‹ Le Choc des racesChapitre 14 sur 24 · 14

14

Le dimanche suivant je volai au château plus tôt que de coutume tant j’étais anxieux de connaître la suite des révélations de Jane.

Je la trouvai toute désolée.

— Il vous est arrivé quelque chose ? lui demandai-je inquiet.

— Non, rien, me répondit-elle en soupirant. Je suis triste. Hier j’ai été au cimetière et ma douleur s’est réveillée. Vous ne sauriez croire combien la disparition de mon père est poignante pour moi.

La tristesse de mon amie m’impressionna de telle façon que des larmes me montèrent aux yeux.

Jane toute émue me serra la main. Nous devenions de plus en plus frères à mesure que nos affinités se révélaient, affinités mentales et de sentiments. Malgré l’apparente divergence de nos idées, je constatais qu’au fond nous pensions de la même manière. Celui qui nous aurait vus conversant de la vie future, aurait juré que nous étions de bien vieux amis ou des parents bien proches et mon impression était exactement celle-là. Il me semblait la connaître depuis des siècles et n’avoir jamais vécu dans la société d’autres personnes. La moindre petite ombre passant sur son âme se reflétait immédiatement sur la mienne. Ses joies étaient miennes et miennes ses tristesses. Comme cette vie en commun me rendait heureux !

Mais ce nuage passa et je pus, de nouveau, voir mon amie toute occupée des événements de l’année 2228.

— À la veille de la 88 élection présidentielle, continua-t-elle, le pays offrait l’aspect impressionnant de ces instants d’immobilité qui précèdent les tourmentes. Comme s’ils emmagasinaient des forces pour une explosion tragique, tous les hommes restaient silencieux dans un état de repos qui ressemblait à une grande fatigue anticipée. Par contre, dans les quartiers féminins l’agitation était intense. Les Sabines, sûres de leur victoire, se partageaient les dépouilles du champ de bataille avec les directrices de leur mouvement.

« Je dois dire que l’idée de la présidence d’une elviniste n’inquiétait guère les hommes doués d’esprit philosophique ; ils savaient parfaitement combien l’accession au pouvoir peut modifier les idées de ceux qui y atteignent. Quant à ceux qui ne voient le monde qu’à travers un prisme esthétique, ils manifestaient même une certaine curiosité pour la victoire sabine.

— Les élections se faisaient-elles toujours de la même façon qu’aujourd’hui ?

— Les élections du xxiii siècle ne rappelaient en rien les anciennes qui consistaient en une mobilisation et en une réunion de tous les votants à des points désignés d’avance où on enregistrait les votes. Tout avait changé. Les électeurs ne sortaient pas de chez eux ; ils radiaient simplement leur vote à la station centrale réceptrice de Washington. Un appareil très ingénieux les recevait, les apurait automatiquement et instantanément, puis projetait les totaux définitifs sur la façade du Capitole.

« Il y avait longtemps que toutes les possibilités de fraude avaient été éliminées ; non seulement parce que la sélection avait relevé fortement le niveau moral du peuple, mais encore du fait de l’utilisation pour les opérations électorales, de procédés mécaniques, ondes hertziennes et électricité, éléments étrangers à la politique et parfaitement incorruptibles.

« Comme le parti féminin était sûr de sa victoire, il délirait et jouissait par avance de la joie d’un plaisir inédit ; battre le mâle dans son réduit suprême : la Présidence de la République.

« L’avant-veille des élections, miss Elvin organisa à Washington une manifestation mémorable.

— Il y avait donc encore de ces choses-là ?

— Non, il n’y en avait plus, mais miss Elvin, à titre de curiosité artistique, ressuscita ce vieil usage. De même que nous allons voir aujourd’hui des expositions d’art rétrospectif, elle eut l’idée d’organiser une chose analogue : un cortège semblable aux nôtres, avec des discours d’une rhétorique rancie, où s’exprimeraient de caduques images, depuis longtemps à la retraite. Elle réunit une bande de dix mille de ses coreligionnaires qui défilèrent devant le Capitole.

« Cette manifestation eut lieu à la nuit, et, à propos de nuit, Monsieur Ayrton, comment vous imaginez-vous les nuits de cette époque ?

— Comme celles d’aujourd’hui, bien sûr. Peut-être avec moins de grillons.

— Eh bien, sachez qu’aucun spectacle futur ne m’a jamais surprise autant que les nuits des cités américaines. La nuit urbaine que nous avons aujourd’hui n’est pas autre chose, en somme, que la nuit naturelle piquetée de foyers lumineux, jeu d’ombres et de lumière par conséquent. Ce que j’ai vu là-bas ne rappelle aucunement cette alternative. L’illumination artificielle avait été complètement changée et cette modification était aussi extraordinaire que celle des transports depuis l’utilisation du radio. On avait inventé la lumière froide. Les maisons étaient peintes, intérieurement et extérieurement, d’une couleur de clair de lune qui donnait aux villes le même aspect que si elles émergeaient d’un bain de phosphore. Des parois, des murs, des toits, de toutes les superficies émanait une uniforme pâleur de rêve. Mais l’obscurité est aussi nécessaire à l’homme que la lumière et toutes les maisons possédaient des pièces qui n’étaient pas revêtues de cette teinte ou en étaient à peine aquarellées légèrement. Quelles délicieuses pénombres j’ai vues à Oblivion Park en Eropolis…

— Comment ? Il y avait donc une cité consacrée à l’Amour ?

— Parfaitement ; une ville des Mille et une Nuits, élevée dans le plus délicieux coin des Adirondacks et exclusivement consacrée à l’amour. Seuls y allaient les amoureux, les gens mariés à l’époque de la lune de miel ; ils n’y séjournaient que durant la période de l’ébriété amoureuse. Vous avez certainement déjà aimé, Monsieur Ayrton, et vous savez combien l’amour fait éclore de fleurs et de parfums chez les êtres qui le subissent. Imaginez donc un Éden créé par la fantaisie de tous les grands amoureux : Dante, Pétrarque, Roméo, Léandre, en collaboration avec toutes les grandes amoureuses : Béatrice, Juliette, Héro. Imaginez la reine Mab provoquant des rêves chez tous ces individus enivrés, et Ariel les réalisant avec tout le soin qu’il mettait à faire les commissions de Prospero. Le souffle de Caliban ne ternissait pas, même de loin, les marbres d’Eropolis, la merveille suprême des arts humains, mise au service de l’amour.

« Rien n’y rappelait l’organisme qu’est une ville ordinaire, mélange d’organes nobles et de viscères aux fonctions humiliantes. Au lieu de rues géométriques, des méandres irréguliers, ganglionnés magiquement de pelouses et de bosquets nuptiaux. Les amoureux y disparaissaient pendant leurs promenades et, dans de semblables nids de douceur, échangeaient le baiser élaborateur du futur. Tout avait été combiné à Eropolis dans le but de donner aux créatures les plus fines sensations esthétiques, de façon que les êtres qui y seraient conçus fussent modelés en harmonie et en beauté. Les enfants d’Eropolis formèrent une aristocratie en Amérique : les nouveaux aristocrates de l’amour et de la beauté.

Je soupirai ; je me voyais à Eropolis, les mains enlacées à celles de Jane, mes yeux dans ses yeux et en proie à un tel enthousiasme amoureux que toutes les merveilles de la nouvelle île de Calypso étaient absolument inexistantes pour moi.

— Mais laissons en paix la cité de l’amour, me dit mon amie en fermant cette délicieuse parenthèse. Grimpée sur une statue face au Capitole, miss Elvin nous attend avec son discours incendiaire et parfaitement vieux jeu.

« Voici, disait-elle en désignant le Capitole avec des gestes qui rappelaient ceux de nos orateurs de meetings, voici le symbole de la Bastille masculine qui sera prise d’assaut demain. C’est le château fort de la force, l’odieuse cabine des manivelles qui commandent tout. C’est là qu’ont habité les pires monstres de l’humanité : Gengis Khan, César, Louis XIV, Frédéric de Prusse, Pierre le Grand, Cromwell, tous les gorilles césariens, qui, à travers les siècles, passent en traînant, enchaîné à leur char de triomphe, un être d’une espèce différente arraché à son compagnon naturel par un geste de violence et de rapine. »

« Et ce discours continuait ainsi sur le même ton…

« Le Président Kerlog qui écoutait la curieuse harangue à l’aide de son récepteur de poche, dit philosophiquement au Ministre de l’Équité.

« — Tout ce qu’elle dit paraît ridicule, mais l’histoire nous prouve que nous, les hommes, nous avons été entraînés par des fables bien plus grossières encore.

« Et, pendant que le meeting de miss Elvin se poursuivait bruyamment, les ministres reprirent leur conférence à l’endroit où la harangue de miss Elvin l’avait interrompue.

« — D’ici 48 heures tout sera résolu, dit le Président, et je compte sur ma réélection. Bien que je n’aie pu obtenir de Jim une promesse formelle, j’ai la certitude qu’il nous donnera les voix nègres. En ce moment, le pauvre Jim doit être bien ennuyé du discours de miss Elvin. Si, nous les blancs, elle nous traite de gorilles, que réserve-t-elle aux noirs de Jim ?

« — Mais, miss Astor compte également sur les votes noirs, dit le Ministre de la Sélection artificielle.

« — Erreur, Miss Astor s’attend à une trahison de la part de Jim. Or, pour miss Astor, trahison signifie ne pas voter pour elle. Par conséquent, elle est convaincue que Jim nous apportera les voix noires.

« — En ce cas, nous dérogerons à la loi sélective ?

« — Sans aucun doute.

« — Le pigment réclame contre les rigueurs excessives de la loi. Cela n’a du reste aucune importance, car nous aurons déjà résolu le problème avant que ne se fassent sentir les effets néfastes d’une dérogation. Les dernières études techniques de l’expatriation vers l’Amazone sont achevées. Jim est habile et manœuvre la masse nègre comme un despote. Nous nous entendrons. Nous lui imposerons la solution, blanche, qu’il le veuille ou non. Pour l’instant, la seule chose qui s’impose est d’obtenir son concours électoral car nous ne pouvons pas savoir quelle orientation prendront les évènements si, par hasard, les elvinistes triomphaient.

— Et miss Astor, demandai-je, continuait-elle à être perplexe ?

— Miss Astor était en conférence elle aussi à quelques pas de la Maison Blanche, avec diverses sommités de son parti.

« Tu seras Ministre, ma chère Dorothy Glynor, si nous avons la victoire », disait-elle à une gentille créature candidate au Ministère de l’Éducation sociale.

« — Si… dit Dorothy Glynor. Mais aurais-tu encore des doutes, après ton entente avec Jim Roy ?

« — Tout me porte à croire que Jim ne perdra pas l’occasion de nous aider à renverser le mâle blanc, ennemi traditionnel de sa race. La logique m’oblige à ce raisonnement, mais par-dessus la logique, il y a en moi une voix intérieure, une résonance qui se trompe rarement et cette voix me dit que Jim va trahir.

« — Nous trahir ?

« — Je ne sais. Je sens une trahison dans l’air et je la sens si fortement que je suis prise d’un étrange malaise. J’ai beaucoup de peine à dominer mes nerfs. L’enthousiasme avec lequel j’entre dans l’arène n’est qu’une attitude. Ce qu’il y a en moi, c’est une profonde dépression nerveuse et de plus en plus angoissante…

Miss Evelyn Astor était à sa table de travail, en communication permanente avec tous les districts du pays. Elle recevait, de minute en minute, des renseignements encourageants mais les écoutait sans presque y prêter attention. L’immense enthousiasme qui régnait dans les quartiers féminins, enthousiasme qu’elle avait elle-même allumé par ses fameuses radiations, n’influençait aucunement son auteur. Miss Astor regardait la façade du Capitole avec les yeux du pressentiment et n’y voyait pas son nom.

Dans les quartiers de Jim, la situation se présentait bien différemment. La population nègre restait dans une espèce de calme fataliste, attendant, dans une insidieuse quiétude de marais, le mot d’ordre que le leader ne radierait qu’une heure avant le scrutin. Jusqu’à ce moment, la formidable masse de plus de cinquante millions de votants resterait neutre. Elle avait compris l’avantage de la cohésion et de la délégation de toutes ses volontés à une volonté unique ; de plus elle vouait à Jim Roy une foi dont Moïse lui-même n’a pas joui de la part du peuple hébreux. Il y avait quelque chose de majestueux dans cet océan soumis, esclave encore une fois, esclave comme toujours, mais cette fois, esclave de son libre consentement.

Page 1