‹ Le cochon dans les trèflesChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

C'est dans la campagne anglaise, par une splendide matinée. Au faîte d'une belle colline, on aperçoit une construction majestueuse, flanquée de tours et couverte de lierre, témoin antique et considérable des grandeurs seigneuriales du moyen âge. C'est le château de Cholmondeley, l'une des propriétés du lord de Rossmore, chevalier de l'ordre de la Jarretière, grand-croix de l'ordre du Bain, commandeur de l'ordre de Saint-Michel et Saint-George, etc., etc. Le noble lord possède 22 000 acres de terres, toute une paroisse de Londres, comprenant 2 000 immeubles, et fait assez confortablement face aux exigences de la vie avec un revenu annuel de 2 000 livres sterling. L'histoire assure que l'ancêtre fondateur de cette noble lignée ne fut autre que Guillaume le Conquérant en personne. Quant au nom de la mère, aucun parchemin n'en a conservé le souvenir, son importance n'ayant été que passagère et toute relative, comme celle de la fille du tanneur de Falaise, entre autres.

Par cette fraîche et belle matinée, il y a dans la salle à manger familiale du château, devant les reliefs refroidis d'un repas achevé, deux personnes. L'une est le vieux lord, grand, droit, aux épaules carrées, aux cheveux blancs, au front sévère; un homme dont chaque trait, dont le moindre geste révèlent le caractère, et qui porte ses soixante-dix ans aussi allégrement que d'autres cinquante. Le second personnage est son fils et héritier unique, un jeune homme au regard rêveur; quoique approchant de la trentaine, on lui donnerait tout au plus vingt-six ans. Il est aisé de voir que les traits essentiels de son caractère sont la candeur, l'amabilité, la droiture, la sincérité, la simplicité et la modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante suite de noms et de titres auxquels il a droit, l'idée vous viendrait facilement de le comparer à un agneau revêtu d'une armure. Il s'appelle, en effet, l'honorable Kirkcudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, Warwickshire (prononcez: Kecoubry Dzlanover Marchbanks Sellers, vaïcaount Barkly de Chœmly Cazle, Ouorrikshr).

Pour l'instant, il se tient près d'une grande fenêtre de la salle à manger, écoutant avec toutes les apparences d'une attention déférente les paroles de son père, dont il semble, néanmoins, respectueusement prêt à réfuter l'argumentation. Le père marche de long en large tout en parlant, et le ton de sa conversation dénote une chaleur persuasive voisine de l'exaltation.

--Je me rends parfaitement compte, déclare-t-il, d'une des conséquences de votre mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé de mettre à exécution un projet que vous dictent vos idées sur l'honneur et sur la justice, il est superflu de vouloir raisonner avec vous... Parfaitement... vous n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la persuasion, ni par des supplications, et même si je vous ordonnais...

--Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, sans parti pris et sans cette véhémence, vous admettriez que je ne suis pas sur le point de commettre un acte inconsidéré, un coup de tête injustifiable. Ce n'est pas moi qui ai inventé cet Américain, prétendant à l'héritage et aux dignités des Rossmore. Ce n'est pas moi qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à votre attention. Il s'est découvert des titres et des droits lui-même, et c'est lui qui est venu se mêler à notre vie...

--Et nous rendre l'existence insupportable, pour moi du moins, et cela depuis dix ans, avec ses lettres assommantes, son verbiage, ses kilomètres de raisonnements probants...

--Dont vous n'avez jamais daigné prendre connaissance. En toute équité, il avait le droit d'être entendu. Ou bien il était en mesure de prouver qu'il était le véritable descendant des Rossmore,--et en ce cas notre ligne de conduite était toute tracée,--ou bien ses arguments ne pouvaient fournir aucune preuve, et en ce cas nous serions également fixés sur la conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages qu'il apporte; je les ai patiemment étudiés et confrontés. Les faits s'enchaînent solidement et sans lacune; aussi ne suis-je pas éloigné d'avoir la conviction qu'il est le véritable lord.

--Et moi, par conséquent, un usurpateur, un scélérat, un vaurien! Réfléchissez un peu à ce que vous dites!

--Mais, papa, supposez qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Si ses droits se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous à garder, fût-ce un jour, une heure, une minute même, des titres et des biens qui lui appartiennent?

--Ce que vous dites est absurde, stupide, pure niaiserie! Écoutez-moi. Je vais faire ce que vous pourrez appeler une confession, si ce mot vous plaît. Je n'ai pas lu tous ces témoignages récents parce qu'il n'y avait pas lieu de le faire. J'en avais déjà pris connaissance du temps du père du prétendant actuel, il y a quarante ans. Les prédécesseurs de cet individu en ont tenu au courant notre famille depuis près de cent cinquante ans. Et la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore est jadis parti pour l'Amérique en même temps que l'héritier des Fairfax, dont on a tant parlé, ou vers la même époque... Il disparut quelque part dans les brousses de l'État de Virginia, se maria et fonda la race fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; il n'écrivait jamais à sa famille, et finalement on le crut mort. Sans tambours ni trompettes, son frère cadet put prendre possession de l'héritage. A la mort de l'Américain, son fils aîné commença les démarches pour se faire reconnaître,--par une lettre qui existe encore,--mais il mourut avant que son oncle ait eu l'occasion, ou manifesté le désir de lui répondre. Son fils grandit, le temps passa, vous comprenez, et à son tour il recommença à écrire des lettres pour prouver ses droits. Depuis lors, chaque héritier en a fait autant, jusques et y compris l'idiot actuel. Tous furent d'ailleurs des miséreux; aucun d'eux n'a seulement jamais possédé de quoi faire la traversée pour venir soutenir ses réclamations en Angleterre. Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé leurs droits s'éteindre; bien qu'établis au Maryland, ils les conservent toujours. Leur ami perdit les siens de sa propre faute. Vous saisissez à présent que les faits de ce genre nous conduisent à ceci: moralement, ce Yankee vagabond est le véritable lord de Rossmore; légalement, il n'y a pas plus de droit que son chien. Voilà! Êtes-vous content?

Il y eut un silence, puis le jeune homme lança un coup d'œil dans la direction des armoiries en chêne sculpté au-dessus de la haute cheminée et dit avec une nuance de regret dans la voix:

--Depuis le jour où furent créés les blasons, celui de notre famille porte cette devise: Suum cuique, «à chacun ce qui lui appartient». Par votre confession si franche, vous avez fait paraître cette devise un simple sarcasme. Au cas où ce Simon Lathers...

--Ne prononcez donc pas ce nom exaspérant! Dix années durant il m'a empoisonné l'existence; Simon Lathers, Simon Lathers, cela n'a cessé de résonner à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, pour qu'il demeure dans mon esprit éternellement, impérissablement, vous avez pris la résolution de... de...

--D'aller en Amérique trouver ce Simon Lathers et d'échanger ma position contre la sienne.

--Est-ce possible? Comment pouvez-vous songer à lui céder les droits à nos titres et nos biens?

--Ce sont là mes intentions.

--Vous voulez vous résigner à cet abandon insensé sans même faire appel au jugement de la Chambre des Lords?

--Oui, répondit le jeune homme, non sans quelque hésitation et embarras.

--Je crois que vous êtes fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous continué à vous livrer à des spéculations sociales avec cet imbécile, ou ce radical--si ce terme synonyme vous agrée mieux--de lord Tanzy de Tollemache?

Son fils ne répondant pas, le vieux lord poursuivit:

--C'est ça, vous avouez! Alors vous fréquentez ce fantoche, la honte des siens et de ses pairs, qui considère les privilèges de naissance, la noblesse comme des niaiseries et du clinquant, les institutions aristocratiques comme des abus frauduleux, toutes les différences de rang social comme des crimes légaux et des infamies; cet homme pour qui il n'y a pas de pain honnête, sauf celui que l'on gagne par son propre travail... Travail, pouah!

Et le vieil aristocrate, en ce disant, esquissa un geste comme pour enlever une imaginaire poussière d'usine de ses blanches mains.

--Vous en êtes à partager ces opinions vous-même, je suppose, ajouta-t-il avec un ricanement.

Une imperceptible rougeur aux joues du jeune homme révéla que le coup avait porté, mais il répondit avec dignité:

--En effet, et je l'avoue sans la moindre honte. C'est là ce qui explique mon intention de renoncer à mon héritage. Je désire sortir d'une situation que j'estime fausse, et recommencer ma vie sur une base plus vraie, en homme, sans le secours d'avantages factices, pour réussir grâce à mes seuls mérites ou échouer, si j'en manque. Je compte partir pour l'Amérique, où tous les hommes sont égaux, et ont les mêmes chances de succès; pour vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans autre aide que mes propres forces.

--A-t-on jamais vu! s'écria le père.

Les deux hommes se regardèrent en face pendant un moment, puis le noble lord murmura:

«Quelle pure folie!... pure folie!...»

Après un nouveau silence, il reprit, avec l'air de quelqu'un qui, au milieu de sombres nuages, distingue un rayon de soleil:

--Il y aura tout de même un agrément: ce Simon Lathers va venir ici pour entrer en possession de ce qu'il convoite, et j'aurai le plaisir de le flanquer dans la mare, ce pauvre diable, ce sacripant nauséeux... Eh! que voulez-vous?

Cette question était adressée à un valet rutilant, tout de peluche vêtu, en culotte courte, arrêté sur le seuil, les talons joints, le haut du corps respectueusement incliné, et tenant un plateau à la main.

--Le courrier de mylord!

Le lord prit les lettres et le domestique disparut.

--Tiens! précisément, une lettre d'Amérique. De ce va-nu-pieds encore, naturellement! Diable, mais il y a du nouveau! Ce n'est plus l'habituelle enveloppe jaune portant dans le coin le nom du boutiquier chez lequel elle a été chipée. Ah! mais non! une enveloppe très convenable, ma foi, et bordée de noir, avec un peu trop d'ostentation... Il porte sans doute le deuil de son chat, étant donné qu'il n'avait pas de famille... Un cachet de cire majestueux... C'est trop fort! ce sont nos propres armoiries, avec la devise et tout... Mais... ce n'est plus l'écriture maladroite que je connais. Évidemment, monsieur se paye un secrétaire qui tient la plume de façon magistrale. Eh! eh! la fortune commence à lui sourire, là-bas. Le vagabond s'est métamorphosé.

--Lisez-la, papa, je vous en prie.

--Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause du chat... Voyons!

14,042, 16e rue, Washington, 2 mai.

Mylord,

J'ai le pénible devoir de vous annoncer que le chef de notre illustre famille n'est plus. Le Très Honorable, Très Noble et Très Puissant Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier soupir [«Mort, enfin! quelle bonne nouvelle, mon fils!» murmura le vieux lord] en sa résidence aux environs du hameau de Duffy's Corner, dans le grand État d'Arkansas, en même temps que son frère jumeau, tous les deux écrasés au cours d'un accident dû à la négligence coupable des personnes présentes, tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». [«Vive le raide-mixte, Berkeley, quelle que soit cette boisson!»] Ce triste événement s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, aucun représentant de notre vieille famille ne fut présent pour lui fermer les yeux et présider aux obsèques avec les honneurs dus à son nom historique et à sa haute position,--à vrai dire, les deux frères sont encore dans l'appareil frigorifique, des amis ayant organisé une souscription à cet effet,--mais je vais prendre des mesures immédiates pour vous expédier leurs nobles dépouilles [«Ciel! quelle affaire!» s'écria le lord] en vue de leur inhumation solennelle dans le mausolée familial. Au demeurant, je vais faire placer un écusson cravaté de crêpe au-dessus de la porte d'entrée de ma maison, ainsi que vous le ferez sans doute vous-même pour vos diverses résidences. Il me reste à vous rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je suis actuellement seul héritier et possesseur légal de tous les titres, honneurs, terres et biens de notre regretté parent. Je me verrai par conséquent sous peu dans l'obligation pénible de réclamer à la barre de la Chambre des Lords la restitution des dignités et des possessions dont vous jouissez jusqu'à présent illégalement.

Je suis, avec l'assurance de ma considération distinguée, Mylord titulaire, votre dévoué cousin et très humble serviteur.

+Mulberry Sellers, lord Rossmore.+

Ayant achevé la lecture de la lettre, le lord s'écria:

--E-nor-me! Ah! il est amusant, celui-ci! Son outrecuidance extravagante a de telles proportions que c'en est presque sublime, Berkeley!

--En effet, il ne semble pas trop obséquieux!

--Comment donc, obséquieux! C'est un mot qu'il ignore. Ah! un écusson, des armoiries, en signe de deuil! Et il a la bonté de m'annoncer l'envoi de leurs dépouilles, à ces vauriens! Le dernier prétendant était un imbécile, mais le nouveau est apparemment un exalté d'envergure. Quel drôle de nom aussi! Mulberry Sellers! Mulberry, Mulberry, Mulberry, ça sonne comme quand on tourne un moulin à café... Mais vous vous en allez?

--Avec votre permission, papa.

Le vieux lord, resté seul, songea à son fils. «C'est un brave garçon, se dit-il. Qu'il fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert à rien de vouloir le détourner de son projet, au contraire. Mes arguments, de même que les objurgations de sa tante, n'ont produit aucun effet. Voyons ce que l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces fameuses conditions d'égalité et la vie dure peuvent guérir de maladie mentale un jeune lord britannique qui renonce à tous ses privilèges à seule fin de se sentir un homme; voyons, messieurs les Yankees!»

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