CHAPITRE PREMIER. La Beauté mécontente.
La Baronne de Melencour ſe préſenta la premiere ; elle n’étoit plus dans ſon printemps, elle avoit cependant encore ces traits ſéduiſans, l’idole des hommes, & l’envie des femmes. Eraſte, ſurpris de la voir chez lui, attendit en ſilence qu’elle lui racontât le ſujet de ſa viſite. La Baronne, après s’être aſſiſe, lui dit : j’ai vu ce matin un avertiſſement, par lequel vous invitez les mécontens de la terre à vous ſuivre dans la Lune. J’ai, plus que perſonne, ſujet de me plaindre des hommes, & déſire ardemment de les fuir. Vous en avez une belle occaſion, lui dit Eraſte gravement, mais il faut avoir la bonté, Madame, de m’expliquer la raiſon de ces plaintes, afin que je puiſſe juger ſi elles ſont fondées. — Volontiers, Monſieur.
Je ſuis née dans un pays où les hommes, abſorbés par des calculs de finance, rendent peu d’hommages à la beauté. J’épouſai fort jeune le Baron de Melencour ; ſon goût pour les voyages lui fit bientôt quitter ſon pays. Nous partîmes pour l’Angleterre ; la différence des mœurs m’attacha d’abord à cette nation. L’expérience m’apprit depuis, que les hommes n’y ſont gueres galans, cependant l’empreſſement qu’on m’y marqua flattoit ma vanité, & il valoit mieux être courtiſée froidement, que d’être tout-à-fait négligée.
Je partageai mon temps à Londres entre le ſpectacle, la promenade à cheval, & la ſociété des femmes, où à l’aide d’une taſſe de thé l’après-dîné, nous faiſions le procès aux abſens, nous blâmions la paſſion pour les modes françoiſes, oubliant que nous étions parées des mêmes ajuſtemens, qui étoient l’objet de notre critique. Chacune faiſoit l’éloge du jugement des Angloiſes, & l’on s’applaudiſſoit de ſon patriotiſme.
Les amuſemens de cette grande Ville me plaiſoient beaucoup ; j’y aurois paſſé ma vie ſans une aventure qui m’offenſa griévement.
Milord Bellington, qu’on citoit comme le modele de la politeſſe françoiſe, me rendoit des ſoins aſſidus. Le départ du globe volant faiſoit grand bruit à Londres, & chacun l’attendoit en Angleterre avec le plus vif empreſſement. Des Savans, en relation avec ceux de Paris, annoncerent ſon arrivée à une heure préciſe dans cette iſle. Ils ajouterent qu’il deſcendroit à Blackheath, & qu’il y offriroit un ſpectacle auſſi nouveau qu’intéreſſant. Chacun s’apprêta à y voir ce phénomene ſingulier ; les élegantes d’Angleterre ſe diſoient tout bas que ce globe leur apportoit des nouvelles modes de Paris ; les politiques ſe flattoient qu’il étoit chargé de quelques dépêches intéreſſantes ; les commis de douanes appréhendoient qu’il ne fût porteur de quelques étoffes de contrebande : enfin chacun eſpéroit ou craignoit, ſuivant ſon intérêt public ou particulier.
J’avois prié Mylord de m’accompagner à Blackheath ; il parut enchanté de ma propoſition : voulant y paroître avec éclat, nous nous arrangeâmes pour nous y faire remarquer de toute l’aſſemblée.
Le croyeriez-vous, Monſieur ? Le matin de ce grand jour, après m’être donné mille tourmens pour ma toilette, Mylord m’envoya dire qu’il ne pouvoit être de la partie, qu’un cheval de courſe dont on faiſoit l’eſſai, le retiendroit toute la journée chez lui. Je fus tellement outrée de ce contre-temps, que j’engageai mon mari à partir, & nous quittâmes le lendemain l’Angleterre.
Nous nous rendîmes en Allemagne ; la gravité reſpectueuſe des habitans me parut un obſtacle aux agrémens de la ſociété. Cependant en connoiſſant un peu mieux leur caractere, je les trouvai plus complaiſans que les Anglois. J’y fus accueillie avec une politeſſe froide & réſervée, où néanmoins je démêlai la franchiſe & la cordialité.
Mon mari ne s’occupant que du ſoin de s’inftruire, me laiſſa celui de me choiſir ma ſociété. Dans un pays où tout ſe regle d’après l’étiquette, je m’adreſſai à une femme qui m’avoit témoigné de l’amitié, pour me dire quelles perſonnes je pouvois admettre dans mon cercle. Parmi celles qu’elle me nomma, elle oublia une Dame pour laquelle j’avois le plus grand penchant : ſon air gracieux m’avoit ſéduit, & j’avois un deſir extrême de me lier avec elle ; mais il fallut y renoncer, la premiere m’alléguant que ſa famille n’étoit pas chapitrale, que ſes ancêtres, pour ſe garantir de l’indigence, s’étoient méſalliés, & qu’ils avoient privé leur poſtérité des avantages de leur naiſſance. — Eraſte ſourit & hauſſa les épaules.
Malgré le défaut de galanterie qui diſtingue cette partie de l’Europe, on m’y marqua cependant de l’empreſſement. Les hommages du Prince de Birkenberghaff flatterent le plus vivement ma vanité. Il étoit le plus diſtingué à la Cour, & ſa maiſon étoit le rendez-vous de la bonne compagnie.
Pour mieux me marquer ſon dévouement, il me donna pluſieurs fêtes où le faſte & l’opulence l’emporterent ſur le goût. Je me plaiſois ſinguliérement parmi les Allemands, & j’y aurois prolongé mon ſéjour ſans un inconvénient qui m’engagea à partir. Le Prince empreſſé de me plaire, ordonna un divertiſſement où mon amour propre eût entiérement triomphé : mais la veille qu’il dut avoir lieu, il s’abandonna tellement aux plaiſirs de la table, qu’il fut trois jours avant d’en être rétabli. Cet excès mépriſable m’inſpira tant d’horreur, que je pris congé & partit le jour même où la fête devoit ſe célébrer.
Curieuſe de connoître les Cours du Nord, je déterminai mon mari pour la Ruſſie. Je ne fus pas trop ſatisfaite de ce voyage, les plaiſirs de Péterſbourg ne dédommagent pas des fatigues qu’on éprouve pour y arriver. — D’ailleurs, la nation ſortie à peine de la Barbarie, cherche en vain à cacher ſous des dehors agréables, les mœurs anciennes qu’elle ne peut oublier.
Nous ne fîmes qu’un ſéjour fort court en Ruſſie, & après avoir parcouru les environs de la capitale en traîneau, nous partîmes pour l’Italie. Je vous avoue que j’eus un moment envie d’aller à Conſtantinople, mais la monotonie d’un ſerrail m’effraya : avec mes foibles attraits, j’aurois peut-être eue les mêmes avantages que la célebre Myladi Montagu. Eraſte jetta ſur la Baronne un regard malicieux.
L’impatience d’arriver en Italie, prolongea la route, qui tantôt bonne & tantôt mauvaiſe, m’ennuya beaucoup. Ah ! Monſieur, ſi j’avois eu votre char, combien d’embarras me ſerois-je épargné ? Je ſuis fâché, repliqua le philoſophe, qu’il n’exiſtât point ; cela prouve, Madame, que toute invention n’eſt jamais prématurée, & qu’on ne peut aſſez encourager les talens. Mais vous n’avez pas fini votre histoire. Vous allez en apprendre le plus eſſentiel, repliqua-t-elle d’un air gracieux. Après pluſieurs ſemaines de fatigues, nous arrivâmes à la fin dans ces régions heureuſes, le centre des arts, des volcans, & d’une molleſſe indolente. Je me flattois d’y trouver les hommes tels que mon cœur les déſiroit, & que mon imagination me les repréſentoit lorſqu’ils ſont doués de toutes les qualités eſtimables, tels enfin que ces charmans Héros des romans, dont la lecture dès l’enfance avoit été mon unique étude.
Le premier abord des Italiens m’annonça toutes ces perfections, mais je m’apperçus peu à peu que l’adulation l’emportoit ſur la tendreſſe, & que leur ſenſibilité étoit plutôt un bienfait du climat, que les douces impreſſions d’un ſentiment plus délicat. Les hommes y font indiſtinctement la même cour à toutes les femmes ; avec la plus belle ou celle dont les charmes n’ont rien qui ſéduiſent, ils ont le même empreſſement, les mêmes ſoins & les mêmes langueurs : je fus tellement piquée de ce mauvais goût, que dans mon indignation je quittai auſſi promptement l’Italie, que j’avois eu d’empreſſement à m’y rendre. Je m’occupai toute la route des plaiſirs de Paris. J’avois entendu vanter par-tout cette capitale, comme le centre de la politeſſe & du bon goût ; je ſavois que nulle part les femmes n’étoient plus heureuſes, que tout s’y réuniſſoit pour leur plaire ; j’eſpérois enfin y trouver la félicité que je cherchois depuis ſi long-temps. Quel fut mon étonnement de ne rencontrer dans ces hommes ſi complaiſans, que la légereté, l’indiſcrétion & l’inconſtance ! Je me flattai que le pouvoir de mes charmes exerceroit un empire plus abſolu, mais chaque jour j’éprouvai le contraire. Pour me garantir des ſuites qu’entraîne le changement, je reçus favorablement Ies hommages d’un vieux Seigneur : devois-je m’attendre à l’humiliation qu’il m’apprêta ! Tout-à-coup, ſans m’en avertir, il changea pour une autre, qui n’eut que l’avantage d’être plus jeune que moi. Si chez une nation comme la vôtre il y a tant de défauts, où faudra-t-il m’adreſſer pour trouver les perfections que je cherche ? Je déſeſpere que ce ſoit ſur la terre, & m’imagine qu’ils n’exiſtent que dans la Lune. C’eſt ſans doute le ſeul pays qui me convient ; mon mari̇ confent à mon deſſein ; il vous prie inſtamment de vous charger de moi, en m’accordant cette faveur, vous nous obligerez tous les deux.
Je crains, Madame, que ce voyage ne réponde point à vos vœux, lui repliqua Eraſte : conſidérez que vous avez trouvé les plus grands défauts chez les nations les plus policées : quelles imperfections ne découvrirez-vous pas chez des peuples, dont probablement les uſages ſont différens des nôtres ? Il vaut mieux reſter où vous êtes, que de vous préparer de nouveaux regrets. Permettez-moi de vous faire obferver auſſi, que lorſqu’on prétend à la conſtance, il faut en donner l’exemple : ce n’eſt pas en changeant continuellement de place qu’il faut ſe flatter d’y réuſſir. Renoncez à la légéreté que vous blâmez chez les autres, & avec vos charmes & votre mérite, vous fixerez bientôt les François. Je ſuis fâché de ne pouvoir vous être utile ; en toute autre occaſion je m’empreſſerai à vous prouver le deſir que j’ai de vous ſervir.
La Baronne ſe leva, & ſortit en murmurant contre le Philoſophe & ſon char volant.