‹ Le chemin qui descendChapitre 19 sur 24 · XIX

XIX

Et voici que le printemps était tout à fait venu... Un printemps hâtif et chaud qui faisait craquer l'écorce des bourgeons, gonflés de sève, et illuminait de la poésie du renouveau, même les vulgaires pentes des fortifications, vêtues merveilleusement d'herbe fraîche.

Dans le jardinet du dispensaire, un lilas épanouissait des thyrses odorants; des mères de famille alignaient leurs petites têtes sages le long des plates-bandes où foisonnaient les violettes plantées par Claude, auprès des primevères dont les pétales se chauffaient au soleil printanier.

Étrangement, Élisabeth Ronal jouissait de cette fraîcheur de la lumière et des parfums, épandus dans l'air tiédi. Et elle en jouissait avec une intensité imprévue chez une femme aussi absorbée, par tant de multiples obligations. Mais toujours elle avait été ainsi, subissant, en tout son être, le charme du renouveau, avec une joie enivrée, aux jours de sa jeunesse; puis désespérément quand, si vite, étaient venues les heures cruelles.

Avec les années, peu à peu, l'apaisement s'était fait; à vivre hors d'elle-même, détachée de sa propre peine, Élisabeth avait du moins trouvé la paix; et sans souffrance, ni amertume, ni regret même, elle pouvait contempler le radieux éveil de l'année.

Ce soir-là, le dîner fini, avant de commencer sa tâche de comptes et d'écritures, elle s'accordait un instant de repos.

La tête appuyée sur le dossier de son fauteuil de paille, elle songeait, regardant la nuit limpide et veloutée. Accoudée à la fenêtre, le visage appuyé sur ses mains jointes, Claude, elle aussi, contemplait le beau ciel où flambaient les premières étoiles; et son profil se détachait, tout blanc, sur l'ombre, éclairé par le reflet du croissant d'or pâle qui montait dans le sombre azur.

Et soudain, brusquement, le regard d'Élisabeth fut frappé de l'expression de ce profil que la volonté ne surveillait pas... Invincible, la certitude s'abattait sur elle que cette expression-là était neuve, sur le visage de Claude. Souvent elle l'avait vue ainsi, rêver ou réfléchir devant la nuit; mais alors, ses traits n'étaient pas ceux qu'elle distinguait ce soir.

Une anxiété bizarre l'étreignit écrasant ce charme de la nuit printanière qu'une minute avant elle savourait si profondément... Car ce n'était pas la première fois, que, depuis quelques semaines, Claude éveillait en elle un indéfinissable souci, une sourde inquiétude née de menus incidents, d'observations où l'évidence l'avait amenée, guidée par le sens intuitif, si développé chez elle.

Silencieusement, de nouveau, elle se prenait à l'étudier... Et des profondeurs du passé, tout à coup, une image jaillit dans sa mémoire... Jadis, à la mère de Claude, elle avait vu cette expression... Comme toutes deux ainsi se ressemblaient!

Vivant dans son souvenir, ressuscitait le visage passionné de l'amie d'enfance, dont la destinée avait été si lamentable... Folle créature d'amour qui avait brûlé sa vie. Au temps de leur commune jeunesse, quand toutes deux étaient des gamines de dix-huit à vingt ans, plus tard pendant ses quelques années de mariage dans le milieu de province où elle étouffait, la mère de Claude avait eu, à certaines heures, graves pour sa destinée, ce visage ardent, sombre, volontaire, où semblait palpiter une âme frémissante.

Mais Claude devait être autrement trempée que sa mère, élevée en enfant gâtée, sans protection maternelle, dans un milieu d'artistes, très bohème; puis transplantée par un mariage imprévu dans une rigoriste famille provinciale d'où, incapable de s'acclimater, elle s'était échappée pour retrouver sa carrière d'artiste.

Claude, elle, avait grandi dans une autre atmosphère. Elle savait qu'envers elle-même, envers les autres, elle avait des devoirs. Depuis des années, elle était habituée à les respecter. Et Élisabeth était sûre qu'elle les respectait...

Alors, pourquoi cette crainte, qui, tout à coup, l'envahissait, lui donnant l'impérieux désir de lire dans l'âme, dans la pensée jalousement closes?

Qu'avait cette petite fille?...

Voici qu'Élisabeth en arrivait à se demander si, dans son respect de la liberté individuelle, elle avait assez étroitement veillé sur la jeunesse de l'enfant qu'elle avait promis de considérer comme sienne... Peut-être, elle s'était trop laissé absorber par la tâche de charité à laquelle elle s'était vouée... Venir en aide à ceux qui ne la touchaient pas, c'était bien. Mais son premier devoir, le plus rigoureux, n'était-il pas envers Claude dont elle avait accepté la responsabilité...? Les jeunes, après tout, si éclairée qu'on ait essayé de rendre leur conscience, peuvent se tromper. Elles ont besoin d'être encouragées, soutenues, surtout quand elles traversent la troublante crise de la jeunesse...

Est-ce que, dans son passé, Élisabeth ne retrouvait pas des heures qui bouleversaient divinement--mais combien dangereusement aussi,--son âme de jeune fille..., qui, en somme, l'avaient jetée, avec une confiance enivrée, vers celui qui allait broyer son bonheur...

Aussi, elle savait...

Claude n'avait pas bougé. Le profil gardait la même ligne, durcie par l'effort de la pensée ou de la volonté. Élisabeth s'approcha et, doucement, mit la main sur son épaule.

La jeune fille eut un tressaillement et tourna la tête vers son amie. Une clarté brûlait au fond de ses prunelles, si ardente qu'Élisabeth en fut saisie.

Un silence d'une seconde; puis Mme Ronal interrogea simplement:

--Claude, ma petite, qu'y a-t-il?... Qu'est-ce que tu as?

Avant même d'avoir fini de parler, elle sentait Claude moralement cabrée, prête à la résistance.

--Moi?... Mais je n'ai rien... Que voulez-vous que j'aie? Élisabeth.

Avec sa douceur ferme, la jeune femme continua:

--Je l'ignore... Mais j'ai l'impression... certaine, que tu as des désirs ou des soucis..., peut-être simplement un souci qui fait que tu n'es plus... toi...

Dans la pénombre, Élisabeth vit frémir un peu les mains jointes sur l'appui de la fenêtre. Mais Claude eut un petit rire sec.

--Élisabeth, est-ce bien vous, qui vous laissez emporter par l'imagination? Je ne suis plus moi?... que suis-je donc?

--Une créature troublée par...

--Élisabeth!

L'accent était aussi impérieux que si Mme Ronal eût voulu violer le secret de sa pensée. De nouveau, la jeune femme mit la main sur l'épaule de Claude.

--Ne te défends pas, Claude. Tu sais bien que je respecte trop ta conscience et ta liberté, pour te demander ce qui te préoccupe, si tu préfères en garder le secret. Mais, en amie, avec toute ma tendresse, mon dévouement... et aussi toute mon expérience, forcément supérieure à la tienne, je viens à toi, parce que, peut-être, je pourrais t'être une aide, d'une façon ou d'une autre.... Nous ne causons plus jamais coeur à coeur, et je crois que c'est dommage pour nous deux, pour notre affection...

--C'est que l'une et l'autre, nous sommes trop occupées, Élisabeth; pour la causerie intime, il faut des âmes plus recueillies que les nôtres, absorbées par trop de travail.

--Est-ce là vraiment la raison?... Le crois-tu? Claude.

--Il y a, sans doute, aussi, que les années venant, nous nous replions sur nous-mêmes.

--Il a été un temps, ma chérie, où devant moi, tu pensais tout haut, parce que tu me considérais comme une autre toi-même; sans doute, tu comprenais mieux alors combien je t'aime, toi, ma «petite»,... avec quel souci de tout ce qui te touche... Et tu venais à moi, confiante, comme tu ne le fais plus... Pourtant, je suis toujours la même et mes sentiments pour toi n'ont certes pas changé... Alors, pourquoi m'apportes-tu la tristesse... imméritée, de te voir devenir autre avec moi?...

--Élisabeth, ma chérie, ne vous faites pas de peine pour cela, je vous en supplie... Oui, j'ai vieilli dans le sens où je vous disais tout à l'heure... Je ne peux plus avoir avec vous mon abandon de petite fille... Je ne peux plus... Mais je vous aime toujours fort... bien fort!

Des notes tendres adoucissaient soudain le grave contralto de Claude. Pourtant le visage de Mme Ronal ne s'éclaira pas.

--Que tu m'aimes... je n'en doute pas... Mais je ne suis plus la grande amie à qui tu avais toujours besoin de te confier... Et je cherche pourquoi...

--Élisabeth, oh! Élisabeth, ne cherchez pas! Je ne me confie à personne... C'est vrai, maintenant, moi seule, j'entre dans mon jardin secret. Même devant vous, livrer ma pensée intime, cela me serait aussi impossible que de me mettre nue sous votre regard...

--Claude, Claude, tu dis des folies!... Oh non! tu n'es plus toi!

Claude ne répondit pas. Élisabeth comprit qu'elle réfléchissait. Dans la nuit, son visage apparaissait si ardent et grave...

Au bout d'un instant, elle reprit et son accent était bizarre:

--Que trouvez-vous donc que j'étais? Élisabeth.

--Une vaillante, qui rencontrait la joie dans l'existence laborieuse, droite, généreuse, qu'elle vivait...

--Eh bien?...

--Eh bien, cette joie, j'ai... l'impression... pour ne pas dire la certitude... que tu ne la possèdes plus... ou qu'elle ne te suffit plus... Alors, je voudrais connaître le pourquoi... car je m'inquiète pour ton bonheur...

Encore une fois, Claude ne répondit pas. Les mains croisées derrière la nuque, elle demeurait immobile, adossée au mur, dans le cadre de la fenêtre. Ses yeux contemplaient le ciel paisible. Silencieuse aussi, Élisabeth l'observait; et presque effrayée, elle remarquait le caractère de beauté tragique et ardente qu'avait le jeune visage, dans la pénombre. Ce n'était plus un visage d'écolière studieuse, uniquement absorbée par des travaux intellectuels et artistiques; mais un visage de femme, modelé par une vie intense.

Brusquement, soudain, elle parla:

--Élisabeth, au lieu de regarder ainsi dans mon présent, cherchez dans votre passé de jeune fille... Il n'est pas possible que vous n'y trouviez pas des heures comme celles que je traverse en ce moment... où l'on souhaite... confusément... tout! et même l'impossible!... où l'on a la soif dévorante d'être emportée loin du milieu où l'on étouffe...

--Un milieu où tu étouffes!... Mais, Claude, tu as la vie utile, intelligente... et combien indépendante... Presque, je dirais trop indépendante...

Sourdement Claude jeta:

--Oui, si je n'étais qu'un cerveau, elle me suffirait sans doute... Mais je ne suis pas uniquement un cerveau...

--Tu as un coeur, oui... Peut-être, il a des exigences que toi et moi, jusqu'ici, nous ignorions... Mais tu es bien trop jeune pour craindre qu'elles ne soient pas comblées. Si c'est... pour ta souffrance!... l'amour que tu appelles, il ne viendra que trop tôt!...

--L'amour! interrompit-elle avec une sorte de violence contenue... Oh! non, Élisabeth, grâce à votre influence, je n'en ai ni le désir,... ni le goût!... Je veux me garder... pour moi-même!

--Alors, Claude, que réclame ton coeur?... De la tendresse?... J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour qu'il ne se sentît pas dénué.

Un frémissement avait passé dans la voix d'Élisabeth. Une douceur détendit, une seconde, le visage sombre de Claude.

--Oui, vous avez été, pour moi, une amie incomparable... Plus même qu'une amie!... Ce n'est pas votre faute... c'est celle de ma nature si, maintenant, la vie que je mène ne me satisfait plus... Si je me fais l'impression d'être une créature serrée dans des vêtements trop justes et qui sait qu'un mouvement un peu vif suffirait à les déchirer!

Élisabeth passa la main sur son front. Plus profond encore que de coutume, était son clair regard. Puis, lentement, elle interrogea:

--Alors, quoi?... Que veux-tu?

--Rien, je ne demande rien... Vous m'avez si bien dressée...

--Oh! dressée!...

--Mettons, élevée... que j'essaie encore de ne pas faire ces mouvements qui briseraient mon enveloppe de devoirs!... Oh! ces devoirs que je rencontre partout... toujours! que je rencontre autour de moi, devant moi, depuis ma jeunesse!... Maintenant, il me faut autre chose, il me faut plus!... Des devoirs, soit... Mais pas des devoirs seulement!!...

--Claude, tu déraisonnes!

Elle haussa les épaules.

--Peut-être!... Je vous effraie?... Moi, je ne me reconnais plus... Non seulement, il me vient l'horreur de notre vie régulièrement enserrée dans les liens que vous appelez des devoirs, mais l'horreur même de notre quartier de pauvres, des misères, des laideurs que j'y coudoie!...

--Claude, pourtant, tu les as aimés, tous ces pauvres que tu aidais à soulager...

--Je les plains, oh! de toute mon âme!... Je voudrais pouvoir secourir toutes leurs détresses... Mais je ne suis pas vous, Élisabeth... Je ne suis pas Sonia... Je me refuse à me donner à eux!... Je suis devenue furieusement égoïste... Je veux savourer ma jeunesse, ma précieuse jeunesse! qui passera si vite! Je veux, autour de moi, de l'élégance, de l'harmonie, de la beauté!...

--Claude, je ne te fais pas l'injure de supposer que c'est le spectacle des milieux de luxe où t'a conduite ta carrière, qui t'a soudain transformée ainsi...

--Peut-être plus que vous ne pouvez l'imaginer, Élisabeth, il m'a été mauvais de respirer une atmosphère où je sentais trop bien que... tout mon être se serait épanoui, comme les plantes croissent dans la lumière... sans entraves!... Certes oui, mon cerveau est libre, oh! bien libre!... à un point qui m'effraie... qui vous épouvanterait peut-être aussi, s'il vous était donné d'y lire... Mon coeur aussi est libre! Mais les circonstances font que ma vie ne l'est pas... Ah! quand je pense à tout ce que je pourrais, si je n'étais captive de ma pauvreté...

--Claude, ma petite, qui donc est jamais libre! Quelle crise traverses-tu là? Puisque ton existence ne saurait être autre, pourquoi ne l'acceptes-tu pas, bravement, telle qu'elle est et s'impose à toi?

--Il me semble que c'est ce que je fais, du moins, ce que je m'applique à faire! interrompit Claude, presque hautaine...

--Dans cette existence contre laquelle tu te révoltes, il t'est donné pourtant de mettre des jouissances d'art et de pensée, de te créer un bonheur dû à la valeur morale que tu acquiers par ton effort...

--Oh! valoir!... Je ne tiens plus à valoir. Cette vanité-là m'est devenue indifférente!

Mme Ronal ne répondit pas. Certes elle était forte durant l'épreuve; elle l'avait prouvé. Mais aux dernières paroles de Claude, à leur accent surtout, elle avait tressailli comme devant la certitude d'un danger jusqu'alors pressenti seulement...

Quel était au juste ce danger que son intuition devinait menaçant Claude? Et pouvait-elle l'écarter? protéger, même malgré elle, cette enfant qui, soudain, semblait s'abandonner?... A coup sûr, il ne fallait pas heurter sa révolte; mais se taire, observer, agir seulement si la nécessité s'en imposait...

Et elle ne releva pas l'aveu qui venait peut-être d'échapper à Claude.

L'une près de l'autre, elles demeuraient silencieuses dans le cadre de la fenêtre, enveloppées par la sérénité de la nuit limpide où se perdait la lointaine rumeur de Paris. Aucun bruit autour d'elles. Leur humble quartier dormait; les travailleurs oublieux de leur lassitude, dans la mort bienfaisante du sommeil.

Sous leur regard, le petit jardin allongeait, paisible, son unique allée, à l'ombre du lilas qui distillait sa senteur, dans l'air fraîchi. Sur le sable, des cailloux luisaient, un peu humides, dans la lueur d'argent du croissant lunaire.

Une horloge invisible sonna dix coups. Claude se dressa, tressaillante, comme une créature qui se réveille.

--Entendez-vous? Élisabeth. Il est déjà tard!... Ma chère grande amie, vous vous plaignez de mon manque de confiance... Et voyez tout ce que je viens de vous dire... bien inutilement.

--Inutilement... pourquoi?

--Parce que je vous ai, je le vois, tourmentée... Et à quoi bon!... Ce soir, j'avais sans doute les nerfs... irrités; et je leur ai dû de vous dire des choses stupides... Vous le savez bien, Élisabeth, qu'il y a des moments où je suis mauvaise!... Ne vous inquiétez pas pour moi... Du moins, pas encore!... Mon orgueil de femme est si fort!... Ah! je vous jure qu'il me garde bien!

--Oui, je le crois..., dit lentement Mme Ronal. Mais combien de temps te gardera-t-il?...

Elle leva les épaules; et l'accent indéfinissable, elle prononça:

--Toujours, j'espère... Mais, Élisabeth, parlons de choses sérieuses... Tantôt, j'ai vu Rita. Elle me propose de faire partie d'une tournée d'une dizaine de jours, très avantageuse, très brillamment composée, dans quelques grandes villes du Midi, Nîmes, Avignon, etc., où il lui a été demandé de chanter... Cela me tente beaucoup d'accepter... Mais j'ai dit à Rita que je désirais votre avis, bien entendu...

--Eh bien, demain, à tête reposée, nous étudierons la question, fit doucement Élisabeth. Ce soir, il me faut beaucoup travailler. Pourrais-tu m'aider en transcrivant ces fiches?...

--Je suis toute à vous, Élisabeth.

Et silencieuses, elles se mirent à remplir leur tâche.

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