‹ Le chemin qui descendChapitre 9 sur 24 · IX

IX

Une semaine plus tard, comme Claude rentrait, à l'heure du dîner, Mme Ronal, qui écrivait dans son cabinet, l'appela, entendant son pas.

--Veux-tu entrer, une seconde?... mon petit. J'aurais un mot à te dire.

La porte s'ouvrit et Claude, sa boîte de violon en main, apparut le visage soudain rosé par la chaleur de la maison, après la glaciale morsure de la bise qui soufflait dehors. Affectueusement, elle se pencha vers son amie dont elle caressa les cheveux:

--Qu'y a-t-il? Élisabeth... Vous désirez me parler?

--Oui... Tantôt, j'ai reçu un billet qui te concerne.

--Qui me concerne?... un billet?... De quoi donc s'agit-il?

--Voici...

Élisabeth prit une lettre posée sur son bureau.

--... La vieille marquise de Ryeux m'a écrit, pour me demander, de la part de sa belle-fille, si tu pourrais, cet hiver, venir te faire entendre à ses réceptions de quinzaine, où elle désire offrir de la musique à ses visiteurs.

Les sourcils de Claude s'étaient un peu rapprochés et le visage devenait dur...

Les mains croisées derrière le dos, elle écoutait:

--Mais cette Mme de Ryeux ne me connaît pas du tout, et elle ignore si j'ai, ou non, du talent.

--Sa belle-mère lui aura parlé de toi. Ne jouais-tu pas à l'église cet été?

--Oui, je jouais...

Elle s'arrêta. La vieille marquise n'était pas seule à l'avoir entendue. Instantanément, dans son cerveau, se dressait le masque hardi de Raymond de Ryeux, avec ses yeux caressants et volontaires. Lui aussi l'avait écoutée.

Une sorte de révolte se cabra en elle. Encore une fois, l'impression l'étreignait qu'elle ne voulait rien devoir à cet homme si courtois, en apparence. Mais la vie, librement observée, avait fait d'elle une fille avertie. Et elle comprenait très bien pourquoi il avait cette façon de la regarder, qui tout ensemble l'amusait et l'irritait, ainsi qu'une proie digne de lui.

D'une impulsion irraisonnée, elle prononça, la voix un peu brève:

--Ah! Élisabeth, refusez, je vous en prie. Il me serait désagréable d'aller jouer dans ce milieu!

Une surprise passa dans les yeux clairs d'Élisabeth.

--Refuser?... pourquoi?... Ces auditions seraient utiles à ta carrière. Si tu as des raisons pour penser le contraire, dis-les-moi... Nous verrons ensemble, s'il faut ou non les écarter...

C'était vrai... Pourquoi refuser?... après tout... Que lui importait l'équivoque attention d'un homme qui ne comptait pas pour elle, n'ayant d'autre supériorité que celle de sa fortune.

Et pourtant, elle dit, l'accent presque impatient:

--Je n'ai pas de raison précise...

--Alors, je ne comprends pas, fit Élisabeth, l'enveloppant de son regard profond. Les de Ryeux occupent dans le monde une situation qui leur permet de t'être très utiles. Nous connaissons, toi et moi, la vieille marquise. Ils viennent à toi... Je ne vois pas pour quel motif tu refuserais d'entrer avec eux en relations; surtout en des conditions qui peuvent rendre vos rapports très limités, puisque tu irais chez eux en artiste.

Évidemment, Élisabeth, ignorant la cour discrète de Raymond de Ryeux, ne pouvait parler d'autre façon. Fallait-il la lui révéler?... Mais c'était attacher de l'importance à un détail qui n'en avait pas... Tout de suite, d'ailleurs, Claude s'était ressaisie, mécontente contre elle-même d'avoir obéi à de frivoles impressions: la crainte de sembler répondre au désir insolent de M. de Ryeux; l'obscur déplaisir d'aller chez lui en artiste payée pour distraire ses invités, ce qui établissait leur inégalité sociale. Et cette fois, sans hésiter plus, elle dit:

--Vous avez raison, Élisabeth... J'étais stupide!... Alors, que dois-je faire?

--Aller voir Mme Raymond de Ryeux pour t'entendre avec elle. Tiens, voici la lettre de sa belle-mère. Les heures sont indiquées où tu pourras la trouver... Et puis, maintenant, ma petite, laisse-moi, car j'ai encore beaucoup à travailler avant le dîner; et ce soir, j'ai quelques visites. Il y a deux petits qui me préoccupent.

--Élisabeth, vous êtes incorrigible! Vous gaspillez votre santé!... Vous savez que vous avez l'air très fatiguée.

--Non, pas très... Un peu, seulement peut-être parce que j'ai eu fort à faire tantôt... Mais, en ce moment, je me repose, tu vois bien...

--Oui, en faisant travailler votre cerveau. Élisabeth, reposez-vous, pour de vrai, en lisant quelque chose que vous aimez... Voulez-vous que je vous fasse un peu de musique?

Mme Ronal sourit:

--Ne me tente pas! petite fille... et laisse-moi écrire. Elle a bien marché, la séance de violon, tantôt?

--Oui, pas mal...

--Bon! embrasse-moi... et sauve-toi!

Claude se pencha, mit un baiser sur le front de la jeune femme et sortit.

Machinalement, dans sa chambre, elle tourna le commutateur, et la clarté jaillit dans la petite pièce, erra sur les murs où la blancheur du ripolin s'égayait des panneaux d'une toile persane, à grandes fleurs bizarres--que Claude elle-même avait tendus,--caressa le lit étroit, les quelques belles gravures attachées entre les panneaux; la table chargée de livres où, près de la lampe, dans une simple jatte de cristal, trempaient de larges violettes dont la senteur imprégnait l'air.

Mais Claude, en cette minute, n'apercevait rien du décor familier qui, cependant, lui était cher. Debout, devant la table à écrire, elle n'y voyait pas les feuillets où, avant de sortir, elle avait résumé quelques-unes des idées entendues le matin, à son cours de philosophie de la Sorbonne. Tout haut, elle interrogeait, obéissant à une vieille habitude:

--Claude, ma chère, qu'est-ce donc qui vous a pris de regimber devant une telle proposition? Demain, vous irez voir cette jeune Mme de Ryeux; et vous vous distrairez à comprendre pourquoi elle ne sait pas rendre fidèle, son grand diable de mari. Mais après tout, est-ce demain que je suis attendue?

Elle prit le billet et lut les quelques lignes où, très aimablement, la vieille dame célébrait son talent, en phrases admiratives, un peu naïves. L'entrevue pressait, car Mme Raymond de Ryeux commençait, en décembre, ses quatre à sept, et tenait à s'entendre le plus tôt possible avec l'artiste.

--- Donc, demain sera très bien! conclut tranquillement Claude. Maintenant ne pensons plus à cette frivole histoire et travaillons.

Rejetant sur son lit, manteau et chapeau, elle s'assit devant la table, la lampe allumée; et tout en respirant le parfum d'une violette tombée de la coupe, elle se mit à relire les lignes écrites sur le cahier de notes:

«Notre perfectionnement appartient à notre volonté qui doit dominer les élans de notre inconscient, les forces, les influences du monde extérieur, les phénomènes occultes que la nature élabore sans cesse, dans les cellules de notre être. Si notre volonté est fragile, il faut la fortifier, afin qu'elle devienne l'outil inflexible et sûr de notre pensée. Nous pouvons et nous devons l'entraîner à lui obéir. C'est pourquoi l'on a justement dit que: «Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement.»

A demi-voix, Claude répéta lentement:

«Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement... Si ma volonté est fragile, je puis l'entraîner à obéir...» Le puis-je vraiment?

Un étrange sourire, un peu amer, errait sur sa bouche.

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