CHAPITRE PREMIER. Voyage dans l’eſpace.
Àpeine fûmes-nous à deux lieues de terre, que l’air devint très-vif. Nous nous apprêtâmes à en ſoutenir la violence en fermant la bouche & reſpirant par le nez. Cet expédient nous réuſſit à ſouhait, & nous franchîmes ſans difficulté notre athmoſphere.
Àmeſure que nous nous élevions dans l’eſpace, l’air ſupérieur y devint tellement ſubtil, qu’il nous embarraſſa ſouvent la reſpiration ; mais un événement aſſez ſingulier nous fut d’un grand ſecours.
Combattus par pluſieurs airs, qu’on nomme vulgairement ſur la terre, vents, ils nous tinrent long-temps en ſuſpens ; cependant il y en vint un plus violent que les autres, qui s’empara des ailes du Char, & qui le pouſſa en ligne directe vers le globe de la Lune. Je compare, Meſſieurs, cet air au vent aliſé. Nous fûmes trois ſemaines avant d’approcher de ce globe ; à meſure que nous fîmes du chemin, nous apperçûmes que cet aſtre perdoit ſa couleur blafarde.
Nous ne tardâmes pas à y diſtinguer, avec le télescope de Mylord, des éminences fort noires : elles paroiſſoient entourer la partie du globe expoſée à notre vue. Bien-tôt nous fûmes convaincus que ces éminences étoient les taches qu’on découvre de la terre dans cette planete. Elles ne s’accordent pas, Meſſieurs, avec l’opinion qu’en ont nos plus fameux Aſtronomes.
Par nos obſervations ſur la Terre, nous n’étions plus qu’à cent mille lieues de la Lune ; l’eſpoir fit renaître le courage.
Nous approchâmes enfin de cet aſtre : notre embarras fut de choiſir un endroit commode pour nous arrêter. Après nous être conſultés ſur le parti le plus prudent, je fus d’opinion de diriger le Char vers une de ces éminences, que nous diſtinguâmes déja à la ſimple vue, & de nous y repoſer, juſqu’à ce que nous fuſſions mieux inftruits du pays. Nous arrivâmes pendant la nuit au clair de la Terre ; notre globe rend avec uſure aux habitans de la Lune, la lumiere que leur petit aſtre nous prête ſi régulierement.