CHAPITRE XV. Le fatal ſoufflet.
Je viens vous faire l’aveu de toutes mes fautes, lui dit-elle en le ſaluant. Un ſoufflet a cauſé mes infortunes ; ſi vous êtes né ſenſible, mon malheur vous touchera. — Soyez convaincue, Madame, que j’y prendrai le plus vif intérêt.
— L’amour forma le lien qui m’unit au Vicomte de Villemant. Un voyage à Paris changea ſes ſentimens pour moi. Sage, par principes, je n’imitai pas l’exemple qu’il me donna, quoique j’en eus ſouvent l’occaſion.
Bientôt fatigué des plaiſirs de cette Ville ſéduiſante, ſon inconſtance naturelle lui fit chercher d’autres objets de diſtraction. Nous partîmes pour l’Italie. Pendant la route, il ſembloit m’avoir rendu toute ſa tendreſſe ; mais ce bonheur finit bientôt.
Rome fut l’époque de mon malheur. J’étois fort liée avec la Ducheſſe de… Mon mari en devint amoureux ; ſoit délicateſſe pour moi, ou que ſes ſoins lui déplurent, la Ducheſſe refuſa ſes hommages, & ſes rigueurs cauſerent mon infortune. Il me fit un jour les plus vifs reproches, attribuant ſon peu de ſuccès auprès de mon amie, à mes conſeils jaloux ; il s’emporta tellement, que dans l’excès de ſa colere, oubliant toute décence, il me donna un ſoufflet. Je m’en plaignis à ma femme-de-chambre, en qui j’avois la plus grande confiance, & j’eus la foibleſſe de ſuivre ſes conſeils pernicieux.
Peu de temps après mon arrivée à Rome, un jeune Anglois s’éprit vivement de moi ; chaque jour ſa paſſion ſembloit s’accroître, mais juſqu’alors ſes ſoins n’étoient payés d’aucun retour. L’emportement de mon mari lui devint favorable. Je me livrois avec plaiſir, mais avec le plus grand myſtere, à la vengeance. J’en fus cruellement punie dans la ſuite. Notre commerce ne tarda pas de menacer une cataſtrophe embarraſſante pour tous les deux.
Depuis ce malheureux ſoufflet, toute intimité ceſſa entre mon mari & moi : l’état où j’étois m’inquiéta ; je pris cependant ſi bien mes précautions, que je parvins à le lui cacher, juſqu’à mon retour à Paris.
Ànotre arrivée dans cette capitale, le Vicomte fit fermer ſa porte à M. A…… ſoit qu’il s’étoit apperçu de ma ſituation, ou qu’il eût deviné mon penchant pour cet homme dangereux, il me défendit expreſſément de le voir.
Les obſtacles irritent les deſirs. Mon Amant mit tout en uſage pour obtenir un rendez-vous. D’accord avec ma femme-de-chambre, nous convînmes que je me déguiſerois en homme, & que je ſortirois dès que mes gens ſeroient couchés.
Le temps cache ſes ailes aux Amans fortunés. Nous reſtâmes plus tard que j’en étois convenue, ma femme-de-chambre devoit m’ouvrir la porte, elle s’étoit endormie ; le bruit que je fis pour la réveiller, fut entendu du Portier ; il ſe leva, & je n’eus que le temps en fuyant d’éviter une découverte fatale. Mais cette fuite, hélas ! me fut tout-à-fait funeſte : elle me ferma l’entrée de ma maiſon, m’arracha de mon époux, & me livra entierement au pouvoir de mon Amant.
N’ayant pas un inſtant à perdre, nous partîmes enſemble pour la H… où il me confia aux ſoins de ſon ami l’Ambaffadeur d’… Pendant quelque temps M. A… redoubla de tendreſſe, l’ivreſſe de ma paſſion m’aveugla ſur l’horreur de ma ſituation ; je mis enfin au monde un fils, gage précieux d’un amour malheureux & le fruit de l’inconſéquence de ſa pauvre mere.
Peu de temps après mes couches, M. A… prétexta des affaires, & me quitta. Notre ſéparation fut tendre & douloureuſe, il me promit de revenir ſous peu de jours ; mais je ne tardai pas à m’appercevoir dans ſes lettres, que ſes ſentimens pour moi étoient changés. Elles n’avoient plus ce ſtyle tendre & naturel qui peint ſi bien les fentimens de l’ame, Ses expreſſions étoient étudiées ; & s’il m’y prodiguoit quelques paroles conſolantes, elles étoient plutôt dictées par la galanterie que par l’amour. J’en reçus une enfin, qui m’arracha le fatal bandeau. La voici, Monſieur, je la conſerve comme un monument authentique de la perfidie des hommes.
Lettre de M. A… à la Vicomteſſe de Villemant.
« Dans votre ſituation, Madame, le meilleur conſeil que puiſſe vous donner un ami, eſt de remettre votre fils aux ſoins de l’Ambaſſadeur d’… je réponds de ſon amitié pour lui. Quant à vous, Madame, il n’eſt d’autre parti à ſuivre, que celui de vous rendre dans le ſein de votre famille. Il eſt de leur intérêt de vous bien recevoir, & de ne rien épargner auprès de votre mari, pour vous raccommoder enſemble. J’oſe vous répondre d’avance du ſuccès de cette démarche. Je ſuis fâché que les circonſtances ne permettent pas de venir moi-même vous en prier, & vous faire goûter un avis dicté par la prudence. Soyez néanmoins bien convaincue que je n’oublierai jamais le bonheur que j’eus de vous intéreſſer en ma faveur ».
Après la lecture de cette funeſte lettre, je perdis connoiſſance, & ne la reprit que pour mieux ſentir tout mon malheur. Dans ce cruel moment je vis toute l’horreur de ma ſituation ; j’avois perdu, nom, famille, fortune, réputation, tout s’étoit évanouit au même inſtant, & le perfide vouloit encore m’en laiſſer l’illuſion.
L’Ambaſſadeur me demanda quel parti j’étois décidée à ſuivre. Je lui répondis avec fermeté, que je préférois la mort plutôt que de conſentir à retourner dans une famille que j’avois ſi griévement offenſée. Il n’inſiſta pas, il parut affecté de mes malheurs, m’offrit ſes ſervices, & ne s’eſt jamais démenti dans ſon amitié pour moi. Cependant, au bout de quelque temps, ma ſituation ſembloit vouloir reprendre une autre face. Ah ! Monſieur, que l’amour eſt facile à nous égarer ! Après des preuves auſſi convaincantes d’inconſtance, j’eus la foibleſſe de me confier de nouveau à l’homme qui m’avoit déjà trompé.
Il parvint, à force de repentir, de m’engager à me rendre à S. O… Il m’écrivit qu’il y arriveroit à un jour fixé, qu’il mourroit d’impatience d’obtenir ſon pardon, & d’effacer à force de tendreſſe les chagrins qu’il m’avoit occaſionnés involontairement. Je partis le cœur plein de deſirs de revoir l’auteur de toutes mes peines ; je jouiſſois d’avance du plaiſir que j’aurai de le voir careſſer mon fils ; enfin je décomptai toutes les minutes qui m’approchoient de lui. J’arrive & ne trouve qu’une lettre. Ma ſurpriſe fut égale à la douleur que me donna ce contre-temps ; cependant l’eſpoir qu’il me laiſſa de le voir à B… ſoutint de nouveau mon courage.
Après m’être repoſée quelques inſtans, je pris la route de cette Ville. Je n’y fus pas plus heureuſe qu’à S. O… chaque jour ſe paſſa, & il n’arrivoit point. Mes reſſources s’épuiſoient, & je me vis au moment d’être livrée à toute l’horreur de l’indigence dans un pays où je ne connoiſſois perſonne. Un jour aſſiſe triſtement au coin du feu, à réfléchir à mon cruel ſort, on m’annonça Miladi B… femme auſſi décriée par ſes mœurs, que par l’inconſéquence de ſon caractere.
Elle me dit en entrant qu’elle étoit chargée d’une commiſſion de la part de M. A… Je pâlis, & n’eus pas la force de lui répondre. « Je viens, continua-t-elle, vous annoncer ſon hymen avec une Demoiſelle fort riche. Il eſt impoſſible, d’après cela, qu’il ſe rende ici ; mais il eſt homme à procédés : vous n’avez pas voulu ſuivre les conſeils qu’il vous a donnez, il ne veut pas vous y contraindre par la néceſſité. Voici, Madame, un contrat de rente de cent louis, qu’il m’a prié de vous remettre ; il ajoute à ce bienfait votre portrait, qui dans la ſuite pourra ſervir à votre fils ». Je pris le portrait & le parchemin, & lui répliquai fierement : « Donnez, Madame, ce portrait ſervira un jour de titre à mon malheureux fils, pour rappeller à ſon pere ſa noire perfidie envers ſa mere. Quant au contrat, Madame, allez lui dire l’eſtime que j’en fais ». Je le déchirai en mille pieces. « N’oubliez pas d’y ajouter, lui dis-je, que je mépriſe également le bienfait, le bienfaiteur, & celle qui ſe charge d’une pareille commiſſion. Retirez-vous, Madame, je ne vous réponds pas des ſuites de mon indignation ». Elle ſortit bien vîte, & me laiſſa en proie au plus violent déſeſpoir. Sans la préſence de mon enfant, je m’arrachois à ma triſte exiſtence. Quand je fus plus calme, j’écrivis à l’Ambaſſadeur, il m’envoya des ſecours, me plaignit, & me conſeilla de vivre à la campagne.
Sans mes remords, j’y aurois paſſé des jours aſſez tranquilles. Mais l’image de mes torts avec mon mari me pourſuivoit par-tout. Il étoit naturellement bon, mais inconſéquent & capricieux.
Les ſentimens qu’il avoit eus autrefois pour moi, réveillerent ma confiance. Je me décidai à lui écrire, & lui fis un aveu ſincere de ma faute. Il eut la générosité de me la pardonner ; il fit plus, Monſieur, il m’engagea à paſſer quelque temps au Couvent, me promettant de me recevoir chez lui, d’abord que ma ſoumiſſion lui auroit prouvé la ſincérité de mon repentir.
La tendreſſe maternelle s’oppoſa à des offres ſi généreuſes ; je lui mandai que je n’avois pas la force de me ſéparer de mon fils : il attribua ſans doute mon refus à une cauſe moins reſpectable, il ne répondit plus à mes lettres, & je reſtai deux ans ſans en apprendre aucune nouvelle. Ce ne fut que celle qui m’annonça ſa mort, qui me tira de l’incertitude où je vivois ſur ſon ſort. Il m’avoit légué une fortune aſſez conſidérable : ce dernier trait acheva de me confondre ; ce fut alors que ma faute s’offrit à mes yeux dans toute ſa force, jamais je ne me ſentis plus coupable, j’aurois ſacrifié la moitié de mes jours pour racheter les ſiens, me jetter à ſes pieds, & y expier mon offenſe à force de regrets.
Mes larmes vous prouvent aſſez mon repentir… — Votre douleur eſt inutile, Madame… — Ah ! Monſieur, mes remords l’ont aſſez vengé… Si j’avois eu la conſolation de le voir un moment avant ſa mort… mais cet eſpoir m’eſt ravi pour jamais… Eraſte s’efforça de conſoler la Vicomteſſe, dont les ſanglots lui étoufferent la voix. Inſenſiblement elle ſe calma. — J’appris, continua-t-elle, dans ce même temps que le perfide auteur de toutes mes peines n’étoit pas marié, & que d’accord avec Lady B… ils avoient inventés ce prétexte pour colorer ſon inconſtance. Je fus inſenſible à ce dernier trait, la plaie de mon cœur étoit tout-à-fait guérie. Je ne puis vivre heureuſe ſur la terre, votre avertiſſement m’a conduit à Paris, puis-je eſpérer que vous me trouverez digne de vous accompagner ? Accordez-moi un aſyle, dérobez-moi à mes regrets ; en changeant de planete, j’oublierai peut-être l’excès de mes erreurs ; j’y jouirai peut-être d’un repos qui m’eſt refuſé ici. — Ne doutez pas, Madame, que je me charge de vous avec le plus grand plaiſir, lui répondit Eraſte en eſſuyant ſes larmes ; ſi jamais je puis m’applaudir de mon invention, c’eſt dans ce moment, Madame, puiſqu’il me procure le bonheur de vous être utile. Nous partirons demain à lạ pointe du jour, le rendez-vous eſt chez moi ; notre petite ſociété n’eſt compoſée que de perſonnes raiſonnables, je crois que nous nous conviendrons. — M’eſt-il permis de vous demander une autre grace, lui dit la Vicomteſſe en héſitant ? — Ordonnez, Madame. — Ne me ſéparez pas de mon fils ; accordez-moi… — Tout ce que vous voulez ; mon cœur partage trop vivement vos malheurs, pour ne pas voler au-devant de tout ce qui peut vous plaire. Il baiſa reſpectueuſement la main de la Vicomteſſe, qui ſe retira, peu de momens après, très-contente du Philoſophe.