TROISIÈME VEILLÉE
Voilà donc maintenant cette jeune femme allant, elle ne sait où ni dans quelle contrée. Elle va et voyage jusqu’à ce que ses souliers d’acier soient percés. Elle en fait confectionner alors une autre paire, mais une paire en fer cette fois-ci. Voyageant par ci et par là, du vallon à la forêt, de la forêt à la montagne, ses vêtements sont déchirés et non rapiécés, et elle s’aperçoit que sa seconde paire de souliers est percée à son tour. Maintenant, au lieu de sa beauté, la pauvre femme n’a plus que le teint des mauvais jours ; elle a souffert de la faim et du froid, et n’a plus que les os et la peau.
Elle fait confectionner sa troisième paire de souliers, en fer encore, et après les avoir payés, il ne lui resta que dix-huit deniers ; elle se remet pourtant en voyage. Hélas ! elle a peine à soulever ses pieds de terre, tant elle est fatiguée, tant elle est faible. Ses forces l’abandonnent ; et qui en serait surpris ? Souvent elle n’a pour nourriture que les fruits sauvages des chemins ; pour lit, le coin de quelque haie ; pour abri contre la pluie ou le soleil, les feuilles des arbres, quand elle en trouve. Voilà, bonnes gens, la vie que mène cette jeune femme depuis quatre ans qu’elle est partie de sa demeure pour aller à la recherche de son mari. Parmi les femmes de cette époque, quelle est celle qui en ferait autant ? Peut-être n’en trouverait-on pas dans l’univers une autre semblable à elle.
Après ce temps, la jeune femme arrive au pied d’une haute montagne, et en la regardant elle dit : — Quand arriverai-je à sa cime ? Il y a sept lieues à monter sans aucun chemin ; il n’y a que rochers, pierres et ronces. Il me faut pourtant prendre ce chemin, car plus il est rude, plus vite aussi s’useront mes souliers et mon corps ; d’ailleurs, pourvu que je retrouve mon mari, peu importe ma peine.
Cette jeune femme monta pendant trois jours et quatre nuits ; je ne dis pas sans se reposer, car elle dut se défatiguer (qui ne l’eût fait) appuyée contre les rochers, et son cœur épuisé par la faim et par la soif. Quand elle fut sur la cime de la montagne, elle aperçut de l’autre côté une ville magnifique. — Je n’irai pas au-delà de cette ville, dit-elle, en la regardant de loin. Je ne suis pas capable d’aller plus loin, et pourvu que j’y aille, cela suffira. Là, j’entrerai dans quelque maison pour y servir, et après, quand j’aurai ramassé quelques sous, je me remettrai en route.
Quand Marie se trouva au pied de la montagne de l’autre côté, elle alla se reposer sur le pont d’une rivière qui passait en ce lieu, et là, elle aperçut un groupe de femmes qui lavaient du linge et qui caquetaient plus fort que ne l’eût fait une bande de pies. Marie les considère en silence. Que dirait-elle ? On la raillerait. Elle resta là cependant pendant quelque temps, et bientôt elle aperçut une autre femme, qui venait de la ville et qui, selon l’apparence, était la maîtresse des autres, car en arrivant elle dit aux laveuses : — Prenez garde de perdre une des chemises du prince sur le jabot de laquelle il y a trois gouttes de sang ; je dois la lui porter aujourd’hui, et il faut que je l’emporte avec moi. Qui de vous a cette chemise ? — C’est moi, dit une jeune fille ; je l’ai lavée, et même bien lavée, mais elle n’est pas détachée, et j’ai eu beau la frotter, la battre, la savonner, je n’ai pu, ni moi ni les autres, venir à bout d’enlever ces trois gouttes de sang.
Marie entend ce que dit cette femme ; le sang lui bouillonne dans les veines. Elle s’approche des femmes et sent que sa troisième paire de souliers est percée. Quand elle arriva auprès des blanchisseuses, elle dit : — Donnez-moi, je vous prie, cette chemise du prince dont vous parliez tout-à-l’heure ; je voudrais voir aussi si je ne pourrai pas la détacher. — Vous, sale souillon, lui dit une d’elles, éloignez-vous d’ici, vous sentez mauvais.
Qu’est-ce, dit la maîtresse, quand elle entendit cela ? Quoi ! cette femme vous parle poliment et vous lui répondez durement. Tenez, dit-elle, en lui donnant un soufflet de sa main osseuse ; une autre fois vous serez plus réservée ; prenez garde, si vous voulez. La maîtresse prit alors la chemise et la remit à cette jeune femme.
Aussitôt que Marie l’eut trempée dans l’eau et un peu frottée, les trois gouttes de sang disparurent. — De quel pays êtes-vous, lui dit alors la maîtresse ? — Je ne suis pas d’ici, ni même de près d’ici ; je suis née dans la Basse-Bretagne qui est à environ trois cents lieues de cette contrée, du côté du midi ; et comme je viens de si loin, vous pouvez croire que je suis bien fatiguée. Aussi m’étais-je arrêtée ici pour me reposer un peu, quand vous êtes arrivée. J’ai grand’faim, et si vous aviez la bonté de me donner quelque chose, vous me feriez grand plaisir.
— Venez avec moi, dit la maîtresse, venez à la buanderie ; nous avons de la besogne, et c’est la que je demeure tant que dure le plus grand travail, comme en ce moment. Le prince devant se marier sans tarder, nous faisons la grande buée. Venez donc avec moi et soyez sans crainte ; je vous donnerai tout ce qui vous sera nécessaire ; je trouverai aussi quelques vêtements, car les vôtres sont dans un état pitoyable ; ils sont tellement percés et si peu raccommodés, qu’ils laissent voir votre peau.
La jeune femme se rendit alors à la buanderie avec la maîtresse, et là on lui donna à manger et à boire ; puis elle se réchauffa après son repas. Il y avait longtemps qu’elle n’avait été aussi heureuse. Quand elle vit combien était bonne pour elle la maîtresse des blanchisseuses, elle lui dit qu’elle voudrait servir comme domestique au palais du roi, quel que fut l’emploi qu’on lui donnerait. Je verrai cela sans tarder, dit la maîtresse, et s’il y a quelque place vacante, vous l’aurez, car je suis parente du majordome.
La maîtresse demanda comme elle l’avait promis, et on ne trouva à la jeune femme que la place de la gardeuse de poules qui était morte la nuit passée. — C’est peu de chose que cette place, dit la maîtresse ; cependant vous aurez votre logement et votre nourriture, et plus tard vous aurez mieux que cela. La jeune femme va garder les poules, et chaque jour elle voit aller au palais, dans une chaise à porteur, une dame ou une jeune demoiselle qu’elle ne connaissait pas. En la voyant chaque jour aller et venir, Marie demanda un jour qui elle était. Voilà qu’on lui apprit que c’était celle qui allait sur ses souliers, c’est-à-dire celle qui, dans peu, devait épouser le prince. — Si je le puis, elle ne se mariera pas, dit Marie dans son cœur. — Elle mit alors son coq d’or dehors avec les autres volailles.
Cette princesse (car c’était une princesse), voyant ce beau coq, quand elle passa dans la cour, en fut émerveillée ; il était seul parmi les poules, parce qu’il avait vaincu les autres coqs et les avait envoyé promener avec son bec d’or, plus dur, selon l’apparence, que n’était le bec de ceux-là. À qui est ce beau coq, dit la princesse ? — À moi, dit la gardeuse de volailles, je le tiens de mon père. — C’est bien, dit la princesse, je voudrais l’avoir, et je l’aurai. — Je ne sais trop, dit la jeune femme, si je vous le vendrai ; je n’ai pas grande envie de vous céder mon coq. — Demande de ton coq le prix que tu voudras. — Si je le vends, je ne le donnerai pas à moins de neuf mille écus, et une nuit a passer dans la chambre de votre futur. Si cela vous va, prenez-le ; vous ne l’aurez pas à moins.
La princesse consentit à ce qu’elle demandait, et pourtant elle était surprise que la jeune femme lui eût mis pour condition qu’elle passerait une nuit dans la chambre du prince. Elle en parla a son père, dans la crainte qu’il n’y eût quelque chose entre eux. Ce vieux prince alors imagina de donner du vin soporifique au jeune prince avant qu’il n’allât se coucher ; et alors on laissa entrer dans sa chambre la gardeuse de volailles. Celle-ci alors se met à dire son Oremus : — Me voici venue, dit-elle, pour te voir ; j’ai usé, en te cherchant, mes deux paires de souliers en fer et ma paire de souliers en acier ; j’ai enlevé les taches de ta chemise, de cette chemise qui portait trois gouttes de mon sang et que personne, excepté moi, n’a pu détacher. — Le prince n’y prenait garde ; il était profondément endormi et ne l’entendait pas, non plus que ce qu’elle disait. Celle-ci alors se plaint de plus en plus fort ; c’était pitié de l’entendre. — Maintenant, dit-elle, tu fais la sourde oreille ; tu n’étais pas ainsi jadis quand tu te trouvais sous la peau d’une horrible bête. — Depuis le soir jusqu’au jour elle poussa des gémissements de cette sorte aux oreilles du prince qui était dans l’impossibilité de l’entendre et qui ne prenait pas garde à elle, quoiqu’elle le secouât fortement.
Àla pointe du jour on la fit retourner à ses poules, et elle alors de mettre sa poulette d’argent parmi les autres poules. Quand la princesse passa par la cour, elle l’aperçut et désira l’avoir pour la mettre avec son coq d’or. La gardeuse de volailles la lui vendit aussi pour neuf mille écus, à condition de passer une nuit dans la chambre du jeune prince. Il lui arriva ce qui était arrivé la première nuit. Toutefois le domestique qui couchait dans la chambre voisine l’entendit pousser des plaintes, et le lendemain il dit à son maître : — Je ne savais pas que vous aviez été renfermé sous la peau d’une bêtes — Qui t’a dit cela, demanda le prince ? — Une jeune fille qui a passé là, dans votre chambre, la nuit dernière et la nuit précédente ; elle dit que c’est elle qui vous a tiré de peine ; qu’elle a usé deux paires de souliers en fer et une en acier, en vous cherchant dans tous les pays ; elle a dit aussi qu’elle a enlevé trois gouttes de sang d’une de vos chemises.
— Et comment est-elle venue ici, dit le prince ! — Hier elle avait vendu à la princesse un coq d’or, au prix de neuf mille écus, et a la condition de passer une nuit dans votre chambre. Elle vous a adressé des plaintes pendant cette première nuit. Mais vous ne l’entendiez pas, parce que vous aviez bu du vin soporifique que vous avait donné votre beau-père (s’il le devient). Cette dernière nuit, elle est encore venue, parce qu’elle avait vendu à la princesse une poule d’argent ; mais vous ne l’avez pas entendue plus que la veille. Pour moi, je l’ai entendue ; cela faisait mal.
— Tais-toi là-dessus, dit le prince à son domestique, et garde-toi d’ouvrir la bouche pour en parler. C’est mon beau-père (s’il le devient, comme tu dis), qui me verse le vin soporifique. Quand il viendra ce soir pour le verser et me l’offrir, voilà ce que tu feras, puisque c’est toi qui lui tiens la chandelle. Tu laisseras échapper le chandelier de tes mains et le laisseras tomber, et alors, quand la chandelle sera éteinte, je pourrai jeter le vin soporifique, et le beau-père n’y verra rien. Garde toi de ne pas exécuter mes ordres, car bientôt, à la nuit, la gardeuse de volailles viendra encore, comme elle est venue les deux nuits passées.
Quand le beau-père vint, à la nuit, avec le vin soporifique, le domestique fit ce qu’on lui avait dit. En attendant, la gardeuse de poules n’était pas du tout satisfaite, en voyant qu’elle n’avait pu faire entendre au prince ce qu’elle désirait. Elle alla rejoindre ses volailles et dépaqueta la feuille du laurier qui chante. La princesse qui passait, entendit chanter agréablement cette feuille, et fut encore plus émerveillée qu’elle ne l’avait été précédemment. Elle demanda à acquérir cette feuille, et la gardeuse de volailles lui répondit qu’elle ne donnerait pas sa feuille à moins de dix-huit mille écus et à la condition qu’elle passerait encore une nuit dans la chambre du prince. — C’est convenu, dit-elle, peu m’importe ; je dois la posséder, coûte que coûte. — Elle l’acheta donc à la gardeuse de volailles. Celle-ci assurément avait eu de l’argent, et même beaucoup ; mais elle n’avait pas réalisé ses désirs, et c’est là ce qui l’affligeait le plus.
La nuit arrive et l’on vient apporter au prince le vin soporifique. Le domestique, faisant semblant d’être pris d’envie de dormir, laissa tomber la chandelle à terre, et le prince alors jeta le vin loin de lui et alla se coucher. Il faisait semblant de dormir (mais il n’en était rien), quand il entendit la porte s’ouvrir, et vit la gardeuse de poules entrer dans sa chambre.
— Je suis venue te voir pour la dernière fois, dit elle. À quoi me sert-il de te parler et de me plaindre, comme je l’ai fait les deux nuits précédentes, puisque tu ne fais pas cas de m’écouter. C’est pourtant moi qui t’ai tiré de peine, j’ai usé trois paires de souliers en métal en allant à ta recherche ; c’est moi qui ai enlevé les taches de cette chemise que tu portais quand tu me donnas un soufflet qui fit rejaillir mon sang. Tant pis, dit elle ; tiens un soufflet de ma main, puisque tu ne te réveille pas ; je n’aurai rien à te reprocher. Et elle alors de lui appliquer un soufflet, le mieux qu’elle put.
Le prince se lève alors, et reconnaissant sa femme, il l’embrasse en pleurant. Il appelle son domestique qui vient avec de la lumière, et fait apporter des vêtements à son épouse, en disant — C’est demain, dit-on, le jour de mes noces ; mais sois sans inquiétude, je ne me marierai pas, et toi seule tu seras mon épouse.
Le lendemain tous les invités arrivent pour la noce, avant d’aller à l’église, ainsi qu’était la coutume en ce pays. Les plus grands princes du royaume étaient présents, ainsi que le beau-père, comme vous pouvez croire, et sa fille était auprès de lui (rien n’était plus naturel). Tous étaient en liesse, lorsque le jeune prince se lève pour dire : — Puisque ce jour est le mien, je voudrais, ici et devant tous, demander un avis à mon beau-père. Dites-moi, prince, que feriez-vous si vous étiez à ma place ; voici à quel sujet. Tous ceux qui sont ici présents savent que j’ai été esclave pendant longtemps. À l’époque où j’étais allé dans ce funeste pays, j’avais un coffre qui fermait à clef ; c’était un coffre des plus beaux. Il m’arriva d’en perdre la clef ; que fis-je donc quand je revins dans ma demeure ? Je fis faire une clef neuve, et quand on me l’apporta et avant de la mettre dans la serrure, voilà que je retrouvai la vieille clef. Maintenant je demande ce qu’il faut faire ; dois-je garder la vieille clef, dois-je mettre de côté la nouvelle, puisque je ne sais pas encore si cette nouvelle est bonne ou mauvaise ?
— Puisque vous n’avez pas encore essayé la neuve, et que vous ne savez pas si elle est bonne ou mauvaise, dit le beau-père, ce que vous avez de mieux à faire, si vous m’en croyez, c’est de mettre la neuve de côté, et de vous servir de l’ancienne, comme auparavant. — C’est bien cela, dit un archevêque qui était présent ; c’est ce qu’il y a de mieux à faire.
— Je vous remercie de votre avis, dit le jeune prince ; je n’ai pas encore pris possession de votre fille ; c’est elle qui est la clef neuve. — Et, introduisant la gardeuse de volailles dans la salle, il ajouta : — Voici la vieille clef que j’ai retrouvée ; c’est elle qui est ma première épouse, et c’est elle que je dois garder, et je la garderai. Maintenant donc, prince, gardez aussi votre fille, puisque je n’ai que faire d’elle. Mais quant à celle-ci, elle est et sera mon épouse. Elle a eu assez de mal pour me retrouver ; il est juste qu’elle ne perde pas le fruit de tant de peines, et elle ne le perdra pas, puisque je le dis. — Quand le prince eut fini de parler, les assistants restèrent consternés, et la plus grande partie d’entre eux se glissèrent silencieusement dehors ; parmi eux se trouvaient le vieux prince et sa fille qui avaient fait naufrage dans le port.
Le dénouement était arrivé à propos, car on avait hâte de voir triompher la bonté et l’amour d’une fille, d’une épouse qui n’avait pas beaucoup d’imitateurs dans ce temps-là, et qui n’en aurait pas davantage aujourd’hui. Maintenant, parfaitement reconnue par le prince, Marie fut heureuse avec lui jusqu’à sa mort, qui arriva longtemps après. Elle eut des enfants et des petits-enfants, et tous deux les virent grands, beaux et renommés au loin pour leur bonté et leur loyauté.
Voilà mes braves gens, comment on m’a raconté cette histoire. Maintenant faites-en votre profit, et croyez ou ne croyez pas qu’elle soit véritable.