‹ Le Citoyen généralChapitre 9 sur 14 · Scène IX.

Scène IX.

SCHNAPS, seul, puis MARTIN.

Schnaps.

Si seulement je lui avais attrapé un déjeuner ! Une vraie honte ! Un homme riche et toujours si ladre ! (Il tourne autour des armoires.) Tout fermé, comme à l’ordinaire, et Rose a emporté les clefs… Après cela, il me faut encore une couple de gros écus de contribution patriotique. (Il retourne à l’armoire.) Les portes battent, les serrures ballottent, l’estomac gronde, la bourse encore plus : Schnaps, citoyen général, en avant ! Fais un essai de ton industrie !

Martin, revenant.

Tout est en sûreté. À présent, soyez bref.

Schnaps.

Autant que la chose le comporte.

Martin.

Je crains que les enfants ne reviennent.

Schnaps.

Nous avons du temps. Quand ils sont ensemble, ils ne savent s’il est jour ou nuit.

Martin.

C’est vous qui risquez le plus.

Schnaps.

Écoutez-moi donc !

Martin.

Dépêchez-vous donc !

Schnaps, après une pause.

Mais, quand je réfléchis…

Martin.

Encore une réflexion ?

Schnaps.

Vous êtes un homme habile, c’est vrai.

Martin.

Grand merci !

Schnaps.

Mais sans étude.

Martin.

Ce n’est pas mon affaire.

Schnaps, avec importance.

Aux bonnes gens non lettrés, qu’on avait coutume autrefois d’appeler les gens du commun…

Martin.

Eh bien ?

Schnaps.

On explique mieux les choses par des exemples, par des comparaisons.

Martin.

Cela s’entend.

Schnaps.

Ainsi, par exemple… (Il se promène vivement et heurte Martin.)

Martin.

Par exemple, cela est grossier.

Schnaps.

Pardon ! c’était dans mon ardeur révolutionnaire.

Martin.

Qui ne me plaît pas le moins du monde.

Schnaps.

Par exemple… (S’avançant brusquement contre Martin.)

Martin.

Ne m’approchez pas !

Schnaps.

Par exemple, nous nous sommes réunis…

Martin.

Qui ?

Schnaps.

Nous deux, et encore neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres.

Martin.

Gens d’honneur ?

Schnaps.

Cela fait mille.

Martin.

Justement.

Schnaps.

Nous marchons en armes sur le château, avec fusils et pistolets…

Martin.

D’où viendront-ils, ces fusils et ces pistolets ?

Schnaps.

Tout cela se trouve. Ne voyez-vous pas que j’ai déjà un sabre ? (Il prend Martin à un coin du théâtre.)

Martin.

Fort bien !

Schnaps.

Nous marchons sur le château, et nous faisons capituler le seigneur. Nous entrons… (Il représente par ses gestes l’entrée au château.)

Martin, se dégageant.

Écoutez, je dois vous dire que je ne peux vous accompagner. Nous devons au seigneur beaucoup de reconnaissance.

Schnaps.

Bagatelles ! La reconnaissance est la première chose que vous devez mettre de côté.

Martin.

Est-il possible ?

Schnaps.

C’est tout naturel. Mettez-la de côté, vous dis-je. Vous trouverez que l’ingratitude est la chose du monde la plus commode.

Martin.

Je n’aurais pas cru !

Schnaps.

Faites-en l’épreuve et venez. Ne faites pas de cérémonies : Ce n’est qu’une comparaison.

Martin.

Ah ! fort bien, une comparaison !

Schnaps. Il le mène encore dans le coin.

Ainsi, nous entrons… Mais savez-vous quoi ?

Martin.

Quoi donc ?

Schnaps.

Il vaut mieux que vous représentiez le seigneur. (Il le mène de l’autre côte.) Placez-vous là.

Martin.

Àla bonne heure.

Schnaps.

J’arrive avec mon élite de citoyens.

Martin.

Avec les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ?

Schnaps.

Plus ou moins.

Martin.

Bon !

Schnaps.

« Monsieur ! » lui dis-je.

Martin.

Doucement !

Schnaps.

Non, ce n’est pas cela : il n’y a plus de monsieur.

Martin.

Alors, comment direz-vous donc ?

Schnaps.

Attendez !… Tout bonnement : « Au nom de la liberté et de l’égalité, ouvrez vos caves et vos offices. Nous voulons manger, et vous êtes rassasié. »

Martin.

Si c’est après dîner, cela peut passer.

Schnaps.

« Ouvrez vos armoires : nous sommes nus. »

Martin.

Fi ! vous ne serez pas cependant…

Schnaps.

Pas autrement !… « Ouvrez votre bourse : nous ne sommes pas en fonds. »

Martin.

Cela, chacun le croira.

Schnaps.

Àprésent, répondez.

Martin.

Bah ! que dois-je dire ?

Schnaps, avec emportement et fierté.

« Que voulez-vous dire ? »

Martin.

Doucement !

Schnaps.

« Que pouvez-vous dire ? Vous êtes un téméraire ! (S’élançant vers l’armoire.) Vous avez des caveaux fermés ! »

Martin.

C’est l’armoire où Rose tient son laitage.

Schnaps, d’un ton naturel.

Fi ! Vous devez rester dans la comparaison.

Martin.

Ah ! ah !

Schnaps, reprenant le ton menaçant.

« Et des coffres cadenassés ! »

Martin.

Renfermant les habits.

Schnaps.

« Où sont les clefs ? »

Martin.

Rose les a emportées. Elle est très-ménagère, très-soigneuse, elle enferme tout et porte les clefs sur elle.

Schnaps.

« Défaites ! tergiversations ! Où sont les clefs ? »

Martin.

Je ne les ai pas.

Schnaps.

« Alors je devrai faire effraction. » (Il dégaine son sabre et attaque l’armoire.)

Martin.

Est-ce que le diable vous possède ?

Schnaps.

Ce n’est qu’un exemple.

Martin.

Arrêtez !

Schnaps.

« Quoi ! vous résistez ? » (Il entame les tringles.)

Martin.

Êtes-vous possédé du diable ?

Schnaps.

Il faut que cela s’ouvre. (Il brise.) Cric ! crac !

Martin, courant çà et là.

Rose ! Rose ! Où es-tu ?

Schnaps, brisant toujours.

Ça marche ! Cric ! crac !

Martin.

George ! George !

Schnaps.

Tenez votre langue, et songez que je vous expose cela simplement par forme de récit.

Martin.

Par forme de récit ? Cela me semble assez palpable.

Schnaps.

Figurez-vous donc que vous êtes maintenant le seigneur. (L’armoire s’ouvre.)

Martin.

Dieu me préserve ! voilà l’armoire ouverte ! les tringles sont arrachées, la serrure brisée ! Rose, que dira-t-elle ? Allez au diable ! Savez-vous que je ne souffrirai pas cela ? que ce sont des grossièretés, des insolences ? que j’appellerai les voisins ? que j’irai chez le juge ?

Schnaps, qui, pendant ce temps, a examiné l’armoire et a visité les pots.

Chez le juge ?… votre ennemi mortel ?… chez ce drôle si fier ?

Martin.

Pst !

Schnaps.

Sachez que vous serez juge vous-même, dès que nous aurons élevé ici l’arbre de liberté.

Martin.

Juge ? Je me souviens encore comment on devait me faire juge de paix.

Schnaps.

Les temps ont changé : on ne trompe plus personne.

Martin.

J’en serais charmé.

Schnaps.

On ne se moque de personne.

Martin.

Cela m’est agréable.

Schnaps.

Maintenant, avant toutes choses…

Martin.

Faites que je devienne juge !

Schnaps.

Sans doute… Mais, avant toutes choses, écoutez de quoi il s’agit.

Martin.

Il s’agit de refermer les armoires.

Schnaps.

Nullement.

Martin.

De reclouer les tringles.

Schnaps.

En aucune façon. Il s’agit de vous faire comprendre pourquoi l’on m’a élu général.

Martin.

En vérité, je ne vois pas trop pourquoi.

Schnaps.

Eh bien, exempli gratia…

Martin.

Encore un exemple ?

Schnaps.

Nous n’en avons pas eu encore.

Martin.

Que trop !

Schnaps.

Je disais donc… (Il prend un grand pot de lait et le place sur la table.)

Martin.

Au nom du ciel, ne touchez pas à ce pot ! Rose dit que c’est son meilleur.

Schnaps.

Je suis charmé de l’apprendre.

Martin.

Prenez du moins un petit pot, s’il en faut passer par la.

Schnaps.

Non, il me faut le plus grand pour mon exemple.

Martin.

Àprésent, je vous dis, en deux mots, que je ne veux rien savoir de toutes ces sornettes.

Schnaps.

Ah !

Martin.

Et que vous n’avez qu’à détaler.

Schnaps.

Hé !

Martin.

Et que je ne veux rien entendre absolument.

Schnaps.

Vous ne voulez rien entendre ?

Martin.

Non.

Schnaps.

Vous ne voulez rien savoir ?

Martin.

Non.

Schnaps.

Rien écouter ?

Martin.

Non.

Schnaps, tirant son sabre.

Sachez donc que je vais vous ouvrir l’intelligence.

Martin.

Àcoups de sabre ? C’est une belle manière !

Schnaps, marchant contre lui.

Sachez que votre devoir est de vous instruire, d’acquérir de nouvelles idées ; qu’il vous faut devenir habile ; qu’il vous faut recevoir la liberté ; qu’il vous faut recevoir l’égalité, que vous le vouliez ou non.

Martin, à part.

George, George, si tu venais seulement ! Je me garderais bien de le cacher.

Schnaps.

Vous écoutez donc de bon cœur ?

Martin.

Certainement.

Schnaps.

Et vous n’avez aucune répugnance à vous instruire ?

Martin.

Aucune.

Schnaps.

C’est fort bien.

Martin.

Je le trouve aussi.

Schnaps.

Eh bien, soyez attentif !

Martin.

Très-volontiers.

Schnaps.

Ce pot représente un village.

Martin.

Un village ?

Schnaps.

Ou une ville.

Martin.

C’est curieux !

Schnaps.

Ou une forteresse.

Martin.

Merveilleux !

Schnaps.

Oui, par exemple, une forteresse.

Martin, à part.

Si seulement j’étais délivré de ces exemples !

Schnaps.

Je marche sur la place.

Martin.

Qu’arrive-t-il ?

Schnaps.

Je lui fais sommation. (Il imite le bruit de la trompette.) Trétin ! trétin !

Martin.

Il est absolument fou.

Schnaps.

Elle fait des difficultés, et ne veut pas se rendre.

Martin.

En cela elle fait bien. (À part.) Si seulement Rose venait débloquer la forteresse.

Schnaps.

Je la canonne. Pou ! pou !

Martin.

Cela devient sérieux.

Schnaps.

Je lui fais un feu d’enfer ; je la presse jour et nuit. Pou ! pou ! pou ! Elle se rend.

Martin.

Elle a tort.

Schnaps, s’approchant du pot.

J’entre dans la place.

Martin.

Cela ira mal pour elle.

Schnaps. Il prend une cuiller.

J’assemble la bourgeoisie.

Martin.

C’en est fait.

Schnaps.

Les hommes bien pensants s’empressent d’accourir. Je prends place (il s’assied) et je les harangue.

Martin.

Pauvre pot !

Schnaps.

« Citoyens et frères ! » leur dis-je.

Martin.

Cela sonne assez agréablement.

Schnaps.

« Je vous vois, par malheur, divisés. »

Martin.

Mais dans le pot tout est tranquille.

Schnaps.

« Il règne une secrète fermentation. »

Martin, prêtant l’oreille.

Je n’en aperçois aucune marque.

Schnaps.

« Vous avez abandonné l’état primitif d’égalité. »

Martin.

Comment donc ?

Schnaps, d’un ton pathétique.

« Tant que vous fûtes ensemble du lait pur, une goutte était semblable à l’autre. »

Martin.

Cela ne se peut contester.

Schnaps.

« Mais à présent vous avez tourné à l’aigre. »

Martin.

Les citoyens ?

Schnaps.

« Vous vous êtes séparés. »

Martin.

Voyons donc !

Schnaps.

Et je trouve les riches, qui sont représentés par la crème aigrie…

Martin.

Voilà qui est drôle !

Schnaps.

Les riches surnagent.

Martin.

Les riches sont la crème aigrie ? Ah ! ah !

Schnaps.

Ils surnagent ! Cela ne se peut souffrir.

Martin.

C’est insupportable.

Schnaps.

Aussi je les écrème. (Il puise dans le pot et verse dans une assiette.)

Martin.

Ômalheur ! Il se jette dessus.

Schnaps.

Àprésent que j’ai levé la crème, je trouve le lait.

Martin.

Naturellement.

Schnaps.

Qui n’est pas non plus à dédaigner.

Martin.

C’est assez mon avis.

Schnaps.

C’est l’honnête, la riche bourgeoisie.

Martin.

Le lait caillé, la bourgeoisie ? Quelles idées !

Schnaps.

J’en use à plaisir. (Il puise.)

Martin.

Il s’y entend.

Schnaps.

Maintenant je mêle tout ensemble, (il remue) et je leur apprends comme on s’accorde.

Martin.

Qu’en arrivera-t-il à présent ?

Schnaps. Il se lève et va à l’armoire.

Je regarde autour de moi dans la contrée, (il tire de l’armoire un gros pain) et je trouve un château.

Martin.

C’est-à-dire un pain.

Schnaps.

Les nobles ont toujours les meilleurs champs dans le pays : aussi sont-ils convenablement représentés par le pain.

Martin.

Cela y passera-t-il aussi ?

Schnaps.

Naturellement ! Il faut que tous deviennent égaux.

Martin, à part.

Si seulement il n’avait pas le sabre au côté ! Cela rend notre jeu diablement inégal.

Schnaps.

Ici le nécessaire est encore coupé et…

Martin.

Ah ! si George venait !

Schnaps.

Émietté sur la râpe.

Martin.

Émietté ?

Schnaps.

Oui, pour humilier la fierté, l’orgueil.

Martin.

Ah ! ah !

Schnaps.

Et bientôt mêlé et brassé avec le reste.

Martin.

Avez-vous bientôt fini ?

Schnaps, avec réflexion.

Il ne manque plus que les biens du clergé.

Martin.

Où les prendrez-vous ?

Schnaps.

Je trouve ici un sucrier. (Il prend celui qui est auprès de la cafetière.)

Martin, lui prenant le bras.

Arrêtez ! N’y touchez pas ! Rose me pèse toujours le sucre pour toute la semaine : il faut que cela me suffise.

Schnaps, portant la main à son sabre.

Citoyen !

Martin.

Patience !

Schnaps.

Messieurs du clergé ont toujours les propriétés les plus succulentes, les plus friandes…

Martin.

Il faut bien que quelqu’un les possède.

Schnaps.

Et ils seront en conséquence convenablement représentés par le sucre. Il est aussi râpé…

Martin.

Que dois-je résoudre ?

Schnaps.

Et répandu sur le reste.

Martin, à part.

J’espère que tu me le payeras. (À la fenêtre.) Écoutons ! N’est-ce pas George qui vient ?

Schnaps.

Et voilà comme on prépare le lait aigre-doux de la liberté et de l’égalité.

Martin, à part, à la fenêtre.

Ce n’était rien.

Schnaps.

Venez ici ! Que faites-vous à la fenêtre ?

Martin.

Je croyais entendre quelqu’un.

Schnaps.

Cependant George ne vient pas ? (Il se lève.)

Martin.

Tout est tranquille.

Schnaps.

Voyons un peu. (Il va à la fenêtre et s’appuie sur Martin.)

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