09
Jane avait perdu, en même temps que son père, presque toute la raison de sa vie. Dès son enfance, elle s’était consacrée aux études de l’avenir ; il était donc tout naturel qu’une femme possédant une telle faculté de prévoyance ne se fût guère préoccupée de l’actualité. Pour nous qui sommes enfermés entre les quatre murs de nos cinq sens, le présent est tout ; mais comme il peut devenir mesquin pour un être placé au sommet d’une montagne et qui peut découvrir aussi bien le paysage de ce qui s’est passé que de ce qui se passera.
L’appareil magique du professeur Benson n’existait plus ; il n’en restait, comme l’avait dit le moribond, que les impressions subsistant dans la mémoire de sa fille. Jane devait refaire sa vie et s’adapter à la commune condition des pauvres humains qui découvrent à peine le bout de leur nez.
— Elle est comme moi, maintenant, murmurai-je, elle est retombée dans la classe des piétons…
Mais je me rendis immédiatement compte de la fausseté de ma comparaison. Moi, je pourrais certainement, avec le temps, revenir à la classe des roulants en achetant une nouvelle voiture automobile ; mais Jane, elle, ne retrouverait jamais l’omnivision.
J’appelai un domestique. Par une coïncidence singulière ce fut précisément le sourd-muet qui m’avait accompagné lors de ma première sortie, qui m’apparut. J’oubliai son infirmité et lui dis :
— Est-il possible de parler à Mademoiselle Jane ?
Le domestique oublia également qu’il était sourd-muet et me répondit :
— Je crois que ce n’est guère possible. Mademoiselle Jane est rentrée dans un tel état de désespoir que personne de nous ne se risquerait à la déranger.
L’homme avait raison ; je lui demandai du papier et, dans le hall même, j’écrivis le billet suivant :
« Je vous fais mes adieux ; je retourne à mon destin antérieur et garde pour le reste de mes jours les sentiments de gratitude et d’enthousiasme que les maîtres de ce château enchanté ont fait naître en mon âme. Si vous trouvez que votre hôte occasionnel mérite quelque considération, permettez-lui de revenir vous voir de temps en temps. »
Je le remis au domestique et partis.
J’étais encore une fois dans la rue et, jamais, comme à ce moment, je n’évaluai aussi bien la sensation de « déchoir ». Quand le mauvais ange se vit expulsé du paradis, son impression dut être la même que la mienne.
Le château était à trois kilomètres de Fribourg par la route où mon accident s’était produit. En y passant, je reconnus l’endroit et m’arrêtai au bord du ravin. Les signes du désastre étaient encore visibles.
— Voies étranges de l’interférence ! m’écriai-je. Pour voir la merveille des merveilles, connaître la femme qui a illuminé mon âme et fera peut-être de moi un romancier réputé, il a fallu que je passe comme un fou près de ce précipice et que j’y dégringole à moitié mort.
Un peu plus loin, à un détour du chemin, je vis se dresser la silhouette mystérieuse du château avec ses tours quadrillées. Je m’arrêtai, en proie à une vive émotion ; je regardai la singulière usine et me perdis en pensées incertaines et douloureuses.
— Entre ces murs, deux nobles créatures m’ont accueilli avec une charité extrême ; elles ont soigné mon corps, m’ont sauvé la vie et, non satisfaites encore, m’ont révélé le secret inconnu. J’ai connu dans ce château la femme divine dont le souvenir ne quittera jamais mon cœur. J’y ai été comme chez moi, comme au sein de ma véritable famille…
Mais que tout était changé ! Je ne pouvais plus rester dans cette situation d’hôte puisque celui qui m’hébergeait était mort. Il me fallait m’éloigner, quitter l’endroit qui était, à la vérité, le seul lieu où j’eusse désiré rester sur la terre…
Mon cœur se serra douloureusement et ce fut tête basse et le regard sombre que je poursuivis ma route.
Quand je fis ma rentrée au bureau, la stupéfaction de M. Sa fut énorme. Il me regarda avec des yeux écarquillés comme s’il voyait apparaître un spectre ; puis son front se creusa des rides terribles qui nous épouvantaient et il me dit :
— Parfait, Monsieur Ayrton Lobo. Je comptais toujours sur votre rapidité quand vous alliez à pied ; maintenant que vous vous êtes offert le luxe d’une automobile, vous mettez un peu plus de vingt jours pour faire un simple encaissement et vous revenez avec une tête de chien battu.
Je tentai de calmer sa fureur en lui racontant mon désastre et mon hospitalisation dans une maison accueillante. Mais cet éther en vibration qu’était M. Sa avait été évidemment interféré par un tourbillon des jupes d’une furie d’Eschyle. Au lieu d’accepter mes excuses, l’homme redoubla ses accusations :
— Et pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu ? Quand un employé correct se trouve dans une situation comme celle où vous vous êtes trouvé, la première chose qu’il fait c’est d’avertir ses patrons. Nous sommes une maison sérieuse et nous avons le droit d’être bien servis. Je vous mets dehors. Nous n’avons pas besoin d’employés de votre espèce. Allez !
Àce moment, un bruit que je reconnus m’annonça la présence de l’autre partie de la firme. C’était M. Pato qui arrivait. En le voyant s’encadrer dans la porte, dans son formidable frac d’alpaga à cent milreis le mètre et tout reluisant de pendeloques d’or massif, j’avoue que je tremblai. L’homme me regarda de haut en bas d’un œil foudroyant et, sans rien dire, s’en fut dans un coin parler à son associé.
J’ignore ce qu’ils se dirent ; toujours est-il qu’au bout de deux minutes. M. Sa revint vers moi et me demanda :
— Et votre automobile ?
— Elle est détruite, répondis-je d’une voix étouffée.
Sa échangea avec son associé un regard ironique, puis, comme s’il s’amusait d’une idée, il s’humanisa :
— Vous pouvez rester, Monsieur Ayrton, mais vous devez comprendre qu’il ne nous est plus possible de donner les mêmes émoluments à un employé qui va à pied qu’à un employé qui possède son automobile à lui.
Je me résignai puisqu’il fallait vivre. Et, triste, l’esprit absorbé par le souvenir de Jane, je repris dans la maison mes anciennes occupations.
Je passai la semaine entière à travailler comme un automate. Ma pensée était bien loin de ce que je faisais. Il m’était impossible de la fixer sur les choses stupides qu’on me faisait faire. Impossible de prendre au sérieux les affaires de Sa, Pato et C après l’émerveillement de ces semaines passées au château. Je n’étais plus le même homme.
Je faisais mal les commissions dont on me chargeait et je subis plusieurs réprimandes de la part de M. Sa. J’attendais anxieusement l’arrivée du prochain dimanche pour retourner au château et m’extasier une fois de plus devant l’image chérie.
Je m’y rendis. Jane me reçut dans le bureau. Je la trouvai sereine et résignée bien que tous les stigmates de sa grande douleur fussent encore visibles sur sa physionomie. On lisait dans ses yeux la fatigue des larmes.
Ce fut elle qui rompit le silence :
— Merci, Monsieur Ayrton. Votre visite me fera du bien… Ma solitude aujourd’hui est infinie. Comme châtiment d’avoir eu dans les mains le tout, je me trouve aujourd’hui sans rien. Cette grande maison vide… ces laboratoires qui ne servent plus à rien… ce prévioscope devant lequel j’ai passé des années à m’émerveiller de visions inédites, il est mort maintenant, ce n’est plus qu’une chose inerte et sans âme… L’âme de tout cela était mon père…
Ce fut du fond du cœur que je lui répondis :
— Je comprends comme personne votre situation, Mademoiselle, et je sais que, jusqu’à ce jour, personne au monde n’a fait une perte comparable à la vôtre. Je n’ai vécu que quelques heures avec le professeur Benson ; néanmoins son souvenir vivra en moi comme n’y vit pas la mémoire de mon père.
Je passai trois heures en compagnie de la jeune fille ; je réussis à la distraire un peu en lui racontant mon retour au bureau. Elle sourit même quand je lui dessinai l’image de M. Pato, tout étincelant de breloques d’or massif.
— Quel bonheur d’être comme cet homme, d’agir comme lui, de se faire de soi l’idée qu’il se fait de lui-même, commenta Jane. Il ignore tout mais il n’a pas la sensation de son ignorance. Imaginez ce qui serait arrivé si la machine à sonder le futur était tombée entre les mains de M. Pato.
— Il s’en serait servi pour s’enrichir comme dix Crésus, se serait accroché autour du corps toute la quincaillerie d’or qu’il aurait pu trouver, si bien que, lorsqu’il se serait promené dans la rue, il aurait tinté comme un grelot. Et la pauvre humanité épouvantée aurait bien été capable de se prosterner sur son passage, certaine que le veau d’or était ressuscité, transformé en homme.
— Mon père avait bien raison de ne pas vouloir rendre publique sa découverte. Seul un esprit d’élection comme le sien pouvait résister aux tentations qu’elle comportait…
J’appris ce dimanche beaucoup de détails curieux sur la vie du professeur Benson et quel avait été son point de départ pour la découverte de l’onde Z qui avait entraîné la trouvaille du reste.
— Ce fut le psychisme qui lui révéla cette onde qui résume et reflète la vie universelle du moment. Le fait que certains individus agissent comme polarisateurs d’une force ignorée, impressionna d’une manière profonde son intelligence très pénétrante. Il se mit à étudier ce phénomène sous une lumière nouvelle et finit par le connaître intégralement.
Nous parlâmes ensuite de notre roman sur le choc des races en Amérique.
— Parfaitement, me dit Jane en s’animant un peu. Je persiste à penser que vous ne devez pas laisser échapper cette occasion. Je vous conterai tout ce que je sais à ce sujet. Ce sera même un dérivatif à ma douleur. On dit que se souvenir c’est revivre et je pressens que ma vie va se résumer en cela : me souvenir, revivre tout ce que j’ai accumulé dans ma mémoire. Venez tous les dimanches et soyez sûr que votre présence me sera toujours très agréable, sans compter que nous sommes liés par le grand secret.