Scène XVIII.
GONZALÈS, RODRIGUES, AMÉDÉE.
Amédée mettant le couvert, à part.
Déjeuner à table… invention de paresseux ! Allons, je ne sais plus ce que je fais…
(Il reporte sur le poêle une lampe qu’il allait mettre sur la table.)
Rodrigues à Gonzalès.
Parions que Stéphanie est allée acheter des petits rubans ?
Gonzalès.
Le grand mal !…
Rodrigues.
Le grand mal ?… il n’y en a pas ; mais je parie… la pendule…
Amédée.
Oh ! qu’est-ce qui parle de pendule ?
(Dans son trouble il met les radis dans le sucrier et les morceaux de sucre dans le bateau aux radis.)
Rodrigues.
Cette belle Vénus ! J’en ai vu une hier chez Monbro, du même style, mais quelle différence !
(Rodrigues se dirige vers la porte du salon.)
Amédée à part, très-ému.
Voilà le moment !… Il me passera plutôt sur le corps !
(Il court à la porte du salon et balaye vivement pour l’empêcher d’entrer.)
Rodrigues regarde dans le salon.
Où est-elle donc, la pendule ?
Amédée à la porte du salon.
Elle est là-bas. J’ai nettoyé le marbre de la cheminée, et j’ai posé la pendule sur le divan. — Les coussins vous la cachent, monsieur. Moi, je la vois, parce que je sais qu’elle y est… mais il faut savoir…
(Avec le manche du balai, il enlève le chapeau de Rodrigues qui entre dans le salon.)
Rodrigues.
Quel remue-ménage ! Ce n’est pas très-commode de naviguer à travers des écueils de chaises, de fauteuils…
Amédée très-agité.
C’est même impossible. Le déjeuner est servi. (À Rodrigues.) Monsieur attend monsieur… Monsieur, les radis refroidissent… (Dans son trouble il époussette le déjeuner.) Oh ! qu’est-ce que je dis ?
Rodrigues rentre sans chapeau.
Je la verrai plus tard.
(Il s’assied à gauche de la table.)
Gonzalès à part, s’asseyant à droite de la table.
Elle !… Toutes les femmes, mais pas elle !
(Il prend les radis dans le sucrier et les met dans sa tasse.)
Rodrigues.
Eh bien ! qu’est-ce que tu fais ? Tu sucres ton thé avec des radis… Passe encore pour des betteraves !
Gonzalès.
C’est cet imbécile aussi qui s’est trompé !
Rodrigues.
Bon ! il a mis le sucre dans l’eau des radis et le voilà qui fond à plaisir…
Gonzalès.
Amédée, voyez un peu ce que vous faites !
Amédée derrière la table.
Pardon, monsieur, j’aurai été distrait… par une distraction…
Rodrigues.
Donne-moi à boire, j’ai une soif ! (Gonzalès, qui tient la théière, verse du thé dans le verre de Rodrigues.) Eh ! tu me brûles… qu’est-ce que tu fais donc ?
Gonzalès.
J’avais compris que tu voulais une tasse de thé.
Rodrigues.
Soit, je prendrai du thé. (Il prend une tasse, Amédée y verse du vin.) Allons, bon ! voilà qu’il me verse du vin dans une tasse ! (À part.) Mais qu’ont-ils donc ? C’est le déjeuner d’un fou, servi par un imbécile. (À Amédée.) Laisse-nous…
Amédée à part, à droite.
Je ne demande pas mieux… C’est tout de même un drôle de service !
(Il sort par le fond.)
Rodrigues.
N’insistons pas, c’est plus prudent.