‹ Le chemin qui descendChapitre 8 sur 24 · VIII

VIII

Il pleuvait.

Sous le péristyle du Châtelet, Claude s'arrêta, avec une imperceptible moue, regardant la course mouillée des passants qui circulaient sous l'averse diluvienne, dans la maussade clarté de ce jour de novembre, trempé de brume et d'eau.

Elle sortait de la répétition du concert dominical où elle avait voulu entendre une oeuvre qu'elle aimait; et aussi, se rendre compte, à nouveau, des sonorités de la salle où elle devait jouer pour la première fois au début de l'hiver. Son maître, après l'avoir sévèrement écartée des grandes exhibitions, jugeait maintenant son talent assez sûr pour qu'elle pût l'offrir au jugement d'un public de vrais connaisseurs.

L'esprit tout vibrant encore de l'ardente étude qu'elle venait de lui imposer, elle demeurait sur le seuil du théâtre, immobile et distraite, ne sentant même pas la poussière d'eau dont le vent lui poudrait le visage, indifférente au flot que le théâtre déversait autour d'elle.

Mais une exclamation la rappela brusquement à elle-même.

--Oh! Mlle Suzore!

Elle se retourna. A ses côtés, la saluant, il y avait le comte de Ryeux qui, lui aussi, sortait du théâtre.

Instantanément, en son souvenir, ressuscita le plaisir qu'elle avait goûté dans sa course en auto. Il lui tendait la main; de bonne grâce, elle donna la sienne et dit alertement:

--Bonjour!... Il fait moins beau qu'à Jobourg!... Vous venez d'écouter la répétition?

--Oui, je suis abonné. Vous aussi?

--Moi? Je viens aussi d'écouter; mais je ne suis pas abonnée.

--Vous n'aimez pas les séances régulières? C'est vrai, vous avez l'humeur fantasque!...

Elle se mit à rire:

--Vous n'en savez rien!... Si, j'aime toujours les répétitions de Colonne... Mais hélas! mes finances ne me permettent pas le luxe de l'abonnement. De temps à autre seulement, je m'offre de ces petites fêtes!

Il retrouvait tout de suite, à la regarder, la même jouissance qu'il avait éprouvée, là-bas, à Landemer... Plus que jamais, son visage avait un charme irritant d'androgyne, sous la toque de fourrure--pareille à celle de quelque jeune garçon--qui, à peine, laissait sortir l'extrémité des boucles sur la tempe. Mais, aussi, elle avait ses yeux et ses lèvres de femme. Elle était de celles qui sont assez jeunes pour supporter la pleine lumière de midi. Et Raymond de Ryeux, le connaisseur, qui, tout de suite, avait noté qu'elle était chaussée et gantée de façon impeccable, pensa, avec une insolence paisible:

--Quel beau fruit d'amour va être cette gamine, quand elle aura été mise en goût!

Cependant, tout haut, il continuait, pour la retenir, car il devinait très bien qu'elle était posée sur ce péristyle comme une mouette prête à prendre son vol:

--Alors, maintenant, vous êtes réhabituée à Paris? Vous vous passez bien de Jobourg?

Elle inclina la tête.

--Oui! je trouve que Paris a du bon aussi. Et puis, d'ailleurs, j'ai tant à faire que je ne trouverais guère de loisirs pour regretter Landemer. Peu à peu, j'oublie la vagabonde ravie que j'ai été là-bas... et je rentre dans le rang des utilités.

Il l'examinait curieusement:

--Vous faites beaucoup de violon?

--Oui, et je viens d'avoir un concert à Rouen. Je suis prise aussi par le dispensaire; j'ai mes cours de la Sorbonne, le théâtre, les livres... Cela vous paraît-il suffisant?

--Cela me paraît... écrasant! Et elle vous amuse, cette existence?

--Non, elle ne m'amuse pas, elle m'intéresse.

--Sincèrement? interrogea-t-il avec une impérieuse hardiesse que corrigeait le sourire charmeur.

--Naturellement... Sinon, pourquoi la ferais-je ainsi?

--Pour... vous donner le change sur vos vrais désirs... par devoir... par nécessité...

Elle mit ses larges prunelles dans celles de Raymond.

--Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je ne fais jamais les choses que quand il me plaît, pour une raison ou une autre. Mais qu'allons-nous chercher là?... Au revoir, je me sauve déjeuner... Élisabeth va m'attendre...

--Partir sous cette averse?... Vous serez trempée! J'ai l'auto. Elle va vous reconduire.

--Certes non!... Qu'est-ce que cela me fait, la pluie?... J'ai une veste et une toque de fourrure, un parapluie. Je ne crains rien.

Une impatience l'irrita de n'avoir aucun droit de la retenir. Cette singulière petite fille l'avait étrangement intéressé pendant le pittoresque après-midi qu'ils avaient, à l'improviste, passé ensemble.

Et l'impression, affaiblie par l'usure des jours, renaissait tout de suite, aussi forte. Cette Claude Suzore ressemblait si peu aux femmes--de tout genre...--qu'il avait coutume de fréquenter; avec sa franche et fière liberté d'allures, son absence totale de coquetterie, son évidente et orgueilleuse indifférence pour l'homme qui paraissait--à l'heure présente--sans prise sur elle... Et, pourtant,--il s'y connaissait!...--elle était sûrement une passionnée. Très jeune et déjà si vraiment femme!... Et avec cela, pire que jolie, d'une originalité troublante qui agissait sur lui comme la senteur grisante d'un parfum violent et inconnu.

L'idée qu'il n'avait aucune chance de la revoir bientôt, ni beaucoup, avivait en lui un obscur désir. Profitant de ce que l'averse ruisselait de façon à la retenir, bon gré mal gré, quelques minutes encore, il interrogea:

--Avez-vous des concerts en vue?

Un éclair de malice flamba dans les prunelles sombres.

--Oui, j'en ai un prochain... Au Cercle ouvrier de Charonne.

--Oh!... quel public vous allez trouver là!

--Un excellent public... Ce n'est pas la première fois que je l'expérimente... Infiniment meilleur que le public des belles dames et des beaux messieurs blasés... si souvent inintelligents!

--Merci bien!

--Remerciement très inutile...

--Est-ce qu'on peut aller vous entendre à Charonne?

--Oh! oui, bien sûr!... L'entrée est libre, même pour les auditeurs chics!

--C'est quand?...

--Je ne sais encore la date exacte. Mais vous pourrez la demander à votre cousin, Étienne Hugaye. C'est lui qui organise le concert.

--Ah!... Vous voyez souvent Hugaye?

--Oui... Il s'intéresse à beaucoup de nos oeuvres.

--Je regrette bien de n'être pas comme lui!

Elle eut son petit rire moqueur.

--Oh! je ne vous vois pas du tout dans son personnage!

--Vous me voyez mieux dans un salon, avec les gens «inintelligents», remplissant mon rôle d'inutilité?... Que vous êtes dure!...

Elle allait riposter. Il l'arrêta avec une malice gamine:

--Non, ne protestez pas! Ne faites pas la «dame polie»... Vous ne seriez plus vous! Dites-moi, jouez-vous beaucoup dans le monde?

--La saison n'est pas encore commencée. Mais je pense avoir des «thés» réguliers... Je suis déjà en «négociations».

Dans sa pensée, une exclamation avait jailli: «Si vous connaissez des amateurs, recommandez-moi!» Pourtant, elle se tut.

Elle avait le besoin instinctif de ne pas devenir l'obligée de ce beau monsieur qui n'avait pour occupation que le souci de ses chevaux. Il lui eût été très déplaisant de devoir quelque chose à sa protection.

Interrogateur, il répéta:

--Des thés?...

--Oui, des thés où je vais me faire entendre... Et puis des soirées...

--Est-ce que?...

Il s'interrompit, vaguement embarrassé:

--Est-ce qu'il vous serait agréable que je parle de vous... de votre talent... dans nos relations?...

--Agréable... non, fit-elle avec sa sincérité hautaine. Utile... oui, peut-être, à l'occasion. On n'est jamais trop connue quand on veut arriver. Et je me sens furieusement avide de mordre au succès--puisque les gens compétents affirment que je puis réussir.

--Pourquoi si avide?

De nouveau, elle rit:

--Décidément vous êtes aussi curieux à Paris qu'à Jobourg... Pourquoi?... Parce que j'imagine que le succès me donnera l'indépendance matérielle qui m'est nécessaire pour savourer la vie.

--Savourer la vie!... La vie?... Un fruit insipide.

Elle haussa les épaules, avec un petit rire de pitié:

--Quand on s'y prend mal pour en extraire tous les sucs et les goûter!

--Les goûter!... Il faut être jeune comme vous pour avoir une pareille idée!

--Une pouponne, quoi! A Jobourg, vous m'avez déjà dit quelque chose comme cela!

Il glissa drôlement:

--Vous trouvez que je radote? C'est que quand je vous vois et vous entends, je me produis l'effet de quelque Mathusalem qui n'a plus qu'à regarder derrière lui.

La bouche moqueuse, elle jeta:

--Cela ne sert à rien. C'est du temps gaspillé bien inutilement. Je me suis souvent entendu répéter qu'il était excellent d'avoir à gagner sa vie. Je commence à croire que c'est la vérité vraie.

--Hum... Ce serait une question à discuter! Ici nous sommes très mal pour le faire. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver un meilleur endroit?... Me permettez-vous une visite?

Elle secoua négativement la tête.

--Je n'ai pas de jour... ni de temps à perdre... Adieu. Cette fois, je me sauve; tant pis pour l'averse et pour moi.

Sans même lui tendre la main, occupée déjà à ouvrir son parapluie, elle se détournait avec un fugitif sourire de congé; et dans le regard dont elle l'effleurait, il y avait une si complète indifférence, qu'une sorte de colère rageuse bondit en lui contre l'orgueilleuse créature qui, distillant un charme grisant, prétendait demeurer insouciante et libre devant l'homme qu'elle dédaignait.

Ah! comme elle méritait, d'être vaincue!... Et que ce serait là une partie séduisante à gagner...

Page 1