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La maison du professeur Benson n’était pas une maison banale. Elle donnait plutôt l’idée d’un château, non par son style, qui ne rappelait aucun des châteaux classiques dont j’avais vu des reproductions en cartes postales, mais par sa masse et par l’étrangeté de sa construction. Je la considérai avec stupéfaction ; au-delà du corps de bâtiment avancé, qui servait évidemment d’habitation à la famille, se dressaient de vastes pavillons, des galeries vitrées, des donjons et divers minarets très hauts, ou plutôt des tours en fer quadrillé entrelacées de fils dans toutes les directions.
— « Quelle diable de maison est-ce ? » demandai-je au domestique en me retournant vers lui.
Le domestique, un robuste mulâtre à l’aspect mystérieux ayant plus l’air d’un automate que d’un être vivant, resta derrière moi, immobile sans paraître m’avoir entendu.
Je répétai ma question, sans succès. Je me rappelai alors ma conversation avec le courtier qui m’avait donné des renseignements sur le savant Benson et m’avait raconté qu’il vivait mystérieusement, servi par des domestiques muets.
Je poursuivis ma promenade résigné à la faire en silence puisque le silence était le mot d’ordre de la maison.
Autour du château s’étendaient des champs et des forêts. C’étaient une région montagneuse mais aux molles ondulations ; des collines peu élevées prenaient au loin plus d’amplitude et finissaient par former un des contreforts de la Sierra do Mar. Dans les vallées, il y avait de superbes épaisseurs de forêt vierge et, sur les pentes, un tapis de graminées indigènes parsemé, en cette saison, de fleurettes rosées.
Je remarquai immédiatement que la nature n’était pas travaillée ; tout y vivait à l’état sauvage, sans apparence, à l’exception des routes, d’aucune intervention humaine. Pas de bétail dans les pâturages, aucune trace de culture, ni portes ni enceintes : en somme, un morceau de nature vierge où l’homme n’avait frayé que des passages lui permettant de jouir de la beauté des sites.
Je compris que je n’étais pas dans une fazenda. Très riche, le professeur Benson possédait cette propriété uniquement pour son agrément et ne se souciait aucunement des ressources du sol. Près de la maison cependant, il y avait un petit coin bien entretenu un beau jardin tout rempli de roses et, au fond, un verger.
L’impression générale que je ressentis devant cette nature libérée de la présence et de l’action de l’homme, chose que je voyais pour la première fois dans mon existence, fut celle de mon absolue nullité, et celle de la nullité absolue de mes patrons qui, à ce moment devaient s’agiter dans leur bureau en maudissant leur employé absent sans permission. Pour eux, j’étais l’employé, et, vingt jours auparavant, je ne me considérais pas comme autre chose qu’un employé, c’est-à-dire un humble engrenage de la machine à gagner de l’argent que messieurs Sa, Pato et C avaient installée dans une certaine agglomération humaine. Ici, au contraire, je ne me considérais pas comme l’employé de quelqu’un, mais bien comme un être pareil aux herbes fleurissant les collines, aux arbres se dressant fièrement sur les pentes, et aux oiseaux piaillant dans les fourrés. Je me sentais délicieusement intégré à la nature.
Le grand air m’avait ouvert l’appétit et me rappela que le déjeuner m’attendait et que le professeur Benson m’avait donné l’ordre de venir à son cabinet avant le repas. Je pris le chemin du retour ; en mettant le pied dans le château, je me sentis un autre homme, débarrassé des préoccupations d’autrefois, et entièrement exonéré, pour des raisons d’incompatibilité psychique, des fonctions de factotum chronique de MM. Sa, Pato et C.