XX
La vieille Mme de Ryeux avait écrit:
«Ma chère enfant, dimanche, Monseigneur de Bécel, notre ami, veut bien assister à la consécration de la Vierge que je viens d'offrir à l'église du bourg. Pourriez-vous jouer du violon à la grand'messe et au salut? Pour le cachet, nous nous arrangerons toujours. Si, comme je l'espère, vous consentez, arrivez donc à Chantilly dès samedi, pour dîner. Vous coucherez et profiterez ainsi un peu de la campagne. Dites au Docteur que, si elle est libre, elle me ferait bien grand plaisir en vous accompagnant.
«J'attends votre prompte réponse, ma chère petite, et vous envoie mon souvenir.
«Marquise DE RYEUX»
Entre ses doigts distraits, Claude tordait la lettre, hésitante... Non sur sa réponse, quant au concours musical qui lui était ainsi demandé, mais au sujet de l'hospitalité qui lui était offerte.
Qui trouverait-elle à la Saulaye?... Des hôtes peu distrayants, sans doute, des abbés, des vieilles dames, Monseigneur peut-être déjà... Mais ce n'était pas cette pieuse société, si peu attirante lui semblât-elle, qui rendait sa volonté indécise. C'est une autre présence qu'elle redoutait. La Saulaye était bien près de Chantilly, où Raymond de Ryeux avait son écurie de courses... Et puis, pour la cérémonie qui la préoccupait, Mme de Ryeux voudrait sûrement avoir son fils et sa belle-fille...
Alors, il était presque inévitable qu'elle le vît...
Une bouffée de sang lui empourpra les joues. Soudain, elle avait, aussi vivant que s'il se fût dressé devant elle, la vision du visage qui devenait, pour elle, une hantise, dont le regard la frôlait comme le jet d'une flamme. Et un geste de colère lui échappa.
--Ah! çà, est-ce que, maintenant, j'aurais peur de lui?... Moi!... Quelle lâcheté!
Instinctivement, elle avait rejeté en arrière sa tête volontaire; et les sourcils rapprochés, elle bravait en sa pensée, le regard audacieux:
--Je le sais bien qu'il me voudrait!... Mais moi, je ne me livrerai pas... Et il faudra que, bon gré mal gré, il s'en convainque!
Immobile, elle regardait durement son image, reflétée par la glace... Où allait-elle? Depuis quelques semaines, si forte, s'accusait en elle, cette impression que, du sommet où l'influence d'Élisabeth l'avait élevée, elle était en train de descendre un chemin... Une pente qui exerçait sur elle l'attirance du vertige... Une pente lumineuse, parfumée, au pied de laquelle, peut-être, il y avait un gouffre dont elle n'avait pas peur.
Tout à coup, voici qu'elle allait dans la vie comme une créature éblouie par le soleil, apparu soudain entre des nuées qui se sont déchirées. Derrière elle, son passé d'étudiante studieuse, éprise de beauté morale. Puis, en avant, sa carrière d'artiste où des routes nouvelles s'ouvraient, vers lesquelles bondissaient les aspirations folles qu'une rafale de tempête semblait soulever en elle. Et ces routes apparaissaient cernées de fleurs jusqu'alors inconnues à elle, dont la senteur était grisante à faire défaillir la plus forte volonté.
Maintenant, dans sa vie quotidienne, elle avait l'impression de se mouvoir avec des gestes machinaux, ceux auxquels, depuis sa jeunesse, elle avait été habituée..., sa volonté tendue pour dissimuler à tous, surtout à Élisabeth, sa faillite morale, la disparition de la vaillante Claude qu'elle avait été...
A personne au monde, encore... elle ne l'eût avouée, cette faillite...; ou n'eût permis qu'on la lui montrât... Mais avec elle-même, jamais elle ne rusait, et elle était bien trop clairvoyante pour ne pas discerner même ce qu'elle ne voulait pas préciser, peut-être par une sorte de pudeur.
Les dents serrées, elle murmura:
--Oh! c'est odieux d'être ainsi obsédée par la pensée d'un être qui vous est étranger! Qu'a-t-il donc de plus que les autres pour avoir ainsi pu arriver à me changer!...
De la Claude d'autrefois, que restait-il en elle?... Son orgueil,... comme elle l'avait dit à Élisabeth; son inflexible orgueil qui peut-être!... oui, peut-être?... l'aiderait à remonter la pente... Cet orgueil, qui impérieusement, n'admettant pas qu'elle se dérobât, lui fit envoyer une acceptation complète à l'invitation de Mme de Ryeux.
Et le mot de consentement écrit, en elle, alors, une allégresse folle s'épanouit...
Quand, huit jours plus tard, elle descendit du train à Chantilly, une voiture l'attendait devant la gare; non pas une auto. La vieille Mme de Ryeux restait fidèle aux habitudes de sa jeunesse.
La victoria partit. Au trot rapide du cheval, Claude fut emportée à travers la campagne printanière que poudrait d'or la lumière d'un couchant splendidement paisible. Et soudain, une brusque détente apaisa la fièvre qui, toute la semaine, avait brûlé ses nerfs. C'était exquis, ce silence, ce calme, cette fraîcheur autour d'elle, cette brise tiède sur son visage... Elle ne pensait plus... Pour un instant, rien n'existait plus pour elle que la sérénité de ce crépuscule de mai, que l'immensité de ce grand ciel nacré; que la verdure frissonnante de la forêt qui épandait dans l'air des senteurs de terre et de feuilles nouvelles.
Mais les tourelles de la Saulaye apparurent, brisant le charme. Claude arrivait. Qui allait-elle trouver?
La voiture roula sous les arbres de l'avenue d'entrée, fit demi-tour et vint s'arrêter au pied du large escalier qui descendait de la terrasse, allongée devant les appartements du rez-de-chaussée.
Près d'une haie d'orangers, toute seule, la vieille marquise tricotait.
Toute seule!... Une pensée jaillit dans le cerveau de Claude:
--S'il ne doit pas être là, pourquoi suis-je venue?
Tout de suite, sa volonté se raidit, imposant silence à sa pensée; d'un geste de colère contre elle-même, sa main se crispa sur son ombrelle.
Au bruit de la voiture, Mme de Ryeux avait relevé son bon visage aimable. Elle tendit ses deux mains à la jeune fille.
--Ma chère petite, que vous êtes gentille d'être venue!... Vous me faites grand plaisir. A tous mes hôtes, j'ai annoncé une belle surprise pour demain; c'est vous!...
Elle riait un peu, enchantée de son idée...
Et Claude, malgré elle, se demandait qui étaient ces hôtes?
--Vous avez eu un bon voyage?... Oui... Eh bien, maintenant, je vais vite vous faire montrer votre chambre, car nous dînons à 7 heures juste. C'est l'heure de Monseigneur, qui est arrivé tantôt...
Tout en parlant, elle avait appuyé la main sur un timbre placé près d'elle, sur la table de jardin. Une femme de chambre apparut.
--Sophie, conduisez Mlle Suzore à sa chambre. Ma petite amie, excusez-moi de ne pas le faire moi-même. Mes vieilles jambes redoutent les étages; et ma belle-fille, que j'espérais cet après-midi, n'est pas encore arrivée pour me remplacer dans mon rôle de maîtresse de maison. Son mari devait l'amener en auto. Peut-être ne viendront-ils que demain matin, pour la messe...
Une flambée rose était montée aux joues de Claude. Elle eût été seule qu'elle eût voilé son visage de ses mains, pour dissimuler cet aveu de sa faiblesse: comme elle eût voulu cacher, à son impitoyable conscience, la terrible joie qui, soudain, faisait battre son coeur à larges coups.
Heureusement, elle n'avait pas le loisir de penser. Tout juste, le temps lui était donné de revêtir sa robe blanche du soir; et elle était à peine prête, quand sonna le coup de cloche, avertisseur du dîner.
Dans le salon, la plupart des hôtes de Mme de Ryeux étaient déjà réunis, les vieilles dames prévues, ses parentes; deux d'entre elles, flanquées de leurs demoiselles de compagnie, correctes, austères et effacées; puis, trônant dans un fauteuil d'honneur, entre son grand vicaire empressé et Mme de Ryeux déférente, Monseigneur, souriant, un air d'excellent homme, en toute simplicité, pénétré de sa dignité.
A l'apparition de Claude, tous les yeux se braquèrent sur elle, surpris, curieux, plus ou moins aimables. Les douairières surtout coulèrent vers elle des regards effarés, désorientées par la vue de cette svelte créature si élégante dans sa simple robe blanche qui laissait nus le cou et les bras jusqu'au coude, dont le jeune visage, coiffé de boucles sombres, ne ressemblait à celui de personne. Le grand vicaire,--un gros blond très homme du monde,--l'enveloppa d'un coup d'oeil intéressé; et Monseigneur, d'un regard tout paternel.
Mme de Ryeux la présenta aussitôt.
--Monseigneur, voici notre jeune artiste. Demain, pour faire honneur à votre présence, elle nous donnera le régal de l'entendre aux offices.
--Tant mieux! ah! tant mieux... J'aime beaucoup la musique. Je serai charmé de vous écouter, mon enfant...
Il lui tendait la main. Elle s'inclina profondément, comme elle eût fait devant tout respectable vieillard, mais sans penser à baiser l'anneau pastoral.
Monseigneur parut un peu surpris; mais il ne dit rien et laissa lentement retomber sa main. Mme de Ryeux ne s'était pas aperçue de l'incident. Car, à ce moment même, le maître d'hôtel ouvrait à deux battants les portes de la salle à manger. En même temps, à l'autre extrémité du salon, Étienne Hugaye entrait. Claude en tressaillit d'un plaisir que jamais ne lui apportait la présence du jeune homme. Mais dans le milieu où elle se trouvait transplantée, il était pour elle le visage ami aperçu soudain par le voyageur égaré en terre étrangère.
Tout de suite, il l'aperçut; et un tel éclair illumina son regard qu'elle en fut saisie. Mais, correct, il saluait d'abord les douairières et Monseigneur dont, avec une aisance respectueuse, lui, baisa l'anneau. Et Claude, seulement alors, prit conscience de sa propre incorrection à ce sujet. Sa bouche eut un pli drôle tandis qu'elle songeait:
--Quelle mécréante, je dois paraître! Monseigneur aura été scandalisé!...
Tous les hôtes se levaient. Devant elle, apparut Hugaye, enfin libéré de ses devoirs de politesse.
--Comment, vous ici?
Elle se mit à rire.
--Vous en êtes étonné!... Moi aussi! Je représente une «surprise»!
--Une surprise?... Ah! oui, c'est vrai, en m'invitant, ma tante m'a annoncé une surprise... C'était vous!
--C'était moi!...
Mais ils furent interrompus. Étienne devait offrir son bras à l'une des vieilles dames, vu la pénurie d'hommes. Encore une fois, Mme de Ryeux déplorait le retard de son fils.
Claude avait espéré la société d'Hugaye. Mais il trônait dans les honneurs, et elle, étant donnée sa jeunesse--peut-être aussi sa simple qualité d'artiste--se trouvait flanquée des deux demoiselles de compagnie qui avaient l'abord peu aimable et semblaient la considérer avec une sourde méfiance...
Alors, résolument, elle s'enfonça dans un mutisme qui lui donnait une apparence de petite fille très bien élevée, muette devant les vieilles personnes qui ne l'invitent pas à la conversation. Elle le devina; et, de nouveau, une moue moqueuse souleva ses lèvres. Ses yeux rencontraient ceux d'Hugaye; elle lui lança un coup d'oeil de malice; et, gamine, mit un doigt sur ses lèvres, prenant un air sage.
Ce pendant quoi, sa pensée s'activait, profitant de son silence. Avec l'audacieuse indépendance de jugement qui lui était coutumière, elle se prenait à suivre le banal déroulement des propos,--d'une aimable insignifiance; se distrayant à étudier les mentalités diverses qui se révélaient avec candeur, marquées, d'ailleurs, de la commune empreinte du milieu.
A travers les vitres, d'une pureté immaculée, elle apercevait le beau parc qui s'enfonçait dans la nuit; où elle eût voulu pouvoir errer à sa fantaisie, insouciante des plats raffinés qui lui étaient présentés par les valets, gantés de blanc, dont le ministère s'accomplissait gravement, à travers la vaste salle à manger où les boiseries encadraient de précieux panneaux, oeuvre de Van Loo.
Monseigneur, lui, dégustait en connaisseur les mets que Mme de Ryeux s'était ingéniée à lui faire préparer, et elle jouissait de son succès avec une vivacité qui épanouissait sa vieille et douce figure. Tout à fait, pour le moment, elle participait à l'imperturbable optimisme de Monseigneur qui s'affirmait, une fois de plus, en sa conversation.
Tandis que tous partaient en guerre contre le gouvernement--si antireligieux!--lui estimait que, peu à peu, toutes les difficultés s'aplaniraient, et il entrevoyait l'âge d'or d'une réconciliation universelle. Les douairières ne paraissaient pas partager sa confiance, mais elles n'osaient protester, doutaient ou soupiraient tout bas; tandis que, tout haut, Étienne, d'humeur combative, remettait les choses au point, discutait les questions sociales qui lui étaient chères avec le grand vicaire. Celui-ci, évidemment, ne partageait pas les bienveillants espoirs de Monseigneur et l'écoutait pérorer avec un scepticisme indulgent.
Claude eut un imperceptible geste de surprise en l'entendant tout à coup abandonner, par une exclamation, les considérations ardues que lui infligeait Hugaye:
--Ne pensez-vous pas, mon bon ami, que nous tenons là des propos peu distrayants pour ces dames et surtout pour une jeune fille comme Mlle Suzore?...
Étienne allait répondre que de telles questions étaient bien familières à Claude; mais elle lui jeta un léger signe pour qu'il ne la fît pas sortir du personnage où il lui plaisait de s'enfermer ce soir-là; et alors, il laissa le grand vicaire, qui était mélomane, se lancer vers les sphères musicales où, résolu, il appela Claude. A un degré surprenant, il était au fait du mouvement musical contemporain; et il parut ravi que Claude, entraînée malgré elle, lui parlât des oeuvres qu'elle exécutait ou aimait, des artistes avec qui elle avait joué, des grands concerts classiques, qu'il suivait autant que possible...
Mais le dîner finissait; et Mme de Ryeux se levant, donna le signal de regagner le salon dont les portes-fenêtres étaient large ouvertes sur la terrasse.
Sans hésiter, Claude se glissa dehors, invinciblement attirée par la belle nuit lumineuse qui sentait bon le printemps.
Mais à peine elle avait fait quelques pas sur la terrasse, qu'elle s'arrêta court. Distinctement, dans le silence du soir, arrivait à elle le bruit approchant d'une auto qui roulait à toute vitesse. Entre les arbres, déjà apparaissait l'éclair des phares.
Son coeur se prit à battre à coups pressés, tandis qu'une pensée déchirait son cerveau, bizarre un peu:
--Voici ma destinée qui vient!...
Immobile, elle demeura dans l'ombre, regardant approcher l'auto qui sortait de l'avenue d'honneur, tournait et allait s'arrêter devant le perron, sur l'autre face du château.
Elle entendit le bruit des exclamations, des voix, de l'auto qui regagnait les communs; puis elle vit s'ouvrir la porte du salon où tous s'agitaient; et Charlotte de Ryeux entra la première, enveloppée encore de son cache-poussière, le voile écarté nimbant son visage à la Rubens; derrière elle, lui, incroyablement jeune vraiment, robuste, élégant, dans son allure de reître hardi aux prunelles caressantes.
Tendrement, il baisait au front sa vieille maman qui le considérait, comme toujours, avec une joie extasiée; tandis que Charlotte s'excusait de leur retard, causé par une panne qui les avait obligés à dîner à Chantilly, devant la constatation qu'ils ne pourraient être à la Saulaye pour sept heures.
Les saluts, les propos se croisaient, animaient le grand salon paisiblement endormi, un moment plus tôt. Claude entendait Mme de Ryeux insister pour faire servir aux voyageurs un petit repas qu'ils refusaient; puis tous deux disparurent afin d'enlever leurs vêtements de voiture.
Alors seulement, elle prit conscience que, de la terrasse, elle avait regardé la scène, comme elle eût assisté à quelque spectacle auquel elle était étrangère, notant avec une attention machinale les gestes, les attitudes, les paroles...
Quand Raymond et sa femme furent sortis, comme dans la reprise de la réalité, au réveil, elle se prit à murmurer:
--J'ai été folle de venir!... La sagesse, ce serait de remonter dans ma chambre sans qu'il m'ait vue, lui laissant ignorer ma présence, ce soir... Et puis, demain, garder sans cesse Hugaye près de moi.
Mais le destin ne lui permettait pas cette tardive sagesse. Étienne apparaissait au seuil d'une des portes-fenêtres et appelait:
--Claude, vous êtes là?
--Oui...
--Rentrez, vous allez avoir froid!
--Non, la nuit est délicieuse.
Elle restait appuyée contre le parapet de la terrasse, les mains pendantes dans les plis de sa robe. La brise du soir frôlait sa bouche, tout son visage, que rosait sa fièvre soudain ravivée. Il se rapprocha:
--Mme de Ryeux vous réclame. Raymond et sa femme viennent d'arriver.
Elle dit lentement.
--Je sais,... je les ai entendus...
A l'entrée du salon Mme de Ryeux insista, de sa voix fatiguée:
--Claude, ma petite, ne restez pas ainsi à l'humidité. Rentrez... Vous allez vous enrhumer!
Allons, il fallait obéir. Il ne lui était pas permis de demeurer à l'écart avec Hugaye, dont la présence l'eût protégée...
Protégée?... elle? protégée contre qui?... Voici maintenant qu'elle avait besoin d'être protégée comme une timide pensionnaire!
Son orgueil se révoltait.
Elle rentra. Les domestiques apportaient des rafraîchissements pour les de Ryeux. Les douairières échangeaient des paroles quelconques; Monseigneur somnolait un peu; le grand vicaire parcourait le journal du soir. Sous la lampe, les deux demoiselles de compagnie travaillaient, parlant à voix basse.
Claude alla s'asseoir à l'écart, devant une table; et, machinalement, se mit à feuilleter un album de gravures anciennes qu'elle ne voyait pas; car elle venait d'entendre s'ouvrir, de nouveau, la porte du salon et Mme de Ryeux s'exclamait:
--Enfin! te voilà, Raymond! Je suis bien contente!
De toute sa volonté, elle s'interdit de tourner la tête. Mais Mme de Ryeux l'appelait:
--Claude, mon enfant, pourquoi restez-vous ainsi, loin de nous? Venez donc ici, qu'on vous dise bonjour!... Je suis sûre que Raymond est enchanté de vous trouver!
O candeur maternelle!... Était-ce même seulement enchanté qu'il était?... Avant qu'elle se fût approchée, il était devant elle qui se levait lentement, repoussant l'album. Dans ses yeux, il y avait une lueur de joie presque sauvage. Lui aussi, articulait les premiers mots échappés à Étienne:
--Comment, vous! vous ici!... Il y a longtemps?
--Je suis arrivée à six heures et demie.
Brusque, il interrogea avec une sorte de violence:
--Mais comment, pourquoi êtes-vous ici? C'est exquis... et terrible!
Le dernier mot, il l'avait jeté comme pour lui-même, presque bas. Si elle l'avait entendu, elle n'en laissa rien paraître et dit négligemment:
--Je suis venue afin de jouer du violon demain aux offices. Mme votre mère m'a demandé d'arriver ce soir pour profiter un peu de la campagne.
--Ma mère aurait dû me prévenir...
Elle leva, une seconde, vers lui, des yeux interrogateurs, mais ne dit rien.
Alors, il finit:
--Me prévenir qu'elle vous invitait.
--Parce que vous ne seriez pas venu?
--Peut-être... Du moins, j'aurais dû m'abstenir... s'il me reste un atome de raison.
Il ne poursuivit pas, Charlotte à son tour entrait ennuagée de bleu tendre, et Claude se détournait pour l'aller saluer.
Elle, aussi, eut un regard stupéfait--mais peu charmé,--à la vue de la jeune fille.
--Comment, voilà Mlle Suzore?... Raymond, vous ne m'aviez rien dit de cette aubaine, qui doit vous ravir d'aise!
--Comme vous-même, Charlotte, qui appréciez autant que moi, je suis sûr, le talent de Mlle Suzore. Mais j'aurais été fort en peine de vous prévenir d'une présence que j'ignorais.
--C'est la surprise que je t'avais annoncée! expliqua la voix douce de la vieille marquise. Je savais bien que la présence de Claude te serait agréable!
--Soyez certaine, ma mère, que vous avez très bien réussi, dit Charlotte avec un éclat de son petit rire aigu. Mademoiselle Suzore, puisque vous êtes une très jeune invitée, voulez-vous m'aider a offrir les rafraîchissements?
--Bien volontiers, madame.
Docile, elle prenait les verres de sirop glacé, les tasses de chocolat, les présentant comme Charlotte, qui fut d'ailleurs, presque aussitôt, arrêtée dans ses fonctions, par Monseigneur, lequel l'invitait à s'asseoir à ses côtés.
Alors, derrière Claude, debout près de la table des rafraîchissements, la voix de Raymond de Ryeux s'éleva:
--A mon tour, mademoiselle, puis-je réclamer de votre obligeance une simple tasse de thé... comme autrefois, dans le studio. Quel bon temps c'était là!... Pourquoi est-il fini?
Claude tressaillit... Ah! oui! pourquoi était-il fini, ce temps où, si simplement, elle se plaisait avec Raymond de Ryeux!
Se raidissant, elle jeta, railleuse:
--En ce temps-là, vous ne redoutiez pas comme maintenant de me voir...
--Est-ce que je redoute cela?... Je le devrais bien, en tout cas, puisque je me rappelle une parole lue dans ma jeunesse: «Celui qui aime le danger y périra.»
Elle haussa les épaules, tout en versant le thé dans la tasse, comme jadis...
--Je ne sais quel danger vous craignez de courir!... Mais j'imaginais que, comme moi, vous jugiez que c'est justement le danger qui donne de la saveur à la vie... Le danger bravé et vaincu!... Connaissez-vous un plaisir qui vaille celui-là?
--Vaincu?... Et si le danger est vainqueur? Vous vous croirez donc, toujours--naïvement--assurée de triompher?...
--Bien entendu... du moment que je veux triompher!
Obscurément, en lui, bondit une rage contre cette impossibilité qu'il avait de la saisir, de la vaincre, elle... De tenir, défaillante entre ses bras, cette orgueilleuse, de voir ces lèvres savoureuses, si jalousement gardées, s'entr'ouvrir frémissantes sous les baisers et les mots d'amour...
Il se pencha vers elle un peu:
--Quelle confiance vous avez en votre volonté! Que savez-vous, si même, malgré vous... vous ne connaîtrez pas aussi, à votre tour, ces heures où la tentation gronde si âpre, si enivrante que l'unique volonté qui demeure dans l'être, c'est de s'y abandonner, les yeux clos, épouvanté et extasié.
Lentement, elle tourmentait la cuiller dans son verre d'eau glacée, la tête un peu inclinée; et il ne rencontrait pas son regard, puisqu'il ne voyait que le profil perdu qui était grave et surtout la nuque où, sous la lumière d'une lampe, les cheveux semblaient poudrés d'or. La lumière frôlait le bras nu, les doigts, et il eut l'impression qu'un frémissement les faisait trembler un peu...
Sans relever la tête, elle dit d'un bizarre accent, tout à la fois léger, ironique et vibrant:
--En effet, je ne sais rien de ce que vous dites!... Qui peut, en effet, répondre de l'avenir?... Mais je verrai bien... quand il sera temps!
Hugaye se rapprochait. Aussitôt, changeant de temps, il interrogea:
--C'est la première fois, je crois, que vous venez à la Saulaye?... Vous plaît-elle?
--Infiniment!... Mon arrivée, au crépuscule, a été... adorable!
--Eh bien, si vous le permettez, demain je vous montrerai des coins de forêt, tout proches, qui feront votre joie...
--Demain?... Mais je ne sais trop si je m'appartiendrai demain...
--Bien entendu, oui... Je suppose que vous n'allez pas, sans interruption, enchanter de musique, Monseigneur. Entre messe et vêpres, vous serez à vous et... à nous! Et dès ce soir... Est-ce que je puis vous faire une confession?
--Dites...
--Savez-vous que rien que de vous voir, j'ai été saisi de la tentation folle de...
--De?...
Les yeux sombres interrogeaient.
--De faire un instant de la musique avec vous ce soir, puisque demain, vous n'êtes pas sûre de votre liberté. Je vous en supplie, ne dites pas non! Jouons quelque chose... Il y a si longtemps que je n'ai pas eu cette joie!... Un siècle!
La voix avait une douceur ardente; et elle sentait combien de tout son être, il désirait la jouissance qu'il réclamait... Et voici que tout à coup, en elle aussi, montait l'aveugle souhait de ressusciter les minutes du passé...
Hésitante, elle dit:
--Mais personne ne demande que nous fassions de la musique... Nous serions très indiscrets en nous imposant ainsi.
--Oh! sûrement non!
Une allégresse triomphante flambait dans ses prunelles, et avant qu'elle eût pu se défendre, tout haut, il s'exclamait:
--Ma mère, j'ai bien grande envie de jouer un instant avec Mlle Suzore... Voulez-vous me le permettre?
Plus vivement que tous, oublieux du décorum, le grand vicaire s'écriait déjà tout le premier:
--Oh! monsieur de Ryeux, quelle heureuse idée vous avez là!
Tous plus ou moins insistaient. Claude était vaincue; mais elle objecta:
--Nous n'avons pas de musique...
--Qu'est-ce que cela fait? Vous et moi, nous savons par coeur l'Aria et l'Humoresque. Nous les avons si souvent joués ensemble cet hiver...
--Cet hiver, oui... Mais depuis... Ça va aller très mal...
--Oh! que non! Je suis sûr de vous... Et de moi-même, puisque je joue avec vous...
--Alors... soit... Courons la chance!
Le violon de Claude avait été apporté. Raymond préluda. Sur les cordes, l'archet vibra en un beau son, large et grave.
Et, instantanément, de par la puissance magique de l'harmonie, ils furent seuls, comme aux heures de l'hiver enfui, oublieux des présences étrangères, emportés par le souffle de l'art et de la passion qui, soudain, les enveloppait, pénétrant tout leur être.
Quand ils se turent, la même lueur flambait dans leurs prunelles, invinciblement attirées l'une par l'autre. Des applaudissements les remerciaient; ceux du grand vicaire, enthousiastes; et Monseigneur s'exclamait paternellement:
--Quel beau talent vous avez, mon enfant. Vous ne sauriez assez en remercier le Seigneur!
--Peut-être est-ce de ma part un jugement téméraire?... mais je ne suis pas sûre que Mlle Suzore le fasse très souvent! jeta la voix haute de Charlotte de Ryeux, avec un petit rire mordant. Mes félicitations, Raymond, vous accompagnez comme un professionnel! Vraiment, vous pourriez partir en tournée avec Mlle Suzore!... Vous seriez de force!
--Vous entendez? mademoiselle, fit Raymond impassible.
--Mme de Ryeux a raison. Vous seriez de force, approuva Claude, aussi calme que lui devant l'attaque dont elle riait. Mais ni vous ni moi ne faisons de tournée...
Charlotte ne répondit rien. Si les regards eussent suffi, elle eût pulvérisé ces deux êtres dont le talent et le succès l'exaspéraient. Dix heures et demie sonnaient. La vieille Mme de Ryeux aimait à se coucher de bonne heure. Elle donna le signal de la séparation du soir; et ce fut le petit brouhaha des bonsoirs échangés, des pas sur les dalles du vestibule, les marches de l'escalier; des portes qui se fermaient.
Claude laissa retomber la sienne et, d'un geste rapide, elle éteignit la lampe électrique qui brûlait sur la cheminée. En ce moment, la lumière lui était odieuse, mais elle écarta les persiennes closes; et son regard chercha le large ciel paisible, comme son visage souhaitait la fraîcheur de la nuit à laquelle, machinalement, elle offrait sa main que semblait encore brûler le baiser correct de Raymond de Ryeux, donné devant tous.
Une indéfinissable senteur de lilas et de feuille émanait de la brise tiède qui frôlait sa bouche.
Des minutes coulèrent dont elle n'avait pas conscience. Debout devant la fenêtre, elle regardait le grand parc sombre où le clair de lune découpait des allées sablées d'argent...
Mais avec un geste de révolte, elle se retourna soudain:
--Allons, pas de rêvasseries stupides! Il faut dormir... Demain, à cette heure, je serai chez moi dont je n'aurais pas dû sortir!
Une seconde, machinalement, elle regarda, autour d'elle, dans la pénombre, la jolie chambre, élégante et confortable, le lit préparé, les fleurs qui embaumaient la cheminée. Puis, rabattant les persiennes, cette fois, elle chercha la lumière; et ne voulut plus penser qu'à se dévêtir.