‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 2 sur 24 · CHAPITRE II. La Femme galante.

CHAPITRE II. La Femme galante.

Àpeine fut-elle retirée, qu’on annonça la Marquiſe de Loſange ; Eraſte, en la voyant, s’écria : tant de graces & tant de beauté ne doivent pas s’expatrier ! Quelles peuvent être les raiſons, Madame, qui vous engagent à quitter la terre ? La méchanceté de votre ſexe & du mien, lui répondit-elle en ſouriant ; mais lorſque vous ferez inſtruit de toutes les noirceurs dont on m’a accablée, vous approuverez mon deſſein.

Vous n’ignorez pas qu’on me donna à ſeize ans un époux beaucoup plus âgé que moi. Nos goûts & nos caracteres étoient entierement oppoſés ; mon mari aimoit la retraite, & moi la diſſipation ; je m’y livrai cependant avec cette réſerve qu’exige la décence.

J’étois intimement liée avec la Comteſſe de Bleville, dont les charmes commençoient à décliner ; le Chevalier de Villemont lui faiſoit la cour ; il étoit gai, aimable, & poſſédoit ſur-tout l’art de ſéduire ; il m’accompagna un jour au ſpectacle, ſon empreſſement donna de l’ombrage à la Comteſſe, qui s’imagina ſans doute qu’il y avoit du myſtere, parce que nous lui avions caché cette partie.

Elle feignit, & redoublant de careſſes avec moi, nous ne nous apperçûmes pas de ſes ſoupçons. Un matin. Villemont vint me voir : à peine fut-il entré, qu’on m’annonça Madame de Bleville ; elle nous fit une ſcène effroyable, m’accuſa de perfidie, & jura de ne jamais me revoir. Je fus ſi outrée de ce procédé, que j’engageai le Chevalier à rompre ſur le champ avec elle, il m’obéit, & cette complaiſance lui concilia toute mon eſtime.

Depuis ce moment, nous paſsâmes nos jours très-agréablement, je trouvai dans ſa ſociété une diſtraction à l’ennui que j’éprouvois chez moi. Notre bonheur fut interrompu par l’arrivée d’un parent de mon époux ; il logea dans l’hôtel : l’occaſion de voir le Comte de Surville à chaque inſtant, établit une liaiſon où je trouvai la plus grande douceur. Le Chevalier murmura, il devint triſte & mauſſade, il n’avoit plus cette aimable gaieté qui m’avoit charmée ; je la retrouvois dans Surville ; le Chevalier ſe plaignit, il m’ennuya, & nous finîmes par ne plus nous voir.

Je l’oubliai facilement, la ſociété de mon parent m’en dédommagea. Nous paſsâmes pluſieurs mois enſemble à la campagne, & nous y goutâmes tous les plaiſirs qu’accorde la liberté.

De retour à Paris, un ami intime de M. de Loſange m’avertit que les liens du ſang n’empêchoient pas la médiſance de s’entretenir ſur mon compte ; je fus toujours extrêmement délicate, & la circonſpection ne permettant pas qu’on attribuât les ſoins du Comte à d’autres motifs que ceux de l’amitié, je rompis inſenſiblement avec lui ; dans cette occaſion ſa raiſon ne s’accorda point avec ma prudence ; il traita ma conduite de légéreté, & partit en condamnant un procédé, auquel il devoit plutôt applaudir. N’êtes-vous pas de mon avis, dit la Marquiſe à Eraſte qui ſecouoit la tête ? Très-fort, Madame, lui repliqua-t-il ironiquement.

J’accordai bientôt toute ma confiance, reprit-elle, à celui qui m’avoit rendu un ſi grand ſervice ; ſon eſprit & ſon bon ſens remplacerent la vivacité pétulante du Comte ; lorſque nous fûmes enſemble, j’eus tant de plaiſir à l’écouter, qu’il me fit oublier tout le monde : il s’en apperçut, & redoubla de ſoins pour ſe rendre plus agréable. Mais à peine fut-il sûr de l’impreſſion qu’il faiſoit ſur moi, qu’il en abuſa pour me contrarier dans tous mes goûts. Il me fuffiſoit d’avoir la moindre fantaiſie pour m’entendre conſeiller le contraire. Je fus tellement excédée de cette conduite, que ne pouvant plus la ſupporter, je lui défendis de ſe préſenter dorénavant chez moi. Il ſe retira ſans daigner ſeulement me repliquer : ce ſilence m’offenſa davantage que ſon ennuyeuſe morale.

Débarraſſée d’un Mentor importun, je me livrai de nouveau à tous les charmes de la ſociété ; je m’y faiſois chaque jour de nouveaux ennemis ; ſoit dépit, jalousie, ou l’eſpoir de ſe venger de ma ſupériorité, toutes les femmes s’occupoient de ma conduite. Leur malice m’attribua des aventures qui n’exiſtoient pas. Non contentes d’en parler dans les cercles, elles en avertiſſoient, par leurs amis, mon mari ; le Marquis, délicat ſur un préjugé que mépriſent les époux raiſonnables, eut la cruauté de m’envoyer au couvent. J’y reſtai trois ans, & ce ne fut qu’à ſa mort qu’on me permit d’en ſortir. En reparoiſſant dans le monde, je me flattois que ma retraite avoit fait oublier les erreurs qu’on m’avoit imputées fauſſement, mais je m’apperçus bientôt qu’une mauvaiſe impreſſion s’y efface difficilement.

Mon deſſein, en vous accompagnant, eſt d’intéreſſer les habitans de la Lune en ma faveur, & de les engager à répandre toutes les mauvaiſes influences de cet aſtre, ſur les femmes qui m’ont ſi cruellement perdue.

Vous n’êtes pas sûre d’y réuſſir, lui repliqua Eraſte : peut-être dans ces régions étrangeres eſt-on plus rigide qu’ici. Vous n’ignorez pas, Madame, qu’on ſuppoſe Meſſieurs de la Lune un peu ſinguliers, on eſt peut-être dans ce globe inexorable ſur certaines petites légéretés de coquetterie, & fort indulgent ſur les foibleſſes de l’amour… Mais, lui dit la Marquiſe un peu piquée, ces objections ne ſont que des conjectures. J’en conviens, repliqua gravement Eraſte ; mais ſi vous trouviez en arrivant là-bas qu’elles ſont fondées, vous perdriez le but de votre voyage : croyez-moi, belle Marquiſe, il eſt plus prudent de renoncer à ce deſſein : d’ailleurs, outre cet inconvénient, j’en prévois d’autres qui m’empêchent d’avoir l’honneur de vous admettre dans mon char. La route que j’entreprends eſt longue & incertaine, je puis y être expoſé à pluſieurs accidens. Il eſt encore poſſible que la compagnie ne vous convienne point… vos charmes ſont puiſſants, une trop vive impreſſion mettroit bientôt la diſcorde entre nous, les ſuites en ſeroient fâcheuſes ; vous conviendrez qu’il vaut mieux éviter tous ces dangers. Je conviens, Monſieur, lui repliqua Madame de Loſange, que votre prévoyance eſt extrême ; l’intérêt que je vous inſpire eſt trop précieux, pour n’en pas conſerver le plus parfait ſouvenir. Elle ſe leva lorſqu’on annonça le Chevalier de Valmont. À merveille, s’écria-t-il en entrant, quand vous aurez des compagnons de voyage comme Madame, tout Paris voudra s’embarquer dans le char de M. Eraſte. Vous êtes ſans doute des nôtres, dit-il à la Marquiſe, en lui baiſant la main ? Non, repliqua-t-elle en ſouriant ; M. le Philoſophe craint, à ce qu’il dit, le pouvoir de mes charmes. Elle ſortit fans attendre la réponſe d’Eraſte, qui fut très-ſatisfait d’en être débarraſſé.

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