‹ Le Club des 400 coupsChapitre 2 sur 24 · 02

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Encaissé entre la colline de Miredoux et le Mont Bezague, le village des Mouillettes s’étire paresseusement le long de la Jague, rivière capricieuse et limpide qui jette ses eaux, éclaboussées de soleil, quelque part par là dans un affluent du Rhône. Ses toits de tuiles rouges claquent de gaîté au milieu des arbres verts et des mimosas en fleurs. Sur le flanc du Mont Bezague, l’école communale des Mouillettes étale la blancheur crue de ses murs accueillants. En face, dominant la forêt de pins-parasols qui recouvre le Miredoux, le château de Saint-Fébrier impose sa masse orgueilleuse et moderne. Dominant ce cadre fleurant bon l’ail et la lavande, où l’accent méridional met sa note pittoresque et savoureuse, le clocher de l’église, véritable petit joyau du xiii siècle, semble un trait d’union avec le passé.

Ce jour-là, l’abbé Moret, qui depuis quinze ans, veillait sur les âmes des Mouillettois bien-pensants, venait de célébrer les vêpres. Ayant dépassé la quarantaine, les cheveux grisonnants, le visage sympathique, il cachait avec soin, derrière des lunettes cerclées d’or, un regard égrillard qui aurait pu être jugé incompatible avec son caractère sacerdotal. Intelligent, d’une logique saine, trop saine même, car de toute évidence elle nuisait à son avancement dans la hiérarchie ecclésiastique, il avait un principe bien personnel : « Si Dieu est vraiment bon, disait-il, pourquoi a-t-il créé le mal ? » De là à excuser tous les péchés, à les pardonner, il n’y avait qu’un pas, qu’il franchissait allègrement. De plus, son imagination féconde faisait naître dans son esprit des images curieuses, soit pendant ses promenades, soit pendant ses prières, ou, ce qui est plus grave encore, pendant l’office. C’est ainsi que cet après-midi, alors que, vu la chaleur, il se relevait péniblement d’une génuflexion devant le Saint Tabernacle, il songea que si le Seigneur avait connu la Provence, il n’aurait jamais exigé le port de la chape, de l’étole et autres ornements chargés d’ors et de broderies qui font transpirer de façon si anormale. Il faut dire, à sa décharge, qu’avant de revêtir lesdits ornements. Le prêtre avait déjeuné chez son ami le docteur Bidort, d’une bourride gaillardement relevée et que, sa digestion lourde aidant, il se sentait irrésistiblement entraîné vers une douce somnolence.

Soudain, il s’aperçut que sans s’en rendre compte, il était parvenu au bout de ses peines et de ses oremus… Il laissa échapper un soupir empesté d’ail. Il en demanda pardon au Seigneur, non pas du soupir, mais de l’odeur, puis il se coiffa de sa barrette.

Les fidèles, comprenant à ce geste symbolique que l’office était terminé, se levèrent avec un bruit de chaise dont l’insolence se répercuta sous la haute voûte. Cependant, peu pressés d’abandonner l’ombre bienfaisante que répandaient les grands murs froids de la nef, et peu soucieux d’affronter l’écrasante chaleur extérieure, ils s’attardèrent en vains papotages autour du bénitier.

Les deux enfants de chœur s’étaient précipités vers la sacristie, masquant, sous des gestes lents et hypocrites, leur hâte de quitter le saint lieu.

Le plus grand, Pasodoble, brun, frisé, la figure angélique, l’allure dégingandée d’un gamin qui a poussé trop vite, arracha sa calotte rouge et son surplis de dentelles blanches, les jeta à son collègue, et, profitant de ce que le curé avait le dos tourné, il s’éclipsa en lançant un « au revoir, Monsieur l’abbé ! » alors qu’il mettait déjà le pied dehors. L’autre, le plus jeune, Marius avait, malgré son nom bien provençal, un aspect pour le moins inattendu ! C’était, en effet, un curieux petit nègre, vif, intelligent, roulant sans cesse de gros yeux blancs, comme si, à chaque seconde, il découvrait l’humanité. Tranquillisé de voir que son camarade avait pu s’échapper sans avatars, il plia tranquillement les vêtements sacrés, rinça les burettes, etc… en un mot, il « fit le ménage » selon sa propre expression.

Pendant ce temps, Pasodoble était arrivé à son poste d’observation. Coincé dans l’ombre, contre l’un des piliers de soutènement de la vieille chapelle, il surveillait l’horizon. De là, il découvrait, à sa gauche, le parvis et la rangée de platanes qui lui faisait face, et, à sa droite, la courte et étroite rue du Goulet ainsi que la place du Marché. Tout au fond de cette place, bien exposée au soleil, sans doute pour que ses émanations malodorantes soient plus tenaces, une vespasienne, rouillée, humide, exhibait son impudeur. Ce monument, manifestation de l’égoïsme des mâles, et dont la soi-disante « nécessité » a résisté aux attaques du temps, depuis l’empereur romain jusqu’à nos jours, faisait l’objet d’une attention soutenue de la part du fils de l’organiste.

Les ouailles n’avaient pas encore quitté l’église que Marius était déjà venu le rejoindre.

— Ils sont toujours fourrés là-dedans ! s’étonna le négrillon, avec un accent qu’eût envié une marchande de poissons du Vieux Port… Bou Diou ! Qu’est-ce qu’ils attendent ?

— Peut-être que le Bon Dieu leur offre le pastis !

— Ô bonne Mère ! S’il y avait du « pastaga » dans la chapelle, il refuserait du monde, le curé !

— Au fait, Marius, tu lui as demandé si, au ciel, il y avait des anges noirs ?

— Parfaitement.

— Et alors ?

— Eh bé, t’as perdu ton pari, parce qu’il y en a.

— Ah !… Tu pourras peut-être y aller !… Mais comment ça se fait que tu es noir, toi ? Ta mère, elle est blanche !

— Elle est même blonde.

— Et ton père ?

— Tu sais bien que je l’ai pas connu, il est mort aux colonies. Mais mon père, il était blanc, lui aussi.

— Alors, moi, je comprends pas pourquoi toi, tu es noir !

— Ma mère prétend que c’est un accident.

L’église vida enfin, sur le pas de sa porte, ses quelques rares fidèles, au milieu de flonflons d’harmonium, de poussière et d’odeur d’encens.

Àvrai dire, il n’y avait presque que des femmes. Dans tous les pays du monde, celles-ci suivent, avec beaucoup plus d’assiduité que les hommes, les offices du Culte. Sans doute ont-elles davantage de choses à se faire pardonner !

Entouré de vieilles bigotes, dont quelques-unes avaient arboré, pour la circonstance, les chapeaux les plus ahurissants dont la garniture allait de l’aile de goéland jusqu’à la fleur de gratte-cul, un homme, replet, botté, ganté, monoclé, pérorait et jouait de la badine.

— Méfie ! Méfie ! La famille de Saint Fébrier, souffla Marius.

— Mais je vois pas de Pâte à Reluire !

— La vache ! vingt ronds qu’il s’est tiré par le bas-côté ! reprit le nègre. Viens ! On va faire le tour par derrière.

— T’agites pas comme ça !… Té regarde-le qui s’amène !

Gaétan de Saint Fébrier, que ses camarades avaient tout de suite baptisé « Pâte à Reluire » courait sur ses onze ans. Bien que, sous ses accoutrements du dimanche, il fasse très « gosse de riche », il possédait une nature complaisante et généreuse. C’était « un brave petit ». Il avait de qui tenir, d’ailleurs.

Son père, Jean de Saint Fébrier ne manquait pas de qualités solides, en dépit d’un tempérament légèrement vaniteux. D’origine roturière malgré sa particule, il était né aux Mouillettes et, ainsi qu’il se plaisait à le répéter, « il s’était fait lui-même ». Parti très jeune aux Amériques, il y avait édifié une fortune colossale, aussi, de retour au pays, son premier geste avait-il été de construire un imposant manoir auquel il avait donné son nom, non pas pour épater ses anciens camarades du village, mais pour rivaliser avec les Barcenettois, dont la commune, presque uniquement peuplée de multimillionnaires enrichis au Mexique, ne comprenait que de somptueuses propriétés. Il n’avait eu qu’un gros chagrin dans sa vie, la perte de sa femme, Argentine à la tapageuse beauté, morte prématurément après lui avoir donné deux enfants, Monique, une splendide jeune fille, et Gaétan.

De leur coin d’ombre, Pasodoble et Marius observaient Pâte à Reluire.

— Tu crois que ça va marcher ? demanda le négrillon.

— Et où veux-tu qu’il aille ?… Obligatoirement ils doivent passer devant la pissotière !

— Et alors ?

— Tu penses bien qu’avec son père, il va pas s’amuser à la saluer !

— Ô petan, que t’es mariole, toi ! murmura Marius… Vé, ça nous fera quatre francs de plus pour le « clube »

Ce en quoi il se trompait, d’ailleurs.

En effet, lorsque Jean de Saint Fébrier arriva devant la vespasienne, sans doute le gazouillis de l’eau, cascadant le long de l’ardoise, éveilla-t-il en lui un besoin urgent. Toujours est-il qu’après s’être assuré qu’il se trouvait seul avec son fils sur la place, car le fait d’être vu pénétrer dans l’édicule aurait nui à ses ambitions aristocratiques, il s’isola.

Pâte à Reluire poussa un soupir de soulagement ; il se doutait bien que ses deux collègues Pasodoble et Marius devaient rôder dans les environs, aussi, pendant que son père s’attardait dans la lecture de graffiti dénués de moralité, il tira un vaste coup de chapeau à la pissotière.

— Coquin de sort ! fit le négro. Nous autres, on est deux vrais cons !

M. de Saint Fébrier réapparut bientôt avec l’air heureux d’un commandant de la Transat qui vient de s’apercevoir, après une rapide inspection, que tout allait bien à bord.

— Viens, Gaétan ! fit-il en prenant paternellement son fils par l’épaule. Nous allons faire un crochet par les vignes de Salognard.

— Avec cette chaleur ?… Ô fan de chicourle !

— J’ai l’intention d’acquérir ce domaine, poursuivit le châtelain, non sans avoir souligné d’un haut-le-corps l’interjection du gamin. C’est une terre très riche et elle accroîtra ton patrimoine dans des proportions appréciables. Plus tard, tu seras heureux de trouver tous ces biens !

— Évidemment papa !… mais… il y a les petits de l’école qui m’attendent pour jouer ! Je voudrais bien les retrouver aussi !

— Ah ! oui… c’est dimanche !…

— La semaine dernière, j’ai déjà manqué… Bou Diou ! Qu’est-ce qu’ils m’ont brisé !… Ils m’ont traité de cul-doré et de lèche-soutane !…

— Comment ?

— Tu penses bien que je me suis pas laissé faire par cette bande de petits couillons !

— Qu’est-ce que c’est que ce langage ? se fâcha le père.

— Mais papa… si je « parle pointu », ils me comprennent pas, les autres !

— Et lorsque tu t’adresses à l’instituteur, ce sont ces termes que tu emploies ?

— Non, papa… mais c’est pas ce qui arrange les choses !

— Il est vrai que celui-là… Un raté !… continua Jean de Saint Fébrier entre ses dents et tout en assurant son monocle dont l’équilibre avait été, un instant, dangereusement compromis… Ah ! l’éducation de nos enfants est en bonnes mains !… Allez ! va t’amuser !

Gaétan ne se le fit pas répéter. De toute la vitesse de ses petites jambes, il s’élança vers les prés de Montfort-le-Bel, mais, à peine avait-il parcouru quelques centaines de mètres, qu’il jeta un coup d’œil aux alentours, et, abandonnant brusquement la route goudronnée, il obliqua vers la gauche et s’enfonça sous bois.

— Mouche ton nez et dis bonjour à la dame : lança-t-il au passage à la Marie.

— Qu’est-ce que tu vas te faire mettre ! répondit la fillette. Thermogène a déjà envoyé deux fois le Pipermint aux renseignements.

Le gosse ne l’écoutait déjà plus. Il était loin lorsque la gamine tira la sonnette d’alarme.

Dans la cabane, une grande agitation régnait parmi les membres de l’A.M.C.

Gaétan aurait bien voulu passer inaperçu. Il tenta timidement de se glisser dans un petit coin, mais La Mouche l’arrêta au passage.

— Vé ! Tu arrives bien, toi, le mange-curé !… Alors ! Ton bon Dieu, il t’a foutu à la porte ?

— Assez ! coupa Thermogène. « Remets-toi » Pâte à reluire… On avait décidé de te coller une amende de quatre francs si tu manquais encore à la réunion d’aujourd’hui… Il était temps que tu t’amènes !… Tu l’as échappé belle !

— Il a rien échappé du tout ! bondit La Mouche. Il a qu’à casquer !

— On a besoin de pognon ! appuya Puding.

— Alors, si les ceux qui en ont, ils en donnent pas ! s’indigna Pisse-huile.

— À poil ! à poil ! s’égosilla Bouche d’Égout.

— La ferme !… En arrière, les troisièmes classes ! interrompit Thermogène.

Mais je vous comprends pas ! soupira Pâte à Reluire… Pas la peine de gueuler comme ça ! On a besoin d’argent ! Je le sais… Eh bé ! J’ai pas dit que je donnerais pas les quatre francs, mais je veux pas qu’on m’appelle lèche-soutane et mange-curé… ou sinon !

— Ou sinon ? fit La Mouche en se levant, narquois.

— Sinon… je t’arrache le chichi.

Fort heureusement. Thermogène veillait sur sa troupe. Il évita la bagarre de justesse.

— Mais, bande de poupres, c’est pas le moment de vous disputer ! dit-il en s’interposant entre les deux gosses prêts à en venir aux mains. Voulez-vous m’écouter, oui ou merde ?… Je suis le Président, non !… Alors ! Il y a des choses plus graves.

Le calme parut se rétablir un instant.

— Trésorier ! enchaîna-t-il.

— Présent ! répondit Gaétan qui effectivement assumait cette responsabilité.

— Combien as-tu de sous dans la boîte ?

— Cent vingt francs.

— Cent vingt francs !… Vous entendez !… cent vingt francs !… Et vous allez vous foutre sur la gueule pour quatre balles, alors que nous n’avons que cent vingt francs et que la fête est dans douze jours !… cent vingt francs !… Même pas de quoi se payer un mirliton chacun !… Si vous croyez que j’ai envie de recommencer comme l’année dernière !… Vé, nous avions bonne mine à traînailler autour du manège pendant que les autres, les Barcenettois, se les roulaient sur les chevaux de bois !… Voulez-vous que je vous dise ? On avait l’air de vrais « parpagnas » !

— Alors, propose quelque chose ! insinua La Mouche.

— Eh, je sais pas, moi !

— T’es le chef, pourtant !

Inquiet de voir son autorité et sa réputation en jeu, Thermogène baissa la tête.

Le silence devint gênant. Ce fut La Mouche qui le rompit.

— C’est pas la peine de se casser la nénette ! dit-il. Les sous, il n’y a qu’à en prendre, là où il y en a !

— Et où ?

— Quand on fait les commissions ! Un franc par çi… deux francs par là… Les vieux s’en apercevraient pas… et ça va vite !

— Toi, ferme-là ! trancha Thermogène… Je veux pas de « gansseter » dans le « clube » ! Tu te rends pas compte, bougre de couillon ! Si un jour, on apprend pourquoi on le salue pas, le curé, ça fera déjà un drôle de pastis !… Mais si on est voleurs ! Ô Bonne Mère !…

Depuis un instant, Pipermint, perdu dans la contemplation du noir de ses ongles, semblait ruminer quelque chose. Soudain, il bondit comme un diable à ressort.

— J’ai une idée ! s’écria-t-il. Et une chouette, je crois !

— Dis toujours !

— Mon père, il s’est fait choper par Vignasse, le garde-champêtre, pendant qu’il posait ses collets à lapins.

— On s’en bat l’œil de ton paternel ! grogna La Mouche.

— Attendez !… Le soir, au bistro, quand il racontait l’affaire, le père gueulait : « Ce vendu ! ce pénible ! il a eu le culot de me confisquer mes crins ! Eh bien, moi, je lui couperai la barbe ! »… Tous les clients se fendaient la pipe pourquoi ils l’aiment pas, le Vignasse, le « maquereau de la commune », qu’ils l’appellent…

— Et qu’est-ce que ton histoire vient foutre avec nos emmerdements ?

— Ce que ça vient foutre !… Té, je donne cent balles, qu’à promis mon père, à celui qui me rapportera les poils du garde-champêtre ! ça fera un bel ornement pour le bar.

— Cent balles ?

— Parfaitement !

Les gosses firent entendre un sifflement d’estime et d’admiration.

— Alors ! on y va ! s’enthousiasma Bouche d’Égout.

— Eh ! minute ! intervint Thermogène. C’est pas dans la poche !… Faudra faire ça en douce, ou sinon, gare à nos fesses !… Voilà ce que je propose, ajouta-t-il après un moment de réflexion. Comme on peut pas y aller tous ensemble, chacun se débrouillera de son côté, et celui qui les ramènera, les poils, il aura vingt francs pour lui !

— Et moi, je lui fais la bise ! minauda la Nichette, en glissant un regard complice à Pipermint.

— Moi aussi ! moi aussi ! s’écrièrent la Frisette et Pipette, qui ne voulaient pas être en reste.

La joie était revenue, et tout ce petit monde de rire, de crier, de chanter et de mener grand tapage.

Tout à coup, les boîtes de conserves qui pendaient le long du mur se mirent à s’agiter à deux reprises.

— Silence ! cria Thermogène.

Les boîtes s’entrechoquèrent à nouveau.

— Pas de doute ! Y a du pétard !… Allez, les enfants ! Vite, faut se casser !… Pas de groupes !… Chacun pour soi !

En un clin d’œil la cabane fut vidée.

Les gosses s’égaillèrent dans la pinède.

Prestement, le Président roula les statuts de l’A.M.C. et les cacha derrière un tas de fagots, puis, suivi de Petit-Peu, il sortit et se dirigea vers l’orée du bois.

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