‹ Le Choc des racesChapitre 10 sur 24 · 10

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Les dernières paroles de Jane m’avaient donné une joie infinie. Avec quel plaisir je travaillerais pendant toute la semaine, stimulé par la perspective de la voir chaque dimanche. À la maison de commerce, on nota mon impatience. M. Sa me regarda sous cape et murmura à son associé en frac :

— On dirait que ce crétin a avalé des mouches.

Le temps me semblait long tant mon impatience allongeait les heures. Mais il passa enfin et, le dimanche suivant, après avoir pris un soin tout particulier de ma toilette, je volai, positivement, vers le château de mes songes.

Jane, qui avait déjà repris ses esprits, ne parla plus exclusivement de son père ; elle m’entretint encore beaucoup de lui mais également d’autres sujets et commença enfin à me faire les révélations qui devaient servir de base à mon roman.

Auparavant, elle m’exposa ses idées sur la situation actuelle du peuple américain avec des mots qui démolirent mes conceptions les plus sûres. En effet, j’avais l’ingénuité de posséder des idées arrêtées sur le peuple américain, malgré mon ignorance absolue de son âme, des buts qui le guidaient. Idées ramassées dans l’atmosphère du bureau, dans les parlottes des cafés, dans la lecture de journaux rédigés par des individus aussi ignares que moi, idées qui s’incrustent dans le cerveau comme la poussière de l’asphalte adhère à notre visage par les jours de chaleur. J’avais entendu M. Sa dire un jour : « C’est un peuple sans idéal, le plus matérialiste de la terre ; le peuple du « the biggest. »

Le jour même, dans un café, comme on s’était mis à parler de l’Amérique, je répétai au hasard, entre deux bouffées de cigare :

— Les Américains ? un peuple sans idéal, le plus matérialiste de la terre, les gens du « the biggest ».

Je causai sensation et il est probable que l’un des assistants s’en fut répéter plus loin la belle synthèse de mes patrons ; on peut voir par là comment certaines idées circulent ainsi que des pièces de monnaie et vont enrichir le patrimoine idéologique d’un peuple…

Quand Jane aborda le sujet et me demanda à brûle pourpoint quelle idée je me faisais des Américains, la belle synthèse me vint immédiatement aux lèvres et je la lui sortis avec emphase.

Mon effet fit long feu. Pour la première fois, je ne vis pas sur la figure de mon interlocutrice l’expression approbative à laquelle j’avais été accoutumé. Jane, au contraire, se mit à sourire de l’inoubliable sourire du professeur Benson et me dit :

— Cette idée n’est certainement pas de vous, Monsieur Ayrton. Elle a pour moi la sonorité d’une phrase toute faite, de celles qu’on attrape au vol sans examen préalable. Si vous observez un peu l’âme des Américains, vous verrez au contraire que ces gens-là sont l’unique peuple idéaliste fleurissant actuellement au monde. L’unique, entendez-vous bien ? Il y a cependant une différence : l’idéalisme des Américains n’est pas l’idéalisme latin dont nous héritons en naissant. Ils en ont un qui leur est spécifique et qui ne pourrait être communiqué à d’autres peuples non dotés des mêmes caractères raciaux. Ils possèdent l’idéalisme organique ; le nôtre, c’est l’utopique. Voyez la France. Étudiez la Convention française, session permanente d’un utopisme furieux et qui eut quelles calamités comme résultats ! Pourquoi ? Parce qu’il était irréalisable et contraire à la nature humaine. Voyez maintenant l’Amérique. C’est son idéalisme organique qui a toujours été vainqueur à tous les grands moments de son histoire, cet idéalisme pragmatique, la mise en programme des possibilités humaines. Lisez Emerson et lisez Rousseau. Vous aurez les deux exposants de deux mentalités diamétralement opposées. Ne trouvez-vous pas que j’ai raison ?

Je m’empressai de me déclarer, sinon entièrement convaincu, du moins sérieusement ébranlé par de si véhéments arguments : l’aisance, la clarté et la vigueur avec lesquelles Jane parlait me remplissaient de stupéfaction ; je commençai à me rendre compte de la différence qui existe entre le fait d’avoir des idées à soi, fruits normaux d’un arbre né de bonnes semences et se développant sans rencontrer ni obstacles ni gêne, et celui d’être comparable à un arbre de Noël, en quelque sorte, ramassis d’idées étrangères les unes aux autres, sans aucun lien organique avec les branches auxquelles elles adhèrent non par des pédoncules naturels, mais par de petits crochets de fil de fer ; j’appris à être un arbre comme ceux qui croissent dans les champs ; à me laisser couvrir de branches, de feuilles et à fructifier librement, par moi-même. Je sens aujourd’hui que mon arbre mental croit sans aucune gêne, à l’endroit occupé depuis si longtemps par un arbre portemanteau où Sa, Pato et consorts accrochaient du papier-idées, chose pire encore que le papier-monnaie. Ce fut Jane qui m’apprit à penser.

— Le peuple américain est idéaliste comme aucun peuple ne l’est, poursuivit-elle, et de cet unique, véritable idéalisme, constructeur d’actualité. Regardez la vie d’Henry Ford, par exemple, étudiez ses théories, vous verrez qu’elles contiennent toutes les solutions que, dans son égarement de folle, l’Europe s’en va chercher dans les formes asiatiques du communisme et du despotisme. Quelque audacieuse que nous paraisse la pensée de Ford, est-elle autre chose que le reflet du plus élémentaire bon sens ? Sachez bien, monsieur Ayrton, que nous avons tous ces idées en nous, bien qu’elles nous paraissent toutes nouvelles ; cependant, la croûte qui recouvre notre bon sens naturel est si épaisse que Ford nous apparaît comme le Messie d’une idée neuve. Il existe un appareil pour nettoyer dans les chaudières les tubes par lesquels passe la flamme du foyer. Ces tubes s’encroûtent peu à peu de résidus de charbon et finissent par s’obstruer. Il est nécessaire de procéder de temps en temps à leur nettoyage. Bien que l’usage de la machine à vapeur date de longtemps déjà, le marteau trépidant, moyen pratique de décaper les tuyaux, n’a été inventé que tout récemment. Ford me fait penser à cet appareil. Il est le marteau trépidant qui décape les tubes de nos cerveaux obstrués par la fumée des idées fausses. Personne mieux que moi ne peut dire cela de Ford, car j’ai sondé le futur et j’ai vu partout les reflets de sa pensée. Il est donc le meilleur type actuel de l’idéaliste organique. La désagglomération de l’industrie urbaine, par exemple, la standardisation de tous ses produits, l’industrie basée sur une association à trois, trépied réunissant toutes les classes sociales, la simplification de la vie par l’élimination des milliers de choses inutiles qui, aujourd’hui, consomment tant de matériel et d’énergie, tout cela je l’ai vu réalisé dans le futur et, à mon avis, d’après les conceptions de l’idéalisme pragmatique de Henry Ford.

— Réellement… Je comprends maintenant que je me faisais une idée fausse de ce peuple.

Je me sentais de plus en plus débarrassé de mes vues erronées sous l’influence du gentil petit marteau trépidant qu’était Jane…

— Le monde américain ne pouvait être autre, continua-t-elle. Réfléchissez un peu à ceci : qu’est-ce que l’Amérique sinon la région fortunée qui attira vers elle, dès sa naissance, les éléments les plus eugéniques des meilleures races européennes ? Où se trouve la force vitale de la race blanche, sinon là ? L’origine de l’Américain est déjà, par elle-même, une chose qui enthousiasme. Qu’étaient les premiers colons, les gens du May Flower ? Des hommes ayant une telle trempe de caractère que, placés en face de ce dilemme : ou bien abjurer leurs croyances ou bien émigrer dans un pays sauvage et désert où tout leur serait inhospitalier et pénible, ils n’hésitèrent pas un instant. Émigrer est, encore aujourd’hui, la preuve d’une forte dose d’audace, d’une grande puissance d’énergie. Quitter son pays, son foyer, ses amis, sa langue, couper les racines qui fixent au sol natal depuis l’enfance, y a-t-il héroïsme plus grand ? Celui qui agit ainsi est un fort et cela seul témoigne chez celui qui émigre un indice de belle énergie. Mais, partir vers le désert, abandonner sa patrie bien-aimée pour l’inconnu, cela est formidable.

— Réellement, réellement…

— Eh bien donc, continua Jane, la façon initiale dont s’est développée l’Amérique devint le processus normal de son accroissement au cours de l’histoire. Des vagues successives des meilleurs éléments européens se transportèrent vers ce pays.

— Aujourd’hui, poursuivit Jane, le centre économique du monde s’est déplacé de ce côté. Pensez un peu à la signification, je ne dis pas du peuple américain, mais du phénomène américain, du phénomène eugénique américain. Le mot États-Unis veut dire, aujourd’hui, immense foyer lumineux dans un monde où il n’y a que chandelles et bougies. Là-bas une aube rayonnante de soleil ; dans le reste du monde, diverses espèces de crépuscules… Les ombres de l’Asie envahissent l’Europe ; elle finira par jaunir sous l’influence de la pigmentation mongolique, comme les feuilles jaunissent sous l’influence de l’automne. J’ai pu m’en rendre compte d’une façon frappante dans mes coupes du xxv siècle.

— Mais, Mademoiselle, me risquai-je à lui dire, n’est-il pas logique que le communisme et le despotisme qui sont ce que vous appelez l’asiatisme envahissent également l’Amérique ? Le formidable industrialisme américain n’aboutira-t-il pas fatalement au premier de ces fléaux ?

— Logique, pourquoi ? Il est logique que de la graine de chou naisse un chou et que, de la graine de chêne, naisse un chêne. La semence américaine jetée à Plymouth était une saine semence de chêne. L’esprit de classe a tué l’Asie, l’esprit de classe tuera l’Europe. La graine dont est née l’Amérique ne contenait pas cette toxine vénéneuse en ses cotylédons.

— Elle a pourtant donné naissance à des classes.

— Parfaitement et les intérêts de ces classes s’opposèrent tout d’abord. Mais l’esprit d’examen (et idéalisme organique ne signifie pas autre chose) intervint à temps et les harmonisa. Quand Ford eut prouvé qu’il n’y a pas hostilité entre le capital et le travail et l’eut démontré par ses formidables réalisations, tous les yeux s’ouvrirent et l’industrie qui, jusqu’à ce moment, avait été un Moloch dévorateur des classes productrices et consommatrices, au profit de celles qui détiennent les moyens de production, devint la plus harmonieuse des associations. Ce merveilleux remède constitua la grande barrière contre l’asiatisme envahisseur et éleva l’Amérique du xxv siècle à la situation d’un monde sain, vivant au milieu d’un marasme fataliste et asiatisé.

— Tout cela est très bien, fis-je remarquer, mais les éléments que vous me dites ne furent pas les seuls aux États-Unis. Le nègre y entra également, arraché d’Afrique par la force.

— J’allais y venir. Le nègre y entra et ce fut l’unique erreur initiale commise dans cette heureuse combinaison.

— Erreur impossible à rectifier, me hasardai-je à dire. Ici nous nous débattons également avec la même question, mais nous y avons remédié à temps par une solution pratique ; c’est du reste pour cela que je nous crois plus pragmatiques encore que les Américains. Notre solution est admirable. D’ici cent ou deux cents ans, le nègre aura complètement disparu à la suite de ses croisements successifs avec le blanc. Ne pensez-vous pas que notre solution est très heureuse ?

Jane sourit de nouveau du sourire doux et énigmatique du professeur Benson.

— Je ne suis pas de votre avis ; notre solution est tout à fait médiocre ; elle nuit aux deux races en les mélangeant Le nègre perd ses merveilleuses qualités physiques de sauvage, et le blanc subit une diminution de valeur inévitable, conséquence obligée des croisements entre races disparates. Le caractère racial est une cristallisation qui s’opère lentement au cours des siècles. Le croisement trouble cette cristallisation, la rend instable, la liquéfie.

— Alors, Mademoiselle, vous préférez la solution américaine qui, à vrai dire, n’en est pas une puisqu’elle laisse les deux races se développer parallèlement sur le même territoire, séparées seulement par la barrière de la haine ? Vous approuvez donc toutes les horreurs de cette haine et toutes ses tragiques conséquences ?

— Cette haine, ou mieux cet orgueil, répondit Jane, sereine comme si Minerve elle-même parlait par sa bouche, est la plus féconde des prophylaxies. Elle empêche qu’une race dénature l’autre, la décristallise ; elle les conserve toutes deux dans leur état de pureté intégrale. Cet orgueil est le créateur du plus beau phénomène d’éclosion ethnique que j’aie jamais vu dans mes coupes du futur.

— Mais cela est horrible, m’écriai-je révolté. Vous êtes un ange de bonté, et vous défendez le mal…

Pour la troisième fois, la jeune fille sourit du sourire du professeur Benson.

— Il n’y a ni bien ni mal dans le jeu des forces cosmiques. La haine crée autant de merveilles que l’amour. L’amour a tué, au Brésil, la possibilité d’une suprême expression biologique. La haine a créé en Amérique la gloire de l’eugénisme humain…

Comme la pensée de Jane était puissante ! Elle me donnait l’impression d’un phénomène naturel, soit de la brise qui passe en faisant frémir les feuilles, soit du rayon de soleil qui illumine tout. Ses yeux étincelaient et parfois je croyais y voir la violence sereine que les poètes grecs attribuaient à Athénée. Mon sentimentalisme en souffrait : serait-il possible qu’une créature pareille, aux idées si remarquables, puisse m’aimer un jour ? Tout me portait à croire que non et cependant j’espérais.

— Entre ces deux alternatives : donner une solution inepte ou n’en pas donner du tout, l’Américain a opté pour la dernière, continua Jane.

— Ce qui veut dire qu’il a éternisé le problème, conclus-je victorieusement.

— Votre éternité est bien précaire, Monsieur Ayrton, elle ne durera pas plus de 302 ans.

— Comment ?

— L’inévitable choc des deux races se produira en 2228 et la solution…

— Je sais ce qu’elle sera, m’écriai-je étourdiment, un massacre en masse, un carnage abominable…

— Pas le moins du monde !

— Alors on expulsera les nègres, poursuivis-je rapidement, dans ma hâte de deviner.

— Pas davantage !

Je m’arrêtai tout confus, mais, en un éclair, j’entrevis une troisième hypothèse.

— On divisera le pays en deux parties, la noire et la blanche.

— Non plus. Je crois que quels que soient vos efforts, vous ne devinerez jamais.

Je réfléchis quelques instants pour voir si une quatrième hypothèse se présentait ; mais je ne trouvai rien et dus m’avouer vaincu.

— Si la solution n’est aucune de celles que j’ai énoncées, c’est que le problème restera insoluble, conclus-je.

— Au contraire, il sera résolu de la manière la plus complète sans que les nègres soient sacrifiés ni que les blancs transigent. La haine est créatrice, Monsieur Ayrton, et, de plus, extrêmement ingénieuse…

L’heure était venue de me retirer.

Je baisai la main de Jane et je partis. En chemin j’essayai de trouver le fin mot de ce casse-tête. Puis, mes pensées s’orientèrent de nouveau vers la femme que j’aimais et je passai toute ma semaine à me rappeler avec émotion ses mots et ses gestes. M. Sa s’aperçut de ma distraction et dit à son associé :

— Ça, c’est de l’amour ou une araignée dans le plafond.

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