette chose-là, c’est comme la mort : c’est inévitable ; il faut de même s’y bien préparer. Tu n’as qu’à te dire tous les matins : Ça me sera égal, ça me sera bien égal ; le grand jour venu, tu te diras tout naturellement : Ça m’est bien égal.

» Gonzalès.

» Je ne dirai jamais cela. »

Rodrigues.

Voyons, parlons net… c’est le petit vicomte qui te tracasse ?

Gonzalès.

Le vicomte ?… je ne sais pas ce que tu veux dire !

Rodrigues.

Ce joli garçon du Jockey-Club, qui est amoureux de ta femme et qui la suit partout.

Gonzalès.

Un homme oserait…

Rodrigues.

Allons ! calme-toi… il n’est pas dit qu’elle l’encourage.

Gonzalès.

L’idée seule !…

Rodrigues.

Ah ! tu es plaisant, toi ; tu t’imagines que tu auras épousé une des plus jolies femmes de Paris pour toi tout seul, et qu’il ne sera permis à personne de la regarder. « Ah ! tu prétends au monopole de ta femme ! rien que cela ! Et de quel droit donc, s’il te plaît ! Qui es-tu pour t’arroger ce monstrueux privilège ?

» Gonzalès.

» Parbleu ! je suis son mari !

» Rodrigues.

» Ah ! voilà le grand mot lâché ! son mari ! Qu’est-ce que cela fait, ça ? Est-ce que je ne suis pas le mari de ma femme ?… Eh bien ! est-ce que j’ai des prétentions, moi ? Tu as choisi ta femme pour sa beauté, morbleu ! il faut bien permettre qu’on l’admire ! »

Gonzalès.

Je ne défends pas qu’on l’admire, je me défends contre ceux qui l’admirent insolemment ; mais la défense n’est pas difficile. Stéphanie n’est point coquette.

Rodrigues.

Tant pis ! les coquettes sont, de toutes les femmes, les moins en danger ; la coquetterie est une monnaie, c’est la monnaie de l’amour ; or quand les femmes n’ont pas de monnaie…

Gonzalès.

D’ailleurs, elle m’aimait… elle m’aime !…

Rodrigues.

Oui ; et franchement, cela m’a toujours étonné.

Gonzalès.

Pourquoi ?

Rodrigues.

« Précisément par la raison que tu me donnais tout à l’heure. » Parce que tu es son mari.

Gonzalès.

Eh ! je l’aime bien, moi, quoiqu’elle soit ma femme…

Rodrigues.

Oh ! que c’est différent ! une femme même mariée est toujours une femme, tandis qu’un homme marié n’est plus un homme : c’est un mari, c’est-à-dire un butor.

Gonzalès.

Mais…

Rodrigues.

Tu as beau te récrier, je suis dans le vrai… Autant les femmes sont mignonnes, soignées, élégantes, autant les maris sont grossiers et laids.

Gonzalès.

Pas tous… parle pour toi.

Rodrigues.

Moi, je suis très-laid, peut-être pas comme cela, mais en négligé je suis fort laid… Oh ! c’est une justice que je rends à ma femme… en bonnet de nuit je suis affreux ! « Et puis nous sommes mal mis, mal peignés, et très-sales, que diable ! je le sais bien, nous n’avons aucun des soins recherchés et élégants de nos compagnes. Toute la journée nos femmes lavent leurs jolis doigts avec des pâtes qui embaument ; nous autres, nous avons beau frotter nos grosses mains, elles sont toujours sales…

» Gonzalès.

» Ah !

» Rodrigues.

» Les miennes sont sales, regarde ; je les ai pourtant bien brossées ce matin, eh bien ! tu le vois, elles sont sales… Et tu veux, animal, tu veux qu’on t’adore avec des mains comme celles-là ! allons donc ! »

Gonzalès.

Eh bien, tu as raison, un mari est un être repoussant, désenchantant, ennuyeux, odieux ; je t’accorde ça ; et toi particulièrement, tu es tout cela plus que tout autre ; es-tu content ?

Rodrigues riant.

Oui.

Gonzalès.

Mais moi, Rodrigues, moi, je ne suis pas un mari pour elle… je n’ai jamais été un mari… je suis un amant, un amant passionné. — Jamais elle ne m’a vu maussade, ni malade, ni négligé… ni mari enfin ! et c’est parce que, depuis quatre ans, jamais, jamais un seul jour, je n’ai été pour elle un mari, que je me crois le droit de n’être jamais traité par elle en mari… Comprends-tu ?

Rodrigues se levant.

Oui… et même ce que tu me dis là me fait grand plaisir.

Gonzalès.

Pourquoi ?…

Rodrigues.

C’est que j’avais quelquefois des remords d’avoir été sans gêne et grossier envers ma femme… mais maintenant que je découvre que lorsqu’on est doucereux et troubadour, il vous arrive absolument la même chose, ça me soulage, cela me console tout à fait, et même j’aime mieux ma position que la tienne… moi, je n’ai pas été dupe…

Gonzalès se levant aussi.

Mais je ne suis pas dupe, et tu ne l’es pas non plus ; ta femme est très-honnête, pourquoi la soupçonner ?

Rodrigues.

Allons, bon ! le voilà qui fait de l’aveuglement pour mon compte !… Je te dirai à mon tour : Parle pour toi, que diable !

Gonzalès.

Si cela te flatte, crois que ta femme te trompe, mais ne me force pas d’imiter tes vertus philosophiques.

Rodrigues.

J’en conviens… oh ! les premiers moments sont cruels, mais tu t’y feras, et tu verras bientôt que cette situation de dupe vénérée n’est pas sans douceur et sans avantages. Ces chères petites perfides, comme elles deviennent aimables et prévenantes sitôt qu’elles vous ont offensé ! avec quels soins toujours nouveaux elles cherchent à réparer le tort secret qu’elles vous font ! Quel repentir transparent ! quelle expiation mystérieuse et pleine de charmes !… Comme elles étudient vos goûts, vos manies, vos caprices !… Comme elles se rappellent bien vite tous les plats que vous préférez !… As-tu remarqué ça ? Tu verras plus tard… Dès qu’elles commencent à vous trahir, le dîner se bonifie, le service se perfectionne… car, c’est une chose à remarquer, on ne dîne vraiment très-bien que chez les maris qu’on… dédommage.

Gonzalès exalté.

Rodrigues, tu abuses !…

Rodrigues.

Depuis un an, chez moi, la cuisine est exquise… Et comme tout est en ordre ! comme la maison est tenue !… pas une tache, pas un grain de poussière ! (Il regarde une chaise.) Tiens, par exemple, chez moi, on ne verrait jamais une ganse décousue comme celle-ci… Sais-tu, cela me fait supposer que ta femme est encore innocente. Si elle était coupable, elle aurait fait bien vite raccommoder cela… Mon ami, tant que tu verras cette machine-là, espère… le petit vicomte en sera pour ses œillades.

Gonzalès exalté.

Encore ce fat !… je ne le connais pas.

Rodrigues.

Il te connaît bien, lui ; car dès que tu revins dans ta loge, hier, il disparut de la sienne.

Gonzalès inquiet.

Quoi ! ce petit blond qui était hier aux Variétés, en face de nous ?…

Rodrigues.

Ah ! tu l’as remarqué !… à la bonne heure !… Tu commences à savoir ton métier… tu t’éclaires !

Gonzalès à part.

L’homme que j’ai vu ressemblait… Oh ! si !…

Rodrigues.

Il est gentil, il a une charmante tournure, et puis il est à la mode… c’est ce qui plaît aux femmes.

Gonzalès.

Rodrigues, tu me fais mourir…

Rodrigues.

Que veux-tu ?… je suis un philosophe…

Gonzalès furieux.

Tu n’es pas un philosophe, tu es un bourreau !…

Rodrigues.

Eh ! mais, c’est donc sérieux ? moi, je plaisantais… Sais-tu donc quelque chose ?

Gonzalès.

Rien ! mais va-t’en !…

Rodrigues.

Mon ami… Il me fait mal.

Gonzalès menaçant.

Oh ! je t’en supplie, ne me plains pas !

Rodrigues.

Bien, calme-toi, je m’en vais… (À part.) Tâchons de savoir où est ce vicomte… Mon pauvre cousin, c’est singulier, quand je le vois heureux, ça me vexe ; et puis, quand je te vois malheureux, ça me fait encore plus de peine… Ô moralistes, expliquez-moi donc cela ?

Gonzalès à part.

Oui, il était en face de nous…

Rodrigues.

Où ai-je donc mis mon chapeau ?

(Il entre dans le salon.)

Gonzalès seul.

Elle ne rentre pas… où est-elle ?… Ah ! ce vicomte ! je le tuerai !… Et ne pas savoir son nom !…

Rodrigues revenant.

Adieu, cousin ; sans rancune… Tiens ! qu’est-ce que c’est que ce chapeau-là ?

(Le chapeau trop petit reste perché sur sa tête.)

Gonzalès à part.

Le chapeau que… Il y a quelqu’un de caché dans le salon !… Oh !…

Rodrigues appelant.

Amédée ! mon chapeau !

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