CHAPITRE II. Sol, Climat, & Habitans.
L’ova, ou ſol de cette planete, eſt une verdure perpétuelle, variée d’une infinité de fleurs inconnues ſur la terre. Leur odeur parfume tout le globe. Un printemps éternel y embellit la nature, où dans cet heureux ſéjour, elle conſerve encore toute ſa pureté.
Les arbres portent des fruits pendant toute l’année, qui ſe ſuccedent à mesure qu’on les cueilles. Ils ſervent de nourriture aux animaux. On ne voit nul veſtige d’océan dans cette heureuſe planete ; il n’y a que des fleuves, des rivieres, des ruiſſeaux, dont généralement les eaux ſont blanches. Ils ſe perdent dans le fleuve Maganna. Les poiſſons y ont une couleur d’or, pourpre, & verd-anglois.
Les animaux ſont différens des nôtres. J’obſervai que leur plus grand nombre a la peau couleur de roſe, marquetés de mouches blanches. On n’y connoît ni reptiles venimeux, ni bêtes féroces. Les oiſeaux ont quatre pattes. Leur plumage eſt bigarré de pluſieurs couleurs, où l’or, l’argent & le bleu-de-roi dominent. Je ne connois pas d’animaux comparables à ceux-ci. Leur ramage reſſemble à l’harmonie la plus parfaite ; notre meilleure muſique pourroit prendre leçon de celle-ci, & pourroit même ſervir de modele au fameux Sacchini.
Nous reſtâmes huit jours au haut de notre rocher noir, Mylord & ſon ami deſcendirent les premiers dans la plaine, pour y cueillir du fruit & des fleurs, car nos proviſions étoient épuiſées ; & depuis deux jours nous ne ſubſiſtions plus que de fruit qui nous parut ſavoureux. Un matin nos deux Anglois, approchant d’un fleuve, c’étoit celui de Maganna ; ils s’y déſaltérerent. Quelle fut leur ſurpriſe de ſe ſentir auſſi-tôt nourris : ils nous firent part de cette heureuſe découverte, nous en profitâmes ſur le champ, & dès ce moment nous n’eûmes plus d’autre nourriture. Le cuiſinier le plus recherché ne peut offrir au palais une délicateſſe pareille à celle qu’on goûte dans cette eau merveilleuſe. C’eſt un bienfait auſſi ſingulier qu’économe.
Juſqu’alors nous n’avions pas encore apperçus d’habitans. Nous nous enhardîmes à pénétrer dans l’intérieur du pays. Je dirigeai le vol du Char aſſez près de la ſurface du globe, pour mieux l’obſerver.
Après une demi-journée de marche, que nous parcourûmes avec le Char en peu de minutes, nous apperçûmes pluſieurs habitations en forme de berceaux ; ils étoient compoſés d’arbres fruitiers & ornés de guirlandes de fleurs. Nous ne tardâmes pas à en voir ſortir des habitans. En nous appercevant, ils s’écrierent à différentes repriſes : Fala, fala ; oura moura.
Le Char deſcendit doucement parmi eux, & bientôt nous nous trouvâmes entourés d’une foule d’hommes & de femmes qui ſe bouchoient le nez & qui nous préſentoient le pied droit.
Cette réception, quoiqu’humiliante, ne nous effraya pas. Ils nous examinerent avec attention, ſans néanmoins nous donner des marques d’une grande ſurpriſe. Ils nous accueillirent très-bien, & après quelques démonſtrations aſſez vives, ils ſe boucherent de nouveau le nez avec des aromates, nous dépouillerent de nos habits, & nous plongerent dans une riviere voiſine de leur habitation. Ils recommencerent cette cérémonie pluſieurs fois, ſe débouchant le nez à chaque repriſe, & ne la finirent que lorſqu’ils n’eurent plus beſoin de leurs aromates. Nous sûmes depuis que notre odeur avoit occaſionnée une ſcene auſſi ſinguliere, & que tant que nous ne leur avions pas parus ſuffiſamment épurés, ils avoient continués à nous replonger dans la riviere. Après notre bain on nous conduiſit dans les berceaux, où l’on nous revêtit de vêtemens pareils aux leurs.
Mais avant de vous en faire le détail, il faut que je vous faſſe celui de leur perſonne.
Les habitans de la Lune ſont d’une taille moyenne, le plus grand n’excédant point cinq pieds. Leur figure angélique annonce la candeur & la bienfaiſance, caractere général de ce peuple. Conſtruit comme nous, les hommes ont au-deſſus du front une petite flamme, qui croit avec l’âge. Ils vivent généralement cinq ſiecles.
Leurs vêtemens ſont compoſés d’une gaze fort déliée : qui cache légerement les belles proportions de leur corps. Ils ont la peau d’un pâle roſe un peu animé, telle que la couleur qu’on nomme ſur la terre, cuiſſe de nymphe émue.
Les femmes ſont belles, elles ont les traits fort délicats, & le tein d’une beauté raviſſante. Elles portent en naiſſant une petite tache blanche au milieu du front, qui croît avec l’âge, & change de couleur lorſqu’elles ont du penchant à manquer à leurs engagemens.
Leurs vêtemens conſiſtent en robes de gaze, ornées de guirlandes. Leur longue chevelure d’un blond cendré, eſt relevée par des feuillages artiſtement travaillés, entremêlés de différentes fleurs.
Leur voix reſſemble à des flutes, dont la douce harmonie pénetre juſqu’à l’ame.
On ne nous fit aucune queſtion juſqu’à ce que nous fûmes en état d’y répondre. Nous ne tardâmes pas d’apprendre la langue qui eſt douce & facile. On ſe ſert du même langage par tout le globe : uſage qui contribue à maintenir cette grande intelligence qui regne parmi tous les peuples de cette planete. Après que nous fûmes inſtruits, on nous conduiſit à la capitale du royaume d’Euromila. Une quantité de berceaux rangés ſymétriquement autour du berceau royal (car ils n’ont pas d’autre demeure), compoſoient cette capitale.