‹ Le Club des 400 coupsChapitre 1 sur 24 · 01

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— Mare ! Qui va là ? cria de la forêt une voix enfantine.

— Mouche ton nez et dis bonjour à l’homme ! répondit Petit-Peu.

Le béret campé sur l’oreille comme un énorme confetti blanc, la mèche brune en bataille, la frimousse rouge d’avoir trop couru, le tablier élimé, décoloré à force de lessives, la culotte trop courte laissant dépasser un pan de chemise trop long, les espadrilles percées, les orteils douteux levant vers le ciel des paupières de demi-deuil, Petit-Peu, fier de ses dix ans décrochés le matin même, se redressa et regarda tout autour de lui.

Un minois chiffonné impertinent, aux pommettes vernissées encadrées par deux longues tresses de cheveux noirs, surgit de derrière un buisson.

— Vé ! La Marie ! s’étonna le gamin. Ce sont les filles qui font gaffe, à présent ?

— Même que ça me plaît pas !… Dis, Petit-Peu ! Tu t’es trompé !… Le mot de passe, c’est « Mouche ton nez et dis bonjour à la dame » !

— Moi, je suis pas une dame !… La preuve ! Quand on fait le concours sur les bords de la Jague, qui c’est qui pisse le plus loin ?

— C’est Thermogène.

— Pas vrai ! C’est moi ! Il s’arrange toujours pour prendre le vent, Thermogène !… Enfin !… C’est pas des histoires pour les filles ! Je suis en retard !… Adieu, la Marie !

Comme il s’éloignait, la gamine tira sur une corde qui pendait à un pin. Un vacarme assourdissant de vieilles boîtes de conserves répondit au loin.

Sans souci des ronces qui zébraient ses jambes maigrelettes, le gosse s’enfonça dans les bois.

On l’avait baptisé Petit-Peu, à cause de son air effacé et surtout de la façon gentille dont il demandait toujours un « petit peu » de quelque chose. On l’appelait aussi, d’ailleurs, le « caganis » : il ressemblait au nain minuscule de la fable, sans cesse « à la traîne » derrière ses compagnons, sauf, cependant, l’été, à la baignade, où il se montrait indiscutablement le meilleur nageur.

Rapidement, il parvint à une sorte de monticule où les arbres avaient poussé si drus que l’on n’eut pas distingué un « semble-figue » à cinq mètres. Écartant quelques branches, il se glissa sous un buisson et déboucha devant une vieille cabane abandonnée.

C’était un simple toit de chaume, renforcé par quelques morceaux de tôle ondulée, s’appuyant, d’un côté sur deux pans de mur en moellons, et de l’autre, directement sur le sol très incliné à cet endroit. Un assemblage de planches pourries et mal ajustées, où, malgré les lavages du temps, on pouvait encore lire « Catox », « Savon de Marseille », etc… etc… tenait lieu de porte.

Petit-Peu la poussa.

Des bouts de fils de fer rouillés, promus aux fonctions de charnières, grincèrent dans le silence.

Surpris par cette apparente tranquillité, le « caganis » entra.

Àl’intérieur de la masure, quelques gamins, dont le plus âgé pouvait avoir quinze ans, l’accueillirent avec des visages lourds de réprobation.

— T’es en retard ! fit l’aîné… vingt ronds d’amende !

— J’ai dû passer chez le pharmacien.

— Toujours malade, ta cousine Angèle, alors ?

— Le médecin y peut plus rien !… Elle est très fatiguée !… Le curé vient de venir avec son eau bénite…

— La pauvresse !… Enfin !…

— La séance continue !

Les gosses tournèrent la tête vers le dernier qui avait parlé, Jacotin, le Chef, surnommé Thermogène à cause de la couleur ineffable de sa chevelure. Appuyé contre la grosse poutre verticale qui maintenait la toiture, les deux pouces passés dans sa ceinture dans cette position familière aux brigadiers de gendarmerie et aux curés de village, les pieds écartés et bien à plat comme pour assurer l’équilibre de son autorité, le sourcil froncé avec cet air comiquement grave que prennent les enfants lorsqu’ils essaient d’imiter les grandes personnes, celui-ci parcourut sa jeune assistance d’un regard qu’il aurait bien voulu courroucé, on ne sait trop pourquoi, mais qui, en vérité, n’était que drôlement sévère.

Près du chef, assis sur un billot de bois, Pipermint, ainsi nommé parce que son père tenait le bistro du patelin, semblait perdu dans la contemplation des dessins que, d’un doigt machinal, il traçait dans la poussière. En réalité, il observait, à la dérobée, la Nichette, une « belle petite » à la figure éveillée qui gonflait avec fierté une poitrine trop formée pour son âge : l’œil malin, il rougissait de plaisir à l’idée que, la veille, elle lui avait permis d’y « passer la main ».

Dans un coin, accroupi sur un fagot, Marigal, dit « La Mouche », car il avait la fâcheuse manie de tout « rapporter », épiait jalousement Thermogène, tout en roulant, au-dessus de ses genoux sales, sa culotte de velours. Cette culotte faisait son désespoir. Il y avait trois ans que sa mère l’avait taillée dans un vieux pantalon, longue et ample, en prévision de sa croissance ; or, le gosse avait peu grandi, et, depuis cette époque, il crevait de chaleur dans cet amas de tissus qui lui retombait jusqu’aux mollets chaque fois qu’il courait.

Plus loin, Pisse-huile, auquel la moindre émotion donnait une irrésistible envie de faire pipi, se balançait inlassablement de droite à gauche.

Àses côtés, Pudding, albinos et rondouillard, doué d’un appétit incommensurable, mordait gaillardement dans une grosse pomme, ponctuant chaque coup de dent d’un reniflement sonore, peut-être par flemme de tirer son mouchoir, peut-être aussi parce qu’il trouvait à la chose un goût amer et particulier qui ne lui était pas désagréable. Le dos au mur, il tentait de dissimuler à ses « collègues » le fond de son pantalon qui, sous l’effort répété d’un derrière trop nourri, avait craqué comme un fruit mûr.

Contre la porte, Écartebraise, le fils du charbonnier, souriait béatement. Il avait un surnom qui lui collait à la peau comme un tatouage, « Bouche d’Égoût ». En effet, lorsqu’il entr’ouvrait ses lèvres, fendues jusqu’aux oreilles, il exhibait de rares dents plantées en forme de grille. Il ne souffrait pas, d’ailleurs, de cette disgrâce, car elle lui valait bien des avantages, ainsi qu’on le verra par la suite.

D’autres gosses complétaient l’assistance. Parmi eux, Toutengueule, et quelques fillettes telles que Pipette, dont la mère était buraliste, la fille du coiffeur, prétentieuse et coquette, baptisée « La Frisette », etc., etc…

C’était là, les membres de l’A.M.C. — Amicale Mouilletoise Club — réunis pour leur assemblée dominicale.

En vue d’aller s’amuser à la fête annuelle du gros bourg de Barcenette, et de pouvoir s’offrir sucres d’orge et tours de manège, ces quelques gamins et gamines, parmi les plus délurés du village des Mouillettes, avaient formé une association, dont le but, on le conçoit aisément, n’avait rien de désavouable. Quant aux moyens employés pour y parvenir, c’est-à-dire pour constituer un fond de trésorerie, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne manquaient pas d’originalité. Certains statuts de la Société, affichés dans la cabane et dont il serait dommage de ne pas respecter l’orthographe, en feront foi.

S’il a envit, il doit le fère devan les otre. La cachoteri é un vilin défot.

Article 11. — Les filles son admise à se groupeman. En réson de leur féblesse et vu que les homes sont des jantleman leur amande serat de la moitié, mais, en compensasion, elle devron s’embrassé Bouche d’Égout »

Il convient de dire ici que le dénommé Bouche-d’Égout était vraiment le plus « minable » de tous ces gamins, et que, en plus de son faciès peu engageant, il trimbalait sur un corps malingre une tête si grosse que cela lui donnait l’allure d’un bilboquet ambulant. Évidemment c’était une punition bien sévère pour les filles que d’avoir à embrasser ce « pas beau ».

Lorsque le silence fut rétabli et que Puding eut fait entendre un dernier reniflement, Thermogène, le Président du « clube », plus habituellement appelé « le Chef », reprit la parole.

— La séance continue ! fit-il en essayant d’imiter la voix de son oncle le Président des « Champions Boulistes Mouilletois »… Puding !

— Présent

— Tu t’es embrassé la Frisette derrière la haie de Chantecoq !… On t’a vu !

— Je dis pas non ! répondit l’interpellé en arrondissant ses grosses joues et en lançant à ses camarades un regard à la fois plein de vanité et de défi.

— Six francs d’amende.

— Six francs !… C’est dur !… Mais ça l’est quand même moins que l’autre jour quand je me la suis « esquichée » et que sa mère s’est amenée !… Qu’est-ce qu’elle m’a filé comme « rouste » !

― Ça, on s’en fout !

— On s’en fout ! On voit bien que c’est pas ton cul qui a pris !

— Ces six francs, tu les donnes ?

— Voilà, fit Puding en les sortant à regret de sa poche.

— Et alors ! Porte-les ! Tu crois pas que je vais les chercher à domicile !

Le gros petit bonhomme dodelina de la tête et se décida enfin à avancer.

Comme il passait à côté de La Mouche, celui-ci, d’un geste prompt, lui tapa sur la main et l’argent roula sur le sol. Puding se baissa aussitôt pour le ramasser. Malheureusement, il avait oublié la faiblesse de son fond de culotte, et, dans le mouvement qu’il fit, il montra à ses camarades, et pour leur plus grande joie, une large tranche de chair rosée comme un morceau de pastèque.

— Oh, comme t’as changé, ricana l’un des gosses.

— T’en as un œil ! enchaîna un autre.

— Vos gueules, pinsons ! coupa Thermogène qui, pendant cette diversion, avait empoché l’amende… Au tour de la complice, maintenant !… Frisette !

La fillette, mignonne et toute en jambes, se leva timidement. De ses petites dents rageuses, elle mordillait son mouchoir.

— Approche un peu ! On va pas te bouffer !

— C’est que, hasarda-t-elle, en tournant craintivement sa jolie tête vers Bouche d’Égout… je le ferai plus…

— Pas question !… Trois francs, et bise-le !

Elle fit un pas vers Thermogène et dit rapidement :

— Je préfère payer six francs plutôt que de me faire « licher » par ce « calamantran ».

Mais Bouche d’Égout n’allait pas laisser échapper une si belle occasion. Déjà, il tirait la gamine par le bras.

— J’ai pas la vérole, vaï !… Et puis quand tu y auras goûté, t’en redemanderas !… Té Puding ! Prends-en de la graine, des fois que tu saurais pas y faire !

D’un revers de manche, il essuya ses lèvres, imitant ainsi son « paternel » quand celui-ci embrassait la grande Françoise de la ferme des Foillotes. Aux yeux du gosse, ce geste était vraiment le symbole de la délicatesse, puisque, chaque soir, en rentrant à la maison, après une journée de sueur et de poussière, son charbonnier de père ne faisait pas tant de manières pour embrasser la mère.

Rougissante, la Frisette ferma les yeux, pinça fortement ses lèvres et attendit. Lorsqu’elle sentit le contact de son tortionnaire, elle ne put s’empêcher de détourner la figure et cracha de dégoût.

— Ça compte pas ! Elle m’a fait déraper ! grogna l’autre.

— Tu veux pas qu’on te la tienne, non ! gouailla Pipermint.

Au suivant, coupa Thermogène. Pisse-huile ! viens ici.

— Eh ! je m’y attendais !… Je peux pas me lever ! larmoya-t-il.

Les gamins, prévoyant la suite de la séance, éclatèrent de rire.

— Allez, pas d’histoire ! Amène-toi !

— Pisss… pisss… pisss… pisss… pisss… scandèrent les mômes.

— J’ai besoin de sortir ! gémit le coupable.

— Tout à l’heure.

Pisse-huile, alors, se leva avec peine et commença à sautiller d’un pied sur l’autre.

— Hier, enchaîna Thermogène, t’as pas salué la pissotière !

— Je le sais… mais dépêche-toi vite !

Les cris redoublèrent. Les filles s’étaient mises de la partie.

— Pisss… pisss… pisss… pisss…

— Ça fait plusieurs fois que ça t’arrive, poursuivit le Chef, qui prenait un malin plaisir à prolonger le supplice du malheureux.

Plié en deux, ce dernier se comprimait maintenant la vessie à deux mains.

— Je me demande si on devrait pas doubler l’amende… Qu’en pensez-vous, les copains ?

Ce furent alors des hurlements de joie, car, chaque fois que Pisse-huile était sur la sellette, on assistait à la même comédie.

Soudain le gosse se redressa, le visage rasséréné, cependant qu’une tache humide s’élargissait sur le sol.

— Oh ! à présent, soupira-t-il, vous pouvez dire ce que vous voulez ! C’est trop tard.

— T’es pas un peu dégueulasse ? T’auras deux francs d’amende en plus pour avoir sali la cabane. Ça te fera six balles !

— Six balles ! Eh, couillon, d’où veux-tu que je les sorte ?

Voyant qu’il allait pleurer, Thermogène le prit par l’épaule.

— Mais puisque tu sais qu’il y a une amende, pourquoi que tu l’as pas saluée, la pissotière ? lui demanda-t-il.

— Té, je pouvais pas ! Je voyais Pipermint et La Mouche qui me visaient derrière le platane… J’ai eu peur !… J’ai senti la tuile qui venait et l’envie de pisser aussi. Alors, comme je tenais mes bouquins d’une main, j’ai tout juste eu le temps de m’attraper le « chichi » avec l’autre… Avec quoi voulais-tu que je salue ?

— Bon ! Pour cette fois, ça va !… Tu donneras tes quatre francs et on n’en parlera plus… Mais dites… on n’a pas vu Pâte à Reluire, aujourd’hui !

— Il est aux vêpres ! répondit Bouche d’Égout.

— Il a pas le droit ! grogna La Mouche. Il y a que Marius et Pasodoble qui sont dispensés de la réunion du dimanche.

— Et pourquoi ? fit Puding.

— Parce qu’ils servent la messe à Monsieur le Curé… expliqua le Chef, et ça peut être utile.

— De servir la messe ?

— Non. D’être bien avec le curé… Et puis, d’abord, Pasodoble est avec son père qui tient l’harmonium !… Quant à Marius, eh bé… sa mère, elle a pas de sous… alors, ça lui fait une petite piécette de temps en temps, peuchère !

— Oui, mais Bon Dieu de Bon Dieu, qu’est-ce que fout Pâte à Reluire avec son bon Dieu ! hurla Pipermint, qui sans s’en douter, jurait comme son père le cabaretier, devenu anticlérical depuis le jour où le prêtre avait déclaré, en chaire, que l’alcool était la perdition des familles : ce matin là, le patron du bistro, qui assistait au divin office, s’était dressé, furieux, sur sa chaise et avait crié : « Et qu’est-ce que vous foutez dans vos burettes ? C’est pas de l’eau de Vichy, non ? »

— On verra ! on verra ! concilia Thermogène, qui, manifestement, cherchait à se ménager l’amitié de Pâte à Reluire, le fils du plus riche propriétaire de la région.

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