‹ Le Citoyen généralChapitre 10 sur 14 · Scène X.

Scène X.

LES PRÉCÉDENTS, GEORGE, qui s’est glissé dans la chambre par la porte de derrière.

George, à part.

Qui diable est auprès du père ! Serait-ce Schnaps ?

Martin, à la fenêtre.

Ne me serrez pas ainsi !

Schnaps, se penchant en avant.

Il faut bien que je voie.

Martin.

Quoi donc ?

Schnaps.

Comment mes soldats se comportent.

George, à part.

C’est sa voix. Comme le drôle est arrangé !

Schnaps.

Bravo, mes vaillants amis !

Martin.

Àqui parlez-vous donc ?

Schnaps.

Ne voyez-vous pas comme mes gens dansent autour de l’arbre de la liberté ?

Martin.

Êtes-vous fou ? Pas une âme ne bouge.

George, à part.

C’est lui certainement. Qu’est-ce que ça signifie ? Le père s’enferme avec lui ? Comme il est déguisé ! Heureusement j’ai trouvé ouverte la porte de derrière.

Schnaps.

Voyez donc pourtant comme on donne à vos femmes et à vos filles des idées de liberté et d’égalité.

Martin, qui veut se dégager, est retenu par Schnaps.

C’est trop fort !

George, à part.

Que disent-ils donc ensemble ? Je n’y comprends rien. (Il regarde autour de lui.) Que signifie cela ? L’armoire ouverte, le lait caillé tout préparé ! Ce doit être un déjeuner.

Schnaps.

Réjouissez-vous donc de voir tout le monde uni et content.

Martin.

Il faut que votre tête soit merveilleusement remplie de fantômes ! Je ne vois rien.

George, se tirant à l’écart.

Écoutons un peu.

Schnaps, laissant aller Martin.

Je vois tout cela en esprit. Vous le verrez bientôt de vos yeux devant votre maison.

Martin.

Je ne vois déjà rien de bon au dedans.

Schnaps, à part, après avoir regardé encore une fois par la fenêtre.

Tout est sûr et tranquille. Maintenant vite au déjeuner. (Il s’approche de la table.)

Martin, à part.

Que je voudrais te voir ailleurs !

Schnaps.

Aimable soupe de la liberté et de l’égalité, je te bénis !… Voyez donc !

Martin.

Qu’y a-t-il ?

Schnaps.

Le citoyen général se met à l’œuvre.

Martin.

Je pensais bien.

Schnaps.

Et la mange.

Martin.

Tout seul ?

Schnaps, mangeant.

Non pas !… Avec les siens.

Martin.

C’est honnête.

Schnaps.

Asseyez-vous, citoyen Martin.

Martin.

Grand merci.

Schnaps.

Régalez-vous.

Martin.

Je n’ai pas d’appétit.

Schnaps.

Ne vous gênez pas pour moi : nous sommes tous égaux.

Martin.

Je m’en aperçois.

Schnaps.

Vous êtes un brave citoyen.

Martin.

Je n’en sais pas un mot.

Schnaps.

Vous serez mon caporal.

Martin.

C’est beaucoup d’honneur.

Schnaps.

Asseyez-vous, mon caporal.

Martin.

Vous plaisantez, mon général.

Schnaps, se levant et faisant des cérémonies.

Mon caporal !

Martin.

Mon général ! (George, qui s’est avancé doucement, frappe Schnaps de son bâton, au moment où il s’incline.)

Schnaps.

Qu’est cela ?

George.

Mon général !

Martin.

Bravo, George !

George, battant Schnaps.

Mon caporal !

Schnaps.

Sainte Liberté, assiste-moi !

George.

Je te trouve ainsi ?

Martin.

Continue !

Schnaps.

Sainte Égalité, prends ma défense !

George.

Chante toujours : je bats la mesure.

Schnaps, tirant son sabre et se mettant en défense.

Sainte Révolution, délivre-moi !

George.

Quoi ? Tu veux te défendre ?

Martin.

Prends garde à toi : le drôle est désespéré.

George.

Le vaurien ! Qu’il y vienne ! (Il s’élance sur Schnaps.)

Schnaps.

Oh ! malheur à moi !

George.

Tu le sentiras !

Martin.

Qu’il rende le sabre !

George, désarmant Schnaps.

Je l’ai déjà.

Schnaps, se retranchant derrière la table et les chaises.

Àprésent, il faut capituler.

George.

Avance.

Schnaps.

Excellent George, je ne fais que plaisanter…

George.

Moi aussi. (Il veut le frapper et ne frappe que la table.)

Martin.

Frappe le drôle !

Schnaps.

Autrement… (Il quitte son poste et court par la chambre.)

George, le poursuivant.

Tu n’y gagneras rien.

Schnaps, en passant devant la fenêtre.

Au secours ! au secours !

George, le chassant de là.

Silence !

Schnaps, même jeu.

Au feu ! au feu !

Martin, lui barrant le passage d’un autre côté.

Ferme-lui la bouche !

Schnaps, retranché derrière deux chaises.

Épargnez-moi ! C’est assez !

George.

Veux-tu sortir ?

Schnaps. Il leur jette les chaises dans les jambes : ils reculent.

Tenez !

George.

Attends un peu !

Schnaps.

Quelque fou ! (Il s’échappe par la porte de derrière.)

George.

Je t’attraperai bien. (Il court après Schnaps.)

Martin. Il reste en scène et se frotte la jambe, que la chaise a atteinte. Il boite pendant le reste de la pièce.

Le scélérat ! Ma jambe ! Mais il me l’a bien payée.

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