‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XVI. Le Départ.

CHAPITRE XVI. Le Départ.

Le lendemain elle fut la premiere au rendez-vous ; le Chevalier & les deux Anglois ne tarderent pas à s’y rendre à leur tour ; les deux derniers arriverent ſuivis de pluſieurs hommes portant des caiſſes avec les inſtrumens de Mathématiques. Ils furent plus occupés du ſoin de les voir pla- cer dans le Char, que de la Vicomteſſe, qui étoit encore jeune & belle.

Les ſix voyageurs entrerent enfin dans la Voiture Aërienne. Malgré le ſecret qu’Eraſte avoit gardé ſur ſon départ, tout Paris en fut inſtruit. Une foule de monde de tout âge, de tout état, bordoit les Quais & la terraſſe des Thuilleries ; les uns étoient munis de paraſols, les autres de tables, de chaiſes, chacun tâcha de ſe garantir de la chûte du Char, ſi par malheur les reſſorts venoient à manquer. La crainte & la curioſité étoient peintes ſur tous les viſages.

Le Char s’élevoit doucement dans l’air, on le ſuivoit d’abord des yeux ; peu-à-peu les lorgnettes ſuccéderent : bientôt les téleſcopes prirent place à leur tour. Les plus curieux, lorſqu’ils eurent peine à le diſtinguer, coururent à Montmartre & à tous les lieux élevés ; l’Académie des Sciences étoit à l’Obſervatoire, & tout Paris finit par être ſur les toits des maiſons. L’on ne parloit pendant deux jours que de l’invention d’Eraſte, les uns l’approuvoient, beaucoup d’autres le blâmoient, les plus raiſonnables attendoient ſon retour avant de rien décider. Les Académiciens formoient déja de nouveaux plans d’inſtructions ſur les découvertes qu’il feroit dans l’autre planete ; mais on finit par l’oublier le troiſieme jour.

Cependant, au bout de quelques ſemaines, un bruit public réveilla le ſouvenir d’Eraſte, de fon Char & de ſes cinq compagnons. Ce bruit conſterna tout le peuple. Un Aſtrologue prétendoit avoir vu un trou dans la Lune. Une Éclipſe de cet aſtre acheva de répandre par-tout l’effroi. La multitude craignoit déja que la Lune en courroux n’écrasât Paris par ſa chûte, pour punir ſes habitans de leur audace, en permettant un tel voyage.

On voyoit de toute part chacun fuir à la campagne, afin d’éviter le malheur qui menaçoit ; on ſauvoit les effets les plus précieux ; le déſordre étoit auſſi grand que ſi l’ennemi eût été au moment de prendre la Ville d’aſſaut ; on ne ſe reconnoiſſoit plus, on n’eut pas même le temps de faire des chanſons, ni d’épigrammes contre l’Inventeur du Char volant. Le pere oublioit ſon fils, l’époux ſa femme, les enfans pleuroient, & perſonne ne s’occupa à les appaiſer. Tous les environs de Paris étoient couverts d’habitans de cette grande Ville, dont l’appréhenſion augmenta par les contes qu’ils ſe faifoient réciproquement.

Cependant le calme ſe rétablit inſenſiblement, tout parut reprendre une autre face ; mais lorſqu’on fut sûr que cet aſtre n’avoit rien changé à ſon cours ordinaire, Paris ſe repeupla. Les femmes en donnerent les premieres l’exemple, & bientôt Eraſte, ſes compagnons, ſon Char, & ſon voyage furent de nouveau oubliés pour Jeannot, la Foire, & Malbrouck.

Nous allons donner une Relation, bien circonſtanciée, des événemens les plus intéreſſans qui arriverent ă Eraſte pendant ſon ſéjour dans la Lune.

Nous engageons le Public de la lire avec attention, ils y trouveront pluſieurs détails auſſi inſtructifs, qu’utiles & amuſans.

Fin de la premiere Partie.

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