‹ Le Choc des racesChapitre 1 sur 24 · 01

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Je me trouvais, un jour, devant un guichet de la London Bank, attendant que le caissier appelât le numéro de ma fiche de paiement, quand j’aperçus un courtier de mes amis qui somnolait, assis sur un banc, dans le fond du hall d’entrée ; j’allai vers lui, heureux de l’occasion qui s’offrait de tromper l’ennui d’une fastidieuse attente par quelques minutes de causerie avec un camarade.

Nous nous mîmes à détailler divers types qui attendaient, eux aussi, ou qui entraient et sortaient avec cette hâte caractéristique des gens occupés aux affaires d’argent. Mon ami, fréquentant beaucoup les banques, connaissait bon nombre de ces gens et me raconta un tas d’histoires curieuses sur les uns et les autres. À ce moment, entra dans le hall un homme âgé, l’air très distingué :

— « Et ce vieillard, qui est-ce ? » demandai-je.

— « Oh, celui-là, c’est un type extraordinaire ; c’est le professeur Benson. Tu n’en as jamais entendu parler ? »

— « Benson ! ce nom m’est totalement inconnu ».

— « Eh bien, le professeur Benson est un homme mystérieux qui passe sa vie au fond d’un laboratoire, probablement à la recherche de la pierre philosophale. Très calé en sciences naturelles et, chose à mon avis, bien plus importante, en finances ; il est si calé qu’il ne perd jamais un sou. Je suis lié avec tous les jeunes gens chargés du service du change et j’ai appris par eux des choses étonnantes sur cet individu. Benson joue sur le change avec une telle certitude que jamais il ne perd ».

— « La veine ! »

— « Ce n’est pas précisément la veine. La veine est caractérisée par une série de passes heureuses, par une moyenne plus forte de gains que de pertes. Mais, lui, il ne perd jamais ».

— « Est-ce possible ? »

— « C’est plus fort que possible : c’est un fait. Benson doit posséder aujourd’hui une énorme fortune. Il paraît qu’il habite une espèce de château étrange du côté de Fribourg ; mais il n’a aucune relation mondaine ; il n’a pas d’amis ; personne n’a jamais franchi le seuil de sa maison où il vit avec sa fille, servi, dit-on, par des domestiques muets. Tu sais qu’après la guerre, le monde entier spécula sur le mark allemand… »

— « Si je le sais !… J’ai été victime de cette opération ».

— « Eh bien, le monde entier perdit… sauf Benson ».

— « C’est absurde… Alors, il fabriquait les marks qu’il vendait ».

— « Pas du tout ; il achetait et revendait du mark déjà fabriqué. Le mark, peut-être t’en souviens-tu, eut à un certain moment, une poussée de hausse. Les spéculateurs reprirent espoir ; le mouvement d’achat fut formidable. Benson, lui, vendit à ce moment-là ; immédiatement après, le mark se mit à dégringoler jusqu’à zéro pour ne plus jamais se relever ».

— « Il vendit donc au moment opportun, comme quelqu’un qui connaissait le moment exact où il fallait vendre ? ».

— « C’est ça. Il gagne tout ce qu’il veut, ce satané petit bonhomme !… »

— « Et que peut-il faire de toute cette galette ? »

— « Je l’ignore ; il ne vit même pas de la vie de nos gros richards, ne reçoit jamais ; on ne dit pas qu’il y ait de femmes dans sa vie… le professeur Benson est positivement un mystère, et il me fait l’effet d’un magicien qui verrait au travers du futur ».

Je me mis à rire de l’expression de mon ami et, tel qu’un philosophe de quatre sous, je murmurai d’un air entendu :

— « Comment pourrait-il voir à travers ce qui n’existe pas ? Le futur n’existe pas… »

Le courtier me répondit d’une phrase qui m’étonne encore aujourd’hui quand je me la rappelle :

— « Il n’existe pas, mais il va exister, nécessairement ; deux plus deux, c’est le présent, mais, la somme : quatre, c’est le futur. Ainsi… »

— « Vingt-deux ! » cria une voix au guichet.

C’était mon numéro.

J’encaissai mon argent et me replongeai dans le tourbillon de la rue où s’effaça bien vite de mon cerveau l’impression du professeur Benson et de ce que mon ami m’en avait dit.

Mais la vie est pleine de traverses imprévues et, un beau jour quel fut l’homme que je vis devant moi au sortir d’un sommeil léthargique : le professeur Benson.

Mais n’anticipons pas sur les événements, comme dit l’autre et, avant d’aller plus loin, permettez-moi de vous parler un peu de ma personne.

Pour tout le monde, j’étais un pauvre diable, excepté pour moi-même ; je me considérais comme le centre de l’univers : « je pense, donc je suis », me disais-je à moi-même, répétant ainsi le mot de certain philosophe. Je vivais de mon travail dont je ne retirais pas le revenu intégral mais une petite somme d’argent, grâce à quoi je payais ma chambre, ma pension et les vêtements que j’avais sur le dos. Ceux qui, à proprement parler, jouissaient du fruit de mon labeur étaient les associés de la firme Sa, Pato et C, gras et solides négociants qui prenaient un air aimable, une fois l’an, pour m’offrir une petite gratification ; c’est elle qui constituait mon bénéfice.

Nous avons tous un idéal dans la vie ; moi je rêvais… d’un automobile. Mon Dieu ! En ai-je passé des nuits à y penser ; je me voyais au volant, le regard fixé sur l’avant, faisant, à coup de klaxon, s’écarter de mon passage les pauvres piétons effrayés. Ce rêve hantait mon imagination.

Mon travail, à la maison de commerce était uniquement un travail en ville ; il consistait en encaissements, paiements, courses de tous genres, je pouvais donc dire que j’habitais la rue ; le monde, pour moi, n’était pas autre chose qu’une vaste rue faisant une infinité de voltes autour du monde. Or, à force de fréquenter la rue, j’avais divisé l’humanité en deux classes : celle des piétons, et celle des « roulants » ainsi que je nommais les hommes au-dessus du commun, qui circulaient sur quatre pneus. La classe des piétons où j’étais né et dans laquelle j’avais vécu vingt-six ans, était composée d’individus inquiets, possesseurs de peu de fortune, forcés d’user leurs semelles, de suer à grosses gouttes les jours de grosse chaleur, d’être trempés les jours de pluie, et obligés de faire des prodiges pour n’être pas écrabouillés par les « roulants » impassibles et orgueilleux, ces hommes supérieurs qui ignorent la marche et glissent rapides.

Je rêvais donc de changer de classe et, à mon tour, de forcer les piétons à m’ouvrir un passage sous peine d’être broyés. Ce fut donc, avec la plus folle joie que j’entrai un jour au garage de mon quartier et que j’achetai la machine qui devait modifier ma situation sociale : une Ford.

Les conséquences de mon achat furent décisives et influèrent sur ma vie. Quand ils me virent arriver à leur bureau en faisant sonner ma trompe, mes patrons ouvrirent la plus grande bouche que je leur aie jamais vu ouvrir ; ils hésitèrent un moment entre : me mettre à la porte ou doubler mon salaire. Finalement, ils optèrent pour ce dernier parti dès que je leur eus prouvé que le fait d’avoir un employé possédant une auto à lui ferait rejaillir sur leur maison un lustre considérable. Tout aurait donc été pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si je n’avais été possédé de la manie furieuse de faire de l’auto pour épater les piétons. La passion de la vitesse naquit en moi.

Vers ce moment, un de mes patrons me chargea de liquider personnellement une affaire avec un client qui habitait près de Fribourg.

Je pris une bonne provision d’essence et me lançai comme un fou à travers des pistes de bestiaux où, je le crois, jamais auto ne s’était aventurée. J’eus à subir de nombreux contretemps pendant ce chemin de Damas, mais, malgré tout, le voyage se serait parfaitement terminé si la route infâme n’avait subitement débouché sur une route excellente, nouvellement refaite et en aussi bon état qu’une piste de course. À peine me vis-je sur ce septième ciel de macadam que je mis pleins gaz et je me consolai de la lenteur dont j’avais dû me contenter jusque là, par une course folle à soixante à l’heure, le maximum que me permit ma petite Ford.

La région que je traversais était d’une merveilleuse beauté : au loin, des montagnes bleuâtres, murailles de saphir, soutenaient un ciel de cobalt ; la lumière était d’une limpidité absolue ; le paysage vibrait de netteté. Désaccoutumé, comme je l’étais, des magnifiques tableaux de la nature, je m’absorbais à la nouveauté du spectacle quand…

Patatras catastrophe !!…

Quand, après un long sommeil, je me réveillai, je me trouvais dans une chambre inconnue et j’avais en face de moi… le vieux joueur sur le change que j’avais vu à la banque : le professeur Benson.

Ma surprise fut grande et elle l’eût été davantage encore si une violente douleur dont je souffrais au bras droit ne m’avait empêché de penser à autre chose.

— « Où suis-je », murmurai-je en regardant avec stupéfaction le professeur Benson.

— « Chez moi », me répondit-il. Un de mes hommes vous a ramassé sans connaissance au fond d’un fossé, à côté d’une Ford en miettes ».

— « Malheureux que je suis, en miettes ! » me mis-je à gémir.

La douleur de mon bras blessé était grande, mais ma douleur morale était plus grande encore. Je crois que si j’avais eu le choir entre la perte de ma voiture et celle de mon bras, je n’eusse pas hésité, tant j’avais eu de peine à acheter mon auto…

En outre, étant donnée la tournure d’esprit de mes patrons, je prévoyais qu’ils réduiraient mes appointements et que je serais obligé de recommencer à travailler pour eux comme autrefois.

Cette affreuse perspective ensevelit mon âme sous des voiles de crêpe. Je ne pouvais pas me faire à ce désastre et je me mis à délirer. J’appris plus tard, par le professeur Benson, qu’une unique obsession se faisait jour au travers de mon délire : mon désespoir d’être forcé de retomber dans la misérable classe des piétons.

Mais, tout passe : la douleur de mon bras s’atténua ainsi que ma douleur morale, si bien que je pus quitter mon lit au bout de quinze ou vingt jours.

Je vis alors se dessiner en face de moi une terrible perspective : j’allais être bientôt guéri et comme il n’y avait aucune raison que je reste dans cette maison étrangère, force me serait de revenir à la ville ; mais comme je ne me sentais aucune envie de me présenter, à pied, à Sa, Pato et C, vexé, résigné à subir leurs ironies et à la logique réduction de mon salaire, je me décidai à changer de vie. Quand le professeur Benson entra dans ma chambre, le lendemain matin, je m’ouvris à lui de mon projet :

— « Je ne sais, Monsieur, comment vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi. »

— « Je n’ai fait que mon devoir », répondit le vieillard avec simplicité.

— « Vous m’avez sauvé la vie, Professeur, sans votre précieuse assistance, il est probable que je volerais en ce moment vers l’autre monde. Ma gratitude est grande, mais elle serait infinie si vous pouviez m’aider à résoudre un problème très difficile que je vois se dresser devant moi. »

— « Dites-moi ce dont il s’agit. J’en ai déjà résolu quelques-uns considérés jusqu’à présent comme insolubles et il me serait agréable d’en résoudre un de plus. »

Encouragé par la bonhomie du vieux, je lui ouvris mon cœur : je lui contai la médiocrité de ma vie, mes efforts pour réussir à amasser le modeste pécule que j’avais englouti dans mon automobile, la transformation que les quatre roues avaient opérée dans ma mentalité et l’horreur avec laquelle je considérais mon retour obligatoire au pédestrianisme.

— « Vous êtes très riche, Monsieur le Professeur, et, à ce que je vois, vous possédez une grande et belle propriété. Vous avez donc besoin d’hommes pour y travailler. J’aimerais beaucoup ne pas m’en aller d’ici. Trouvez-moi une occupation quelconque, quelle qu’elle soit. J’ai quelques aptitudes, ma bonne volonté est grande et je serai certainement bon à quelque chose. Ce que je ne veux pour rien au monde, c’est revenir en ville et me présenter devant mes terribles patrons dans un tel état de déchéance… »

Le professeur Benson sembla réfléchir, puis il retira ses lunettes d’or, en essuya les verres d’un mouchoir fin et me dit ensuite :

— « Je n’ai besoin de personne ici. J’ai le nombre de domestiques strictement nécessaires à l’entretien de cette propriété et je ne vois pas bien quelle fonction vous pourriez y remplir ; d’autre part, je n’admettrais, en aucun cas, de vous garder ici si je n’avais l’impression ou le pressentiment que ma vie va bientôt s’achever. C’est ce qui m’incite à changer ma manière de faire habituelle et à vous garder en ma compagnie, en qualité de confident. »

— « Comme confident ! » m’exclamai-je, complètement ahuri.

— « Oui, comme confident ; je profite de ce que le hasard vous a mis sur ma route pour vous confier l’histoire de ma vie ; mais je vous donne dès maintenant un conseil : lorsque je serai mort gardez pour vous tout ce que je vous aurai dit, non que ce soient là choses qu’il faille tenir secrètes, mais vous allez voir et entendre des choses si extraordinaires que, si d’aventure, vous alliez les raconter, on vous sauterait dessus immédiatement et on vous internerait comme fou dangereux. Si je vous dis de garder le secret, c’est uniquement dans votre intérêt. Maintenant, allez faire votre première sortie de convalescent dans la campagne et venez me retrouver dans mon bureau avant le déjeuner. »

Ce disant, le professeur appuya sur un bouton ; un domestique entra immédiatement :

— « Conduis ce jeune homme faire un tour dans la campagne et ramène-le à mon bureau quand il rentrera. »

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