‹ Le Char volant, ou Voyage dans la luneChapitre 23 sur 24 · CHAPITRE VI. Royaume de Babaphilo, ou celui de la Renommée.

CHAPITRE VI. Royaume de Babaphilo, ou celui de la Renommée.

Nous traversâmes pluſieurs fleuves & rivieres, dont ce Royaume abonde ; des ponts volants nous faciliterent l’approche de la Capitale. Nous nous préſentâmes chez la Reine, qui nous reçut à merveille.

Cette Princeſſe étoit au déclin de l’âge, elle avoit déja vécu quatre ſiecles & demi. Rien, cependant, n’annonçoit en elle la décrepitude ; on ne s’en apperçevoit qu’à la flamme du front, qui jettoit de temps en temps une lumiere plus éclatante, mais qui s’affoibliſſoit l’inſtant d’après. Telle qu’une lampe prête à s’éteindre.

Elle admira beaucoup notre courage, & loua notre témerité d’avoir entrepris ce que nul autre mortel n’avoit oſé tenter avant nous. Elle nous promit de nous introduire dans le Palais d’Abalabacca ou de l’Écorce ſonore, le ſeul exiſtant dans le globe de la lune. Cette Princeſſe eſt fort religieuſe. Avant de nous admettre dans ce fameux Palais, elle offrit pluſieurs ſacrifices où nous aſſiftâmes, & le jour fixé pour y entrer, elle nous avertit de nous munir chacun d’un bouquet d’aromates, & de nous arroſer d’une liqueur plus ſubtile encore que celle, Meſſieurs, dont je me ſuis ſervi à votre approche.

La porte du Palais s’ouvrit ; une odeur inſupportable en ſortit ; ſans nos précautions, nous n’en aurions pu ſoutenir un inſtant la violence.

Dans une rotonde immenſe étoit placé les ſimulacres de pluſieurs hommes fameux chez les oura mauras.

L’effigie des conquérants étoit formée d’un bois très-dur. Ces hommes ſi redoutables avoient un cœur d’acier & point d’entrailles.

L’effigie des tyrans n’étoit qu’un tronc difforme tout enſanglanté, où à peine on diſtinguoit une forme humaine.

C’eſt ici le monument éternel de ceux qui par leur ambition & leur cruauté ont affligés les peuples de la terre, nous dit la Reine. Malgré les éloges que leur a prodigué la flatterie, l’auguſte vérité leur rend ici juſtice. Qu’ils paroiſſoient différents dans la lune qu’ils le ſont ſur la terre ! Nous paſsâmes de-là dans une piece plus grande & plus elevée, où nous vîmes les ſimulacres de tous les Princes qui ont gouvernés & gouvernent les différentes nations de la terre. L’air y étant plus épuré, nous jetâmes nos bouquets : nous remarquâmes avec plaiſir pluſieurs Rois dont les effigies étoient d’une matiere incorruptible. Quelques-uns d’entre eux avoient ſous les bras des nageoires qui leur ſortoient de chaque côté du corps. Ils déſignoient les Princes dont les états étoient & ſont maritimes.

Nous obſervâmes des effigies qui paroiſſoient être mutilées ; aux unes il manquoit des mains, des bras ; aux autres à peine reſtoit-il des membres. Nous en remarquâmes une ſurtout qui n’avoit plus qu’une jambe & tellement chancelante, qu’à chaque inſtant l’effigie paroiſſoit menacer ruine. Quelques Princes maritimes conſervoient encore des nageoires, mais ſi petites, qu’à peine les diſtingua-t-on. C’eſt dans ce Palais, nous dit Babaphilo, que nous venons nous inſtruire des viciſſitudes humaines ; ce ſont ces ſimulacres qui nous annoncent la chute ou la proſpérité des états de votre globe.

Tournez-vous de ce côté, continua-t-elle, & regardez les effigies des Princes Orientaux : les anciennes ſont bien différentes de ce qu’elles ſont depuis quelques ſiecles, à peine les reconnoît-on. Voyez ces mains dont les corps ſont inviſibles, elles ornent ſans ceſſe ces petites effigies de guirlandes ; mais les mains & les fleurs ſe ſechent dès l’inſtant qu’elles en approchent.

Parmi cette multitude de ſimulacres, nous en remarquâmes quelques-unes, du côté des Princes Européens, dont les guirlandes conſervoient toutes leur fraîcheur. La Reine nous fit remarquer une effigie dont les fleurs prenoient à chaque inſtant un nouvel éclat. Son regne à peine dans ſon aurore, nous dit-elle, ſurpaſſe déja en grandeur & en juſtice tout ce qu’ont fait ſes ancêtres. Nous le reconnûmes aiſement à ſon air de bienfaiſance, nous embraſsâmes ſes genoux, & nous lui payâmes un ſincere tribut de reſpect & d’admiration. En ſortant du Palais elle nous fit paſſer dans une caverne : vous allez voir, nous dit-elle en quoi conſiſte ce que vous appelez réputation & renommée.

Nous y entrâmes le cœur plein d’impatience, de nous éclaircir de la grande Énigme, ſur laquelle on eſt ſi peu d’accord. Notre curioſité fut bien punie ; au lieu de voir un ſpectacle intéreſſant, nous ne vîmes Meſſieurs, qu’une épaiſſe fumée qui s’élevoit avec une rapidité étonnante & ſe diſſipoit l’inſtant d’après.

C’eſt à cette fumée nous dit Babaphilo que les aveugles oura mouras conſacrent le peu de jours que leur accorde l’eternel. Inſenſés ! ils négligent la réalité, pour courir après la chimere.

Inſtruits de tout ce qu’il y avoit de plus curieux dans les quatre royaumes, il ne nous reſta plus à voir que celui de Moderaſanna. Nous remîmes ce voyage jufqu’au temps que les quatre Reines accompagnées d’une grande partie de leur ſujets, s’y renderoient de leur côté. On obſerve cette coutume une fois l’an, chaque royaume ſe rend alternativement ces viſites, pour s’inftruire dans les différens antres, à nos dépens, & maintenir parmi les peuples de tout le globe, l’union & l’hoſpitalité.

Les Princeſſes ne tarderent pas à ſe rendre chez Babaphilo ; elles nous témoignerent le plus vif intérêt. Vous allez voir un ſpectacle nouveau ; nous dit Juſtalilla. La Reine Babaphilo payera bientôt le tribut à la nature. Nous allons avertir celle qui lui ſuccedera, de ſe rendre ici. Au moment de notre naiſſance, on nous remet entre les mains de la Reine Moderaſanna, pour puiſer dans ſes leçons des principes de modération, qui ſont la ſource de notre bonheur.

Nous occupons le premier trône vacant. Deſtiné à gouverner, les Loras Foras, par la flamme que nous avons au front, nous ne les trouvons jamais oppoſés à l’intention de la nature. Nos parens ne tirent aucun avantage de cette préférence, ils la regarde plutôt comme un haſard, que comme une faveur.

Notre rang ne nous donne d’autre diſtinction que celle de préſider, aux repréſentations des antres magiques, & de maintenir par notre exemple, nos peuples, dans l’amour de la vertu. Vous connoiſſez déjà par quels moyens nous les préſervons du danger des pafſſons ; & leur inſpirons l’horreur du vice.

L’influence de notre aſtre ſur le vôtre, eſt une faveur que nous accorde la providence pour vous punir, de ne pas mieux conſerver le feu d’intelligence, dont il a doué tous les mortels. Nous conſervons ce feu ſacré dans toute ſa pureté, au lieu que les oura mouras, l’éteignent à chaque inſtant. Nous agiſſons d’après les préceptes de la nature, qui n’erre jamais, au lieu que vous n’agiſſez que d’après des rapports, qui bien ſouvent ne ſont dictés que par les préjugés, ou par les paſſions. Suivez-moi nous dit-elle, nous allons nous rendre dans le palais d’Abalabacca, & delà au labyrinthe. Nous allons y préparer l’urne, qui contiendra les cendres de la vertueuſe Babaphilo, elle va marquer elle-même la place qu’elle ſe choiſit.

Cette cérémonie ſe fit avec la plus grande ſérénité. Tel qu’un homme en place, dont tous les momens ont été conſacrés au bien public, paſſe dans une retraite pour y jouir en paix du fruit de ſes travaux : de même Babaphilo enviſageoit le lieu deſtiné à ſa deſtruction. En ſortant du labyrinthe, les quatre Reines & tout le peuple prirent la route du Royaume de Moderaſanna. Elles s’entretinrent, chemin faiſant, du recit de nos aventures. L’hiſtoire du Chevalier de Velville les divertit beaucoup, ſur-tout Fauralacca ne put s’empêcher de rire de ſa ſimplicité, lorſqu’il lui raconta ſes projets ſur le profit de la lotterie. Elle lui dit qu’au lieu d’un quin, la fortune lui avoit jetté un gros caillou noir, pour le guérir de ſa folie.

Elle temoigna un intérêt plus vif au recit de la Vicomteſſe ; elle l’engagea à vivre chez elle, & lui promit de la faire oublier ſes malheurs paſſés.

Juſtalilla queſtionna beaucoup Mylord & ſon ami, leur temoigna ſon mécontentement ſur la multiplicité des Langues, qui font des peuples de la terre autant de nations iſolées. Elle leur prouva que cette bizarrerie influoit ſur les mœurs, les ſentimens des oura mauras, que les animoſités & les préjugés prenoient ſouvent leur ſource d’une cauſe auſſi commune, qu’elle mettoit une barriere entre les hommes & les empêchoit de ſe communiquer enſemble. Inſenſiblement nous approchâmes des États de Moderaſanna fans nous en apperçevoir.

Il n’y a rien d’étonnant, Meſſieurs ; voyager avec des perſonnes inſtruites, abrege la moitié du chemin.

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