03
Quand le domestique me fit entrer dans le cabinet du D Benson, celui-ci ne s’y trouvait pas. Je profitai de l’occasion pour examiner les aîtres, pour admirer ou plutôt pour me pâmer d’ahurissement devant ce que je voyais. Je dois avouer que je n’y comprenais goutte. Je connaissai le cabinet de mes patrons et de beaucoup d’autres négociants. Je connaissais également des cabinets de médecins, d’avocats, des salons d’hôtels, etc., et je m’y trouvais facilement à l’aise. Les meubles, les tableaux sur les murs, les objets sur les tables, les bibelots, les statuettes, toutes ces choses me produisaient la sensation d’empreintes digitales, de celles qui révèlent l’identité de leur propriétaire. Mais ici, cependant, tout me désorientait, et, à part les fauteuils dans lesquels le corps s’enfonçait comme dans ceux du Derby Club, où j’étais allé une fois à la recherche d’un client, tout le reste me faisait l’effet d’une citation en caractère chinois au milieu d’une page écrite en ma langue maternelle. Sur les murs, il y avait des tableaux, non des tableaux ordinaires, des peintures ou des portraits, mais des tableaux de marbre comme dans les usines électriques hérissés de petits boutons d’ébonite. Il y avait aussi des enfoncements, des espèces d’entonnoirs qui entraient dans les murs comme des cornets de gramophones, des lampes électriques à l’aspect le plus étrange, des groupes compliqués de fil s’alignant parallèlement par quatre, par cinq, par vingt et disparaissant soudain dans le mur. Mais ce qui m’étonna le plus, ce fut à côté du bureau du professeur, un énorme globe de cristal, et, sur la table dirigé vers ce globe, un curieux instrument pour regarder ou du moins, à ce qu’il me parut, quelque chose qui ressemblait vaguement à un microscope.
J’avais lu, quand j’étais enfant, dans une édition illustrée, un roman de Jules Verne, « Vingt mille lieues sous les mers », et ce cabinet mystérieux évoquait immédiatement pour moi diverses gravures représentant les appartements particuliers du Capitaine Nemo. Je me souvins également du Capitaine Arronax et me sentis dans la situation de ce Français quand il se vit prisonnier à bord du Nautilus.
Àce moment une porte s’ouvrit et le professeur Benson entra :
— « Bonjour, mon cher Monsieur… À propos votre nom ? Je ne le connais pas encore. »
— « Ayrton Lobo, ex-employé de la firme Sa, Pato et C », répondis-je en inclinant la tête et en appuyant sur le « ex » avec infiniment de plaisir.
— « Très bien, me dit le professeur, voulez-vous vous asseoir et m’écouter ? »
L’habitude que j’avais de parler toujours debout à mes ex-patrons m’empêcha d’exécuter l’ordre donné par mon nouveau chef ; j’hésitai et restai droit quelques instants. Le professeur Benson comprit la raison de mon attitude et me mettant paternellement la main sur l’épaule murmura de sa voix fatiguée :
— « Asseyez-vous. Ne croyez pas que je veuille vous forcer à jouer ici un rôle de subalterne. Je vous ai dit que vous seriez mon confident ; un confident n’a pas la situation d’un homme de service. Asseyez-vous donc et causons. »
Je m’assis sans plus de gêne car le ton du mystérieux vieillard était des plus cordial.
— « Monsieur Ayrton, à ce que je devine, vous êtes un innocent, commença-t-il. J’appelle innocent l’homme ordinaire, de culture moyenne, peu versé dans les secrets de la nature. Employé de commerce, cela veut dire que vous n’avez pas fait de très fortes études. »
— « Des études rapides, le collège seulement, expliquai-je modestement ».
— « Cela ou rien, c’est la même chose. J’aurais préféré avoir comme confident un savant ou, mieux, une organisation de savants, une intelligence de choix, de celles qui comprennent. En règle générale, l’homme est un bipède imcompréhensif. Il se nourrit d’idées toutes faites et se trouve tout désorienté en présence d’idées nouvelles. Mais j’ai l’habitude de respecter les injonctions du Hasard. C’est lui qui vous a mis sur mon chemin ; soyez donc mon confident. Et n’oubliez pas, Monsieur Ayrton que vous êtes la première créature humaine qui entre ici depuis que j’ai terminé la construction de ce laboratoire. »
— « De ce château voulez-vous dire ? »
— « Oui, du château, comme il vous plaît de nommer romantiquement cet atelier d’études où j’ai fait la plus extraordinaire découverte de tous les temps. »
Sans le vouloir, je reculai sur mon fauteuil en pensant immédiatement à la pierre philosophale ou à l’élixir de longue vie.
— « Ne vous effrayez pas, et n’écarquillez pas ainsi les yeux. Ne cherchez pas non plus à savoir ce que c’est. Sachez seulement que vous avez devant vous un homme condamné à emporter sa découverte avec lui dans la tombe car elle excède la capacité humaine d’adaptation aux découvertes. Si je la divulguais, pauvre humanité ! Il serait impossible de prévoir la somme de conséquences qu’elle entraînerait. Si le bon sens existait ou plutôt si prédominaient chez l’homme, l’intelligence supérieure, les qualités nobles, en somme, je divulguerais sans peur mon invention. Mais étant donné que l’homme est vicieux, taré, qu’il possède un penchant insurmontable pour le despotisme, je ne peux lui mettre entre les mains une arme si périlleuse. »
— « Ce qui veut dire, Docteur, me hasardai-je à murmurer, que si vous le vouliez… »
— « Si je le voulais, interrompit le vieux savant, je deviendrais le maître du monde, car je suis armé d’une puissance que, jusqu’à présent, les mystiques croyaient être l’apanage exclusif des Dieux. »
Je bondis de nouveau sur ma chaise ; je commençais à me demander si je parlais à un homme jouissant de l’intégrité de sa cervelle ou à un fou. Mais l’air toujours serein du Professeur Benson me rassura immédiatement.
— « Mais je ne le veux pas. La domination du monde ne me donnerait aucune jouissance plus grande que celle que je possède actuellement. Elle ne me ferait pas voir plus bleue ni plus éthérée cette montagne, ni respirer avec plus de joie cet air pur, ni entendre une meilleure musique que celle de cet oiseau qui chante tous les soirs dans un oranger de mon jardin. Outre cela, je suis vieux, mes jours sont comptés et rien de ce qui intéresse le monde ne saurait réussir à m’intéresser. J’ai trop vécu et, de plus, j’ai trop cédé à ma curiosité autrefois insatiable de savant. Je n’aspire qu’à une chose : mourir sans souffrir et me fondre dans la vie de l’univers transformé en atome. Qui peut savoir si chacun de ces atomes n’emportera pas avec lui la capacité de joie qu’il y a en moi et si, en raison de cet éparpillement, je ne multiplierai pas mes possibilités à l’infini ?… »
Comme j’ai l’esprit un peu lent, je ne compris pas bien cette haute philosophie du savant ; je me tus, plein d’admiration pour l’homme qui, ayant les possibilités d’être Empereur, Président de la République, Roi de l’acier, Sultan ou tout ce qui lui chanterait, puisqu’il pouvait tout, se contentait d’être un mystérieux petit vieux, ignoré du monde, attendant la mort dans ce coin délicieux de la nature.
Àce moment, un domestique apparut à la porte et fit un signe.
— « Allons déjeuner, Monsieur Ayrton. Après je continuerai mes confidences », me dit le professeur en se levant de son fauteuil avec difficulté.