‹ Le clavecin hantéChapitre 2 sur 6 · L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE

L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE

Je peux maintenant écrire la raison du suicide, jusqu’ici inexpliqué, de mon ancien condisciple de Condorcet, le grand biologiste Athanase Gille, qui se supprima à moins de cinquante ans et tandis que l’univers scientifique commençait à s’incliner devant son génie après l’avoir longtemps contesté...

«Crise de neurasthénie aiguë» prétendirent les gazettes, courtoisement.

Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...»

Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son anéantissement...

... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’Iliade, l’Odyssée, dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui, comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?... l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’un aviateur! car l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être, notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus, et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque... Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th. Wood, Silbermann, Cantagallo...

Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les triangles polychromes du macrocosme...

Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin!

Il disait, avec son accent enthousiaste:

«Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité... Ys exista!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes, là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en bateau, au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis d’Ys... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...»

En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, qui ne pouvaient être des rochers...

«Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent pendant certaines nuits d’hiver?...»

· · ·

... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase Gille.

Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment petits.

«Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible, m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la surface du globe...»

En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums, créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement utiles à la création de ces remèdes souverains!...

... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente...

Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de chimie...

Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs, mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages, volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la facile clef...

Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon, Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle...

Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes lettres demeurèrent sans réponse...

Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses expériences...

... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi:

«Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est formidable... J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de Longue Vie!... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de penser, d’agir... la jeunesse!...

«Oui, j’ai retrouvé ce secret!... trouvé, plutôt un nouveau secret car les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et correspondant à leur avance mentale.

«Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien.

«En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé, analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre».

«Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et vivants. Mes sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique, mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums rajeunisseurs forment un ensemble polyvalent, c’est-à-dire capable de rendre à tous les organes leur force primitive, soit directement soit grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme de sérums spécialement composée pour lui.

«Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets périrent. Mais ils mouraient guéris de la vieillesse et ayant repris complètement l’aspect physique de l’âge adulte.

«Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu. La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre... Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur... Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie aussi un instant arrive toujours où il faut risquer...

«J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui, de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient...

«Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les poussèrent dans un auto.

«Ces trois sujets étaient extrêmement différents.

«L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse, savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes».

«Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques, ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.

«Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni... Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile, alors que les infirmités l’accablaient...

«Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une suffisante justification morale de l’entreprise...

«Un mois après, deux jeunes hommes et une adolescente: EUX! allaient et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!...

· · ·

«Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux.

«Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre, ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et l’expérience, et ce fut le tragique de la chose...

«Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis nous car mes aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux générations s’additionnaient en ces trois surhumains... Leur puissance d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le plus intense du mot...

«Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le resplendissement complet de leur génie qu’en une seconde existence, séparée de la première non par la mort mais par une régénération scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?... Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors, centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les Surhumains rêvés par Nietzsche!...»

«J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple divertissement, Paul se mit à sculpter dépassent ceux de la grande époque grecque... Va les voir, et juge!...

«En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux; en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc.

«Pierre acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale, grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et signait d’un pseudonyme.

«Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui guident le Monde!...

«Ève?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies, resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch, Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde musique, sa voix!...

«Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage; ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez moi...

· · ·

«Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.

«Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni: moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là, devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain, surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle est inimaginablement belle!...

«Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?... peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais causé qu’avec elle...

«Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus en faire justice...

«Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois «recréatures».

«Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée, car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la beauté devient une toute-puissante morale.

«--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers! dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine, prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus magnifiantes ivresses de la beauté!»

«Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de la vieillesse.

«--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la jeunesse.»

«Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je repris:

«--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient pour vous une formule sainte...

«--Je croyais, alors!... Je ne savais pas!... Le Beau n’existe point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc...

«--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez...

«--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?... M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres qualités...»

· · ·

«... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!...

«Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer.

«Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le pseudonyme...

«--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de la vôtre...»

«Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait devant son visage...

«--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...»

«Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je s’écrouler mon œuvre?...

«J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de fumée bleue...

«--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort humain vers un but qui s’élève constamment?

«--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire quelques parties ici... à quatre ou cinq...?»

«... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je ne voulais pas entendre, pas comprendre...

«Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin de parc où Ève, en un hamac, lisait...

«La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre...

«Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son teint, en la cambrure puissante de son torse...

«Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule existence ne suffit pas!...

«Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors, dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre jeunesse reconquise...

«J’osai murmurer: «Je vous aime!»

«Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête, le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs...

«--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps.

«--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez émue, Ève, vous aussi...

«--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature nous guide vers un gouffre d’ennui.

«Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces étincelles... et claquer mes dents?

«Mes paumes saignaient par mes ongles...

«J’entendis ma voix objecter avec désespoir:

«--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le formidable Amour?...»

«Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque.

«--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais qu’un peu de lassitude dans le sourire...

«... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle adolescente qui parlait comme une vieille femme...

«La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement... J’avais pu restituer à ces trois êtres l’aspect de la vingtième année... L’aspect seulement!... C’étaient trois momies conservées vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur avait transmis l’expérience de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la jeunesse...

«Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.

«Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort, ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience...

«Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et, avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse.

«Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?... Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut plus aimer... Pourquoi vivrais-je?...

· · ·

«Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je ne suis pas un dément...

«Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules, énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma tempe cette arme froide...»

LES YEUX[1]

[1] D’après Amb. Bierce.

Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de lire Les merveilles de la Science, de Monyster, et un passage de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique.

Ce passage disait: «Il est attesté par de nombreux et sages témoins que les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale... Évitez le regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure».

«La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants rejettent!...» pensa tout haut Harker Brayton.

Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur lequel toute lecture avait grande influence...

Pour mieux penser, il abaissa le livre...

Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son attention...

Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, rapprochés l’un de l’autre...

Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture.

Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce qu’il avait vu...

Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient légèrement plus près de Brayton.

Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à l’attention superficielle qu’il leur prêtait.

Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura...

Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux points brillants étaient les yeux...

L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux: ils regardaient les siens, avec intention...

· · ·

Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande une explication...

Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise près de San Francisco.

Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une «serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les tortues et les serpents... les serpents surtout!...

«Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il.

Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés», elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de ceux-ci--et Harker Brayton le savait!--plusieurs fois avaient été trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur présence était terriblement dangereuse.

Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence chez le Dr Druring était confortable et calme.

· · ·

M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût...

Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait.

Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait pas!...

Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et choquant...

Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?... En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton respirait...

Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord et l’action suit...

Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est de la puissance, et la puissance est une menace...

Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en saisira un...

Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer:

«Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite à reculer...»

Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver son équilibre.

«Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...»

Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu en avant de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il produit?... il ne s’en rendait pas compte...

Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le pied gauche vint se mettre en avant du pied droit...

Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh! elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en était toute blanche...

La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles électriques, pétillantes...

Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant.

Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend... où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des siècles, cet hymne éternel...

Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt ans...

Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors...

... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là... Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son nez, de ses lèvres.

· · ·

Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante contre la poussière du mince tapis...

La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!...

Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui, fuir éperdument, délicieusement!...

Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il veut savoir... il veut...

Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la bête immonde.

Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!... la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience...

Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes...

· · ·

Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement bonne.

«Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un splendide ophiophagus.

--Un quoi?

--Un ophiophagus?!

--Qu’est-ce encore que cela?

--Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de divorce!... L’ophiophagus est un serpent qui présente cette particularité bizarre de dévorer les autres serpents...

--Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En les fascinant sans doute?»

Le Dr Druring fit un geste d’ennui.

«Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une très vulgaire superstition!»

A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse... se prolongea en plainte...

Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement...

Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent...

Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre à quatre.

Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, eux aussi.

Ils entrèrent ensemble...

Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus, portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques reculèrent.

--Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en s’agenouillant près du corps...

Son regard alla par hasard sous le lit.

«Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...»

Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.

C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre.

EN EUPHORIE

Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces...

Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter...

... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant.

Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser...

«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose...

--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte tranquillement...

--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...»

Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans; alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages; il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de Paris, un murmure lointain...

Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia:

«Tu es certain que... c’était bien lui?...

--Oh Jeanne! absolument certain!...»

Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses idées, effrayaient les grands industriels...

Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin heureux...

L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands rêves n’apparaissait...

Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent vains.

Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations paternelles promettaient une carrière facile.

Maurive partit en Amérique, comme émigrant.

Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de la richesse...

«Et comment... cela... s’est-il passé?...

--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi: «Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire...

«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré... C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir... Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à vide...

«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques...

«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde.

«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?... Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «Merci!» nettement, presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, euphorique... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même, ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?...

--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?...

--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...»

Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il lui avait dit la vérité!... Et elle était immensément heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui, Stéphane, son Stéphane!...

LA FOUILLE

Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services de paquebots.

Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire tragique dont seul je sais le secret.

Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna.

«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout seul là-bas...»

J’ai écrit: «Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes avec moi?»

Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.

Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, lamentable... La foule se referme sur lui...

Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «Non, je n’existe plus. Merci!»

Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre...

Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.

· · ·

Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était spécialement éclatante ce soir-là.

Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares...

Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir semblait considérable.

Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des histoires de mines de diamants.

Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.

«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne vaut guère que trois cent mille francs, le voici...»

Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les aventures.

Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes pendant le récit.

Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette de platine.

Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous faisions cercle.

Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les tropiques.

Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière ordinaire.

Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, n’y est plus!...

Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre...

Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles: rien...

Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient, on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort malheureuse...

On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de guéridons à tiroirs.

Personne n’était entré. Personne n’était sorti...

Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.

Nous nous regardions...

Destieux dit alors sèchement:

«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons nos poches!... Et je donne l’exemple...»

Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa l’embarras qui planait...

Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on palpe ses manches, son torse, ses jambes.

Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant entre les mains.

La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité.

Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a passé, sauf Jacques Neville...

On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.

«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un chèque pour cette somme...»

Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez emporté, s’écrie:

«Il faut pourtant savoir...»

Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les chaises renversées.

Destieux sonna et dit au valet qui parut:

«Reconduisez M. Neville...»

Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée» avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment!

«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle.

Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, répondit:

«Je chasse cet individu... ce voleur!...»

Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante... Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique:

--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos poches... Laissez-vous fouiller!»

Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce regard...

Puis il sortit...

· · ·

En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.

«Vous me croyez coupable?...

--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?...

--Vous allez la comprendre...»

Il monta chez moi. La porte close, il cria:

«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens...

--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous débarrasser du diamant!...

--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication... Fouillez-moi!...»

Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir...

Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle aussi...

«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire maintenant?...»

Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil!

Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant, mais surtout, le voleur...

· · ·

Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que nous n’avons plus qu’à attendre.

Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir aujourd’hui...

Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa trépidation, chaque trois minutes...

L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut diverses clientes avant la nôtre...

Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un diamant--qui est bien celui de Christian!

Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds cachés par une gaze!...

Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant, Messié!... En se dépêchant, Messié...»

Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua: le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de couturière...

Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot de regret...

«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif...

· · ·

On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.

Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. Il ne me crut pas.

Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps... Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle?

... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.

LES ÉVADÉS

«Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra... Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...»

Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre les branches.

Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse...

Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt...

Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse!...

... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres...

La voix de Pastier dit:

«Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...»

A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.

· · ·

Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds...

Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des saucisses!... Elles eussent suffi à Blin ou à lui, à un seul, pour atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais pas à deux...

L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles teutonnes...

Un seul pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?...

Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des grands arbres...

Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa...

Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse écriture: «Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!»

Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.

· · ·

Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux transis pépièrent.

Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres dangereuses comme le jour...

En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une, deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi plus de deux heures de suite...

Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait de l’enliser...

Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement!

A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte de déceler sa présence en ronflant.

La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une amertume acide...

Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!...

La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta ses mains tâtonnantes...

Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais, plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg... Comme il l’eût savourée!...

L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui devint une torture...

Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il s’endormit.

Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.

«Ya... ya...» balbutia Pastier.

Le rustre s’éloignait en riant.

Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un peu de soupe...

Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la Suisse, la liberté!...

Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il disait: «Guten Tag»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre...

Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!... La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut encore, désespérément...

Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le silence forestier...

Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et ne bougea plus.

Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés?

Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer.

«Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est sauvés!...

--Sauvés?

--Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas des fois un peu de conserves?...

--Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était bien là quand je suis parti... Et mon papier...»

Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut:

«On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier... Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté... Hein, mon p’tit, on est des frères!»

Riant, pleurant, ils s’embrassaient.

LA FENÊTRE BARRÉE[2]

[2] D’après Amb. Bierce.

Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.

Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, et des conserves.

D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait...

Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler...

L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier... Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves...

On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le questionnait...

Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois jours.

Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du temps à rédiger.

Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre...

· · ·

Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui.

Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des conditions féroces, deux prétendants évincés...

Juste après le oui! devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures...

... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement...

Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours...

· · ·

Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes microbiennes nées des putréfactions végétales et animales...

Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, elle balbutiait et pleurait...

Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des recettes...

Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.

Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés...

Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour...

· · ·

La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce.

Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse...

Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois rude, la chère table de leurs repas!

Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un coffret...

Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait nocturne, hostile...

Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à fauves...

Ce serait pour l’aurore...

· · ·

Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains...

La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière seconde...

Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil l’accabla...

... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!... pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?...

La lampe s’était éteinte... Silence épais...

A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité... Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa respiration était suspendue, son sang immobile.

Quoi donc l’avait éveillé, oui, quoi?...

Et où était-ce?...

Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte...

Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la table sur laquelle il était toujours accoudé, remuait légèrement... et il entendit un pas dans la chambre... Non, des pas!... comme des pieds nus marchant sur le plancher...

Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?...

La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui, sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas...

Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher...

Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte...

L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie.

Il n’y avait rien sur la table!...

La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les ténèbres...

Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.

Murlock s’évanouit...

· · ·

... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à l’ordinaire...

Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par le coup de feu...

Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait une expression d’abominable terreur...

Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve...

LES FACTURES

Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses.

Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace».

Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne peuvent sortir de France.

La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au lendemain.

C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale...

Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est redoutable et délicat.

· · ·

Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui devait être longue.

Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains maigres.

En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra.

--Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener... vous l’interrogerez vous-même...»

La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité apparente.

L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les papiers suspects.

C’étaient deux factures de grande couturière.

Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.

Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!...

Le cas était net, flagrant, extrêmement grave...

Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme ces deux prétendues factures!...

Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières...

Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant:

«C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...»

Au son de cette voix, l’officier sursauta...

Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme élégante, jolie, animée, et se retira.

«Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment, c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi... J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes... Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?»

Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les phrases en allemand, les chiffres, les plans...

Elle prit un air insolent et naïf.

«Je ne sais pas ce que c’est cela...

--Marthe... la vérité!...

--Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à moi...

--Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!»

Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses lèvres rougies tremblaient...

La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!... je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour, accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si violente passion...

Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce qu’il «lui cédait trop».

Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne résistait point:

«Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.»

Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef.

«Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!... tu ne vas pas me faire avoir des ennuis!

--Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!»

Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin.

Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant...

«Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...»

D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes...

Elle balbutia enfin:

«Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers... Ce n’est pas moi... C’est Freddy!...

--Le Portugais?

--Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu... Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne peux en avoir que par lui... Regarde.»

Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de piqûres rougeâtres.

«Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister... Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!... on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...»

Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que dépasse la chevelure blonde...

Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine...

«Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si! je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!... Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi... je ferai tout ce que tu voudras...»

Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait aimé davantage...

Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale!...

Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches mous des explosions, le jappement prolongé des mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce netteté...

Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que cachait le tapis de la table.

Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de l’Armée, 2e Bureau, S. C. R...

Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service dans le petit bureau.

Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et crispée:

«Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant?

--Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front.

--Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour l’instant...

--Je sais... je sais...»

AU PONT DU HIBOU[3]

[3] D’après Amb. Bierce.

Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche.

Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres au-dessous de lui.

A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou...

Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les armes.

Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal...

Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, même par ceux qu’elle n’impressionne pas.

L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas exclus...

Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou» qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.

... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait...

Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses trois enfants...

Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés...

Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme sur son épaule...

Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa les paupières...

Ses ultimes instants duraient... duraient...

Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec appréhension... Les intervalles de silence entre les coups, s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de l’autre?...

Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre...

Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle.

«Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma demeure!... Ma femme, mes petits!...»

Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait implacablement...

Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son sabre.

Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula...

· · ·

Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit conscience...

Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se trouvait-il?...

Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de l’eau saumâtre comblait sa bouche...

Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la surface...

Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair...

Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent extraordinaires.

Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, les soldats qui gesticulaient...

De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles...

Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le tonitruement du Niagara.

Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui augmentait... De grands bois couvraient les deux berges.

Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était senti autant de vitalité physique, de puissance mentale...

Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre... Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!...

Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après il était à l’abri dans la forêt.

Sauvé!...

Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne reconnut pas le goût...

Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne... Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!...

Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage... oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le poétique carillon grêle... il entendit...

· · ·

Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique...

La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une signification secrète, maligne?...

Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même, entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible, il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles pouvaient constituer un danger pour lui...

La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa en l’avançant entre ses dents, en plein air froid...

Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas...

... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les talus.

Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient...

Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le plus petit en trébuchant...

Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, silence... ténèbres...

... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous le pont du Hibou.

· · ·

L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, des jours[4].

[4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un épisode des Misérables dans une nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: Alias Jimmy Valentine, jouée à Paris sous le titre: Le mystérieux Jimmy.

LE DUEL AU CIGARE

«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une ménagerie?...»

L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches, illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas...

Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons...

Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il commanda un whisky-and-soda.

L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense prairie déserte...

La voix injurieuse reprit:

«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...»

Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver...

«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage humain...»

A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les cuisses... On se renversait pour mieux rire...

Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!... Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver répond vite à la moindre offense...

Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son nom: Molinier (Jean).

«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne... Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon sang à la défense de mon pays...»

Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire le large vent de la plaine...

Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était la business, une business comme une autre. Puisque ce Français était un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas une sympathie frémissante...

L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva.

Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la tête.

«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient pas la mer... je...»

Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles et le «sonnait» sur le plancher.

Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la respiration calme, déclara:

«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...»

Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour le petit homme contre le colosse.

Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»...

Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté.

Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait contre la rouille.

Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui dit à voix basse:

«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place. Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu...

--Tout va bien... Coupez le sermon!...

--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!... Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!... Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur...

--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de même... Allons-y!...»

On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes.

Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir, avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes chassant au loin...

Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes, voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins, sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux veuves» que de semblables conditions rendent fréquent.

On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile pourpre...

Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser le champ libre:

«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...»

Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit:

«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais moi j’aime les choses simples...

--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de viande froide...

--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi... Retirez-vous, mon vieux!...»

Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement: «Feu!»...

C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme...

«Gentlemen, prêts?... A volonté, Feu!...»

Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa...

Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier...

Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile!

«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne veulent jamais rien écouter, même quand...»

Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps, mais Molinier avait certainement tiré le second...

Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment savoir?...

--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson.

--Ça va, merci!...»

On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de marionnette projetée à terre.

Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait...

Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson:

«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a sifflé à un mètre à ma droite...

--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé?

--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans moi!...»

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