CHAPITRE VIÌ. Royaume de Moderaſanna, ou de la Modération.
Cependant nous arrivâmes chez cette Princeſſe, dont les regards étoient doux & tranquilles. Nous lui fumes préſentés par nos protectrices. Elles lui raconterent la maniere extraordinaire dont nous nous étions ſervie pour nous rendre dans le globe de la lune : elle en parut ſatisfaite, mais elle redoubla de careſſes lorſqu’elle ſut l’impreſſion qu’avoit faite ſur nous la vue de nos erreurs.
Le lendemain de notre arrivée, nous accompagnâmes les Reines dans le berceau Philomoderaſanno, ou le berceau de l’éducation royale. Une jeune Princeſſe d’une beauté raviſſante, vint au-devant de Babaphilo ; elles ſe toucherent pluſieurs fois le pied droit & puis s’embraſſerent. Moderaſanna la remit à celle-ci après l’avoir baiſé ſur les épaules, ce qui ſignifie qu’elle ne la renvoye pas, mais qu’elle ſe ſoumet à la neceſſité de la voir partir par devoir.
Nous continuâmes pendant quelque temps notre ſéjour chez cette Princeſſe eſtimable, où nous achevâmes de nous inſtruire des mœurs & uſages des Loraforas. C’eſt dans ſes États que ſe font les mariages, ſi l’on peut donner ce nom à un lien qui ne conſiſte que dans un rapport de gouts & de ſentimens reciproques. Ceux qui déſirent de s’unir, ſe rendent avec la Reine, au pied d’un Autel de gazon, la Princeſſe, en préſence du peuple, offre un ſacrifice. Après la cérémonie finie, les deux époux ſe prennent par la main, ſe jurent une fidelité reciproque qu’ils obſerveront auſſi long-temps que leurs ſentimens mutuels les rendront heureux, & promettent en face de l’Éternel, que s’ils changent, ils viendront ſe degager avec la même ſolemnité.
Il n’y a point d’exemples que des époux ſe ſoient ſervis de ce droit ; nulle part on ne voit une union plus parfaite, parce qu’on eſt libre de rompre ſes liens, ſans s’expoſer au blâme. Si les femmes, ſous des fauſſes apparences euſſent le deſſein de cacher leur penchant au changement, auſſi-tôt la tâche blanche qu’elles ont au milieu du front ſe noircit, & décele la perfide aux yeux de tout le peuple.
Voilà, Meſſieurs, comme les Dames dans les deux Planetes ont beſoin de frein pour les empêcher de ſe livrer au goût général qu’a leur ſexe à l’inconſtance.
On trouve dans le Royaume de Moderaſanna la plante qui ſert aux vêtemens des Lora foras.
Cette plante a la vertu particuliere en ſechant, de devenir une ſoye très-déliée ; les femmes l’employent à faire des gazes, dont les deux ſexes font uſage également. Elles ajoutent à cet amuſement celui de cueillir des fleurs qu’elles employent artiſtement en guirlandes, pour orner leur parure, leurs berceaux & les vaſes dans leſquels les habitans boivent. Les hommes s’occupent de la botanique. Il refta quelques autres curioſités à voir dans le Royaume de Moderaſanna. Nous en parlâmes à la Reine, elle nous promit de nous introduire dans le Rocher blanc, le ſeul exiſtant dans les regions de la Lune.
Ce Rocher eſt peu fréquenté, nous dit-elle, vous n’y verrez pas une repréſentation auſſi tumultueuſe que dans les antres de mes compagnes. On m’invoque rarement ſur la terre ; mais lorsque les oura mouras ont beſoin de mon ſecours, je ne refuſe jamais leurs vœux.
Nous entrâmes avec plaiſir dans un lieu où tout reſpiroit la paix. Après un aſſez long ſilence, nous diſtinguâmes la voix de quelques perſonnes qui proféroient les paroles ſuivantes. » Douce modération, continue-nous tes bienfaits, accorde-nous le bonheur de paſſer nos jours en paix. Aimable Princeſſe exauces nos vœux, repands ſur nous tes faveurs, l’unique tréſor du Sage ».
Auſſi-tôt la Reine répandit à pleine main des fleurs, dont l’odeur paſſa ſur ceux qui l’invoquoient. Vous voyez ces fleurs elles ſont fraîches & belles, nous dit la Reine ; mais avant qu’elles retombent elles ſeront à moitié fannées, quelques épines, même, s’attacheront à leurs feuilles. Voici l’image de ce qu’elles produiſent ſur vos malheureux freres. Mes bienfaits n’arrivent jamais ſans un mêlange d’amertume, partage ordinaire des oura mouras les plus heureux.
» Paſſons tout de fuite dans le pavillon de la Vertu. Vous y verrez transformés en palmiers les hommes eſtimables, qui, par une conduite ſage ont merité une place dans ce Temple, monument éternel de leur modération.
Nous entrâmes dans un temple tranſparent. Une grande quantité de palmiers, dont les branches ſont toujours fraiches & vertes, renfermoient dans leur écorce des formes humaines.
Àmeſure que nous les approchâmes, elles ſe développoient, & lorſque nous en fûmes près, nous diſtinguâmes tout-à-coup leurs traits & toutes leurs perſonnes. Je reconnus pluſieurs hommes célebres dans les arts & les ſciences. J’y reconnus beaucoup de vos prédéceſſeurs, Meſſieurs : la Reine nous prédit que pluſieurs d’entre vous y figureront un jour.
Une lumiere éclatante environnoit ces hommes autrefois utiles à l’humanité ; il émanoit de leurs yeux un feu qui nous pénétroit, toute leur perſonne devint radieuſe.
Surpris d’un tel phénomene & du myſtere qui les enveloppoit à notre arrivée, nous en demandâmes l’explication à Moderaſanna. « L’écorce qui les cache, nous dit-elle, eſt le voile de la modeſtie, qui couvroit leurs actions ſimples, mais louables, lors de leur vivant. Dans vos régions terraqueuſes, continua-t-elle, la vertu ne brille pas d’un éclat auſſi vif que le vice. C’est ici qu’elle oſe ſe montrer au grand jour. Sa lumiere ne pénetre & n’éclaire que le ſage, dont le nombre eſt bien médiocre parmi les habitans de la Terre.
» Ces hommes prudens ont préféré la retraite au tumulte du grand monde ; ils ont fournis leur carriere dans le ſein de l’étude & du repos : la recherche de la ſageſſe a occupé tous leurs loiſirs ; contens d’une vie obſcure, leurs jours ſe ſont écoulés ſans crainte & ſans remords. Le bonheur habitoit avec eux, leur crépuscule étoit l’aurore d’un jour plus pur, plus beau, & éternellement heureux.
» Vous voyez que leur mémoire n’eſt pas enſevelie dans l’oubli. Nous leur rendons ici l’hommage dû à leurs mérites ; en admirant leurs vertus, nous plaignons les oura mouras, de ne pas avoir mieux profité de ſi grands exemples ».
Nous apperçûmes de la place où nous étions le rocher noir, qui nous ſervit d’aſyle à notre arrivée dans la petite, mais merveilleuſe planete. C’eſt la tache noire que vous diſtinguez, Meſſieurs, avec vos téleſcopes, & qui vous a donné fauſſement l’idée d’un Océan dans la Lune.
Nous paſsâmes la nuit dans ce pavillon, plus propre qu’aucun autre pour les obſervations Aſtronomiques ſur le globe de la Terre.
Nous l’apperçûmes comme une boule de feu marquetée d’une quantité de mouches ou taches de différentes couleurs. Mylord nous aſſuroit que ces taches étoient les parties terraquées de notre planete ; & que les parties éclatantes étoient les différentes mers qui entourent notre globe. Vous voyez, Meſſieurs, d’après ces obſervations, qu’un ſyſtême détruit l’autre, & que l’homme n’eſt nourri que d’erreurs.
La planete de Saturne, ſes cinq Satellites, & ſon cercle luminaire, nous paroiſſoient dans cet Aſtre cinq Lunes d’une trent’unieme partie, moins grande, que la planete où nous étions. Le cercle luminaire parut être compoſé d’un aſſemblage d’étoiles, pareilles à celles de la voye lactée.
Jupiter nous parut être enveloppé d’un nuage brillant, lorſqu’il s’obcurciſſoit, nous diſtinguâmes avec un bon téleſcope de dollon, une quantité d’étoiles de la quatrieme grandeur.
Mylord & ſon ami, firent encore pluſieurs autres obſervations, toutes différentes de notre ſyſtême ſolaire : à la fin ils s’égarerent dans un labyrinthe de conjectures & de raifonnemens : puis ſe regardant avec ſurpriſe ; ils furent obligés de convenir, « que l’homme, malgré toute ſa ſcience, n’eſt qu’un être borné ſujet aux erreurs : que le plus ſçavant ne ſçait rien & qu’il vaut mieux admirer en ſilence tant de merveilles, & adorer l’Auteur de ce vaſte univers, qu’avoir la préſomption d’en pénétrer les ſécrets. » Ils briſerent leurs inſtrumens de mathématiques, ſe jetterent aux pieds de Moderaſanna, la ſupplierent de les garder avec elle & lui promirent de ne plus s’occuper qu’à jouir des bienfaits de la nature, ſans avoir l’orgueil d’en connoitre les reſſorts. Elle y conſentit avec plaiſir, & depuis Meſſieurs, ils vivent trés-heureuſement. Nous nous ſéparâmes & ſuivîmes les quatre Reines, qui s’en retournoient dans leurs états, avec la jeune princeſſe, ſucceſſeur de Babaphilo.
La Vicomteſſe fixa ſon ſéjour chez Juſtalilla ; ſon fils s’attacha à la jeune Reine, le Chevalier s’établit chez Fouralacca, & moi je ſuivis la Reine Euromila.
Cette aimable Princeſſe m’inſpira le déſir de tenter un voyage dans la nouvelle planete, dernierement découverte en Angleterre. Pour entreprendre cette route extraordinaire, j’ai besoin de pluſieurs materiaux, qu’on ne trouve pas dans la Lune. D’après les conſeils d’Euromila, je ſuis venu paſſer un moment ſur la Terre. Elle m’a donné une liqueur compoſée d’extraits de fleurs & de plantes, pour me préferver des exhalaiſons funeſtes de notre globe & de ſes habitans.
C’eſt cette même liqueur, Meſſieurs, dont j’ai fait uſage à votre approche. Vous en connoiſſez la violence, les effets en font auſſi prompts qu’admirables.
Mon retour fut moins fatiguant, connoiſſant la route, j’ai abregé beaucoup de chemin.
Je repars aux premiers jours. Pendant qu’on fera mes commiſſions à Paris, je planerai avec mon Char dans l’air, car je crains ſingulierement à préſent, l’approche des ouras mouras.
FIN.