‹ Le Conteur bretonChapitre 9 sur 13 · DEUXIÈME VEILLÉE

DEUXIÈME VEILLÉE

Laissons maintenant ceux-ci à la maison, laissons-les faire et dire ce qu’ils voudront, et revenons sur nos pas, pour voir ce qui est advenu de la plus jeune des filles. Aussitôt que le père fut parti, la bête dit à Marie : — Maintenant, vous êtes la reine ici ; voilà des vêtements, des livres, des instruments de toutes sortes, pour vous habiller, pour faire la lecture, pour chanter, selon que vous en aurez le désir. Quand vous serez fatiguée, vous n’aurez qu’à dire au laurier de chanter à son tour, et il le fera. Tout ici est sous votre puissance, et moi aussi comme les autres. Toutefois, je voudrais que vous eussiez la bonté de me laisser venir vous trouver ici tous les jours, pendant votre dîner, car je ne suis libre que dans ce moment du jour. Croyez ce que je vous dis, j’ai aussi des supérieurs, dont il faut que fasse les volontés, comme vous devez faire les miennes.

Quand vint la nuit, la jeune fille va se coucher ; la chose est toute naturelle. Le lit avait été fait avec soin et était parfaitement garni ; des coettes de plumes, des draps blancs, quatre ou cinq oreillers pour la tête ; en un mot, rien n’y manquait. Elle eût été heureuse comme une reine, s’il n’eût fallu rester toujours seule, jusqu’au moment où venait la voir celui que maintenant elle appelait sa petite bête. Et en effet, s’étant habituée au monstre, et voyant aussi qu’il était moins farouche et meilleur qu’il n’en avait l’air, au lieu d’en avoir peur et horreur comme dans le principe, elle avait maintenant hâte de le voir venir près d’elle ; et quand arrivait le moment de se séparer de lui, elle en était peinée et affligée — Ceci nous prouve qu’il n’est pas dans la nature de l’homme de rester dans l’isolement.

Le monstre voyait cela et devenait de jour en jour plus familier, de plus en plus heureux chaque jour, car il avait espoir que la jeune fille en viendrait à l’aimer. Cela vint, en effet, peu à peu.

Un jour, pendant qu’ils conversaient tous deux, je ne sais sur quel sujet, la bête, avant de partir, dit à la jeune fille qu’il avait une nouvelle à lui apprendre. — Qu’est-ce, dit la jeune fille ; serait-ce de la maison ? — Oui, dit la bête, ta sœur aînée va se marier : peut-être aussi désirerais-tu savoir avec qui ? — Oui, certes ; il est possible que je le connaisse. — Bien, dit la bête ; tu n’as qu’à prendre le miroir qui est là, et tu y verras qui il est. — Celle-ci sans plus tarder (et pourquoi donc pas ?) prend le miroir et voit celui qui devait se marier avec sa sœur. — Je le connais fort bien, dit-elle. — Oui, dit la bête, tu le connais peut-être pour l’avoir vu, mais tu ne sais pas quel homme il est. L’extérieur des personnes ne ressemble pas à l’intérieur, et le futur époux de ta sœur, quoiqu’il ait de bonnes manières, a un cœur tout différent. Fais attention à ce que je vais te dire : Ta sœur sera si heureuse qu’elle n’aura que deux choses à faire : ramasser sa coiffe, toutes les fois qu’elle tombera de dessus sa tête, et essuyer ses larmes, toutes les fois qu’elles couleront.

Demain, dit la bête, se fera la noce, et si tu désires y aller ; nous irons tous les deux. — Je serais fort aise d’aller à la maison ; mais si c’est demain le jour de la noce, comment pourrons-nous y arriver, si ce n’est quand tout sera terminé ? — Sois sans inquiétude à ce sujet, dit la bête, nous arriverons d’assez bonne heure, pourvu que tu aies fait ton paquet demain au point du jour. — Il sera fait, dit la jeune fille.

— C’est bien alors, dit la bête ; c’est à onze heures que se fait la noce, et avant dix heures nous y serons rendus. Mais quand nous arriverons, ajouta la bête, je te recommande de ne te laisser embrasser par qui que ce soit, ni par ton père, ni par tes sœurs, par personne en un mot. Dis-leur ce que tu voudras pour t’excuser ; car si quelqu’un t’embrassait, je te tuerais immédiatement. Prends tes mesures en conséquence.

Le lendemain de bon matin, la jeune fille, après avoir fait son paquet, le mit sur le dos de sa petite bête, et ils se mirent en route. Ils allèrent alors avec une telle rapidité que celle-ci n’eut le temps de rien entendre ou voir, jusqu’à ce qu’ils furent arrivés auprès de la maison. — Nous sommes près de la maison de mon père, dit-elle ; voilà là-bas ma sœur qui vient à ma rencontre. — Garde-toi, je t’en prie, de te laisser embrasser soit par elle, soit par tout autre. — Son père aussi vient à sa rencontre, et quand ils sont près, ils se précipitent pour l’embrasser. — Je ne le puis, dit la jeune fille, cela m’a été défendu ; il ne faudrait donc pas que quelqu’un se présentât pour m’embrasser, ni homme, ni femme, car ce serait la pire chose qu’il pourrait faire en sa vie.

Quand elle fut descendue dans la maison, celle-ci, qui avait emporté de l’or et de l’argent, donna quelques objets précieux à tous les gens de la maison, aussi bien aux servantes qu’aux valets, ainsi qu’est la coutume quand quelqu’un se marie.

Jusqu’à présent je n’ai pas encore dit que cette fille était jolie et belle quand elle avait quitté la maison ; ou, si je l’ai dit, (je dois ajouter) que sa beauté d’alors n’était rien en comparaison de sa beauté actuelle ; et ce qui étonnait tout le monde, c’était de la voir avec une bête si horrible et si hideuse. Ceci fit dire à deux jeunes gens qui étaient à la noce que c’était péché mortel de la voir ainsi à la suite d’une bête si étrange, sans que personne pût l’embrasser. — Assurément, je le ferai, dit l’un d’eux, quand bien même je saurais perdre la vie. — Prends garde, dit l’autre, tu pourrais t’en repentir ensuite ! — Tant pis, je l’ai mis dans ma tête, et je ferai comme je le dis.

Voilà celui-ci aussitôt qui va se cacher dans les escaliers, pour mieux faire son coup quand viendrait la jeune fille. Il eut beau faire, il fut aperçu par celle-ci, qui lui dit : — Si vous vous plaisez dans vos vêtements, sortez de là, puisque je vous le dis. — Celui-ci, au lieu de se retirer, se précipita avec célérité, croyant pouvoir l’em­brasser, lorsque des flammes l’enveloppèrent et le brûlèrent à l’instant sur le lieu. Son ami, qui le regardait, fut sur le point d’être brûlé aussi.

Le monstre aussitôt va trouver la jeune fille, la saisit et la jette sur son dos comme un sac de mouture ; et de là il part avec elle comme un diable qui emporte sa proie. Il ne fut pas long­temps à faire le trajet, et la jeune fille, qui était tombée en défaillance, ne reprit ses sens que lors­qu’elle fut dans sa chambre. Là, elle fut servie comme elle l’avait été précédemment, excepté que sa petite bête ne venait pas la voir, au moment de Son repas. Quinze jours se passèrent ainsi.

Après ces quinze jours cependant, la jeune fille s’étonnait et s’affligeait, comme vous pouvez le penser, lorsque revint sa petite bête. Celle-ci lui demanda si elle n’était pas inquiète. — Si fait, dit­-elle, j’ai été fort inquiète, en voyant que vous ne veniez plus me voir. — Je sais que ce que tu dis est vrai, et comme je n’avais rien à te reprocher, pour ce qui est arrivé, je suis resté en bas pour laisser calmer la colère que je ressentais, car sans cela ; dit la bête, je n’eusse peut-être pas pu m’em­pêcher de te tuer. Celle-ci, cette jeune fille, n’était pas sotte, il s’en faut ; aussi voyait-elle bien que si le monstre lui parlait ainsi, ce n’était que parce qu’elle en était aimée, et qu’il était un peu jaloux. C’est pourquoi elle ne s’effraya pas de ses paroles, et elle eut en lui autant de confiance qu’aupa­ravant.

Voilà qu’au bout d’un an ou environ, la bête lui dit que sa seconde sœur allait se marier aussi, et qu’il fallait qu’elle allât à la noce. — Pourquoi faire irais-je, dit-elle ? Je préfère rester ici, dans la crainte qu’il n’arrive quelque chose de pire encore que la première fois.

Mais cette fois le père fait des recommandations, afin que personne ne soit assez mal avisé pour chercher à embrasser sa plus jeune fille. — À quoi sert de défendre quelque chose aux jeunes gens ? C’est alors qu’ils sont le plus portés à en faire à leur tête, ainsi que fit un jeune homme qui se trouvait à la noce. Parce qu’on en avait fait la défense à tout le monde, il se mit à dire qu’il embrasserait la jeune fille, dût-il être brûlé chair et peau. Pendant donc que personne ne pensait à rien, et en présence de toute la compagnie, il s’élança sur elle pour l’embrasser, lorsqu’il tomba sur place, brûlé et en cendres comme le premier. La bête alors chargea la jeune fille sur son dos, comme l’autre fois, et revint avec elle dans sa demeure.

Quand elle arriva, le monstre la mit dans la chambre et ne vint ensuite la trouver qu’au bout d’un mois. Cette jeune fille s’affligeait et s’ennuyait de rester ainsi toute seule, sans voir sa petite bête. Et quand le monstre y retourna, elle fut réjouie, comme vous pouvez penser, et lui aussi, car il voyait bien maintenant qu’il en était aimé.

Malgré cela, quelque temps après que ces faits s’étaient passés, et au moment où la jeune fille ne songeait à rien, le monstre, pour mieux connaître combien était grande sa tendresse à son endroit, lui fit cette demande : — M’aimes-tu comme je t’aime ? — Et pourquoi non, dit-elle. Depuis que je suis ici vous ne cherchez qu’à me faire plaisir, et pour vous montrer que je n’use pas de mensonge, je voudrais pouvoir me marier avec vous. Mais il ne sert pas que je dise cela, car dans ce pays on ne trouverait pas de prêtre. — Si l’on n’en trouve pas ici, on en trouvera ailleurs, et je crois qu’on ne pourrait pas nous empêcher de nous marier, puisque je suis capable de dire ce que je veux.

Les voilà donc tous les deux qui retournent à la demeure du père pour lui demander son consentement à leur mariage. Celui-ci ne s’y opposa pas, parce qu’il savait qu’il lui fallait y consentir. Il pensait de plus, que, une fois mariée avec la bête, sa fille resterait dans la contrée ou au moins que lui, son père, pourrait aller demeurer avec elle dans sa demeure. Cela lui donnait beaucoup d’espoir ; aussi alla-t-il, avec sa fille et la bête, trouver M. le curé pour savoir de lui s’il les marierait.

Quand il apprit de quoi il s’agissait, M. le curé dit qu’il ne pouvait prendre, sous sa calotte, la responsabilité d’un tel acte, et qu’il fallait aller plus haut. Ceux-ci alors allèrent trouver M l’évêque qui dit aussi qu’il n’avait pas mandat pour faire de ces sortes de choses. L’archevêque ensuite tint le même langage ; il manquait de pouvoirs pour marier une chrétienne avec une bête hideuse.

— C’est bien, c’est bien, dit alors la bête ; ce que nous avons de mieux et de plus court aussi à faire, c’est d’aller à Rome trouver notre Saint-Père le Pape. Et ceux-ci de se mettre en route sans différer. Quand ils furent en présence du Pape, celui-ci demanda tout d’abord à la jeune fille si elle consentirait à se marier avec ce monstre : — Oui, dit-elle, je me marierai volontiers avec lui, et c’est même moi qui le lui ai offert la première, parce que je sais que c’est un homme, attendu qu’il parle et dit ce qu’il désire. C’est pourquoi, ajouta-t-elle, je ne pense pas qu’il y ait rien qui puisse s’opposer à ce que je me marie avec lui.

Àces paroles de la jeune fille, le Pape reconnut qu’elle disait vrai et que cette bête était un homme qui avait été métamorphose ainsi par quelque sorcier. — C’est bien, dit le Pape, vous serez mariés, puisque vous y consentez tous les deux. — Ils furent mariés et revinrent au logis fort satisfaits. On fit un festin des plus splendides, car ce n’était pas l’or et l’argent qui leur manquait, et il y vint tant de monde que jamais on n’en avait vu autant. On était venu (chose assez naturelle) à cette noce qui n’avait rien de commun avec les autres, car jusqu’à cette époque on n’avait jamais vu une jeune fille belle, ni même une jeune fille laide, se marier avec une bête. Or, bien qu’on n’eût pas encore vu cela jusqu’alors, la chose n’en était pas moins exacte, et maintenant patente aux yeux de tous.

Le premier jour se passa à merveille ; tout le monde fut dans la joie jusqu’au soir. Mais alors la nouvelle mariée devint inquiète, surtout quand il fallut aller se coucher. Son inquiétude ne fut pas de longue durée. Quand ils furent seuls tous les deux, la bête dit à sa femme : — Là est votre lit, mettez-vous-y ; je resterai ici au pied de la table. — Sans doute que vous n’y resterez pas, dit la nouvelle mariée, vous auriez trop froid ; puis, ajouta-t-elle, cela n’est pas convenable. Et si l’on nous voyait ou si l’on nous entendait, on causerait sur notre compte ?

— Pour moi, dit la bête, je n’ai jamais froid et, de plus, je ne fais aucun cas de ce que pourrait dire la langue des hommes. Quand on a passé neuf cents ans dehors, au pied d’un arbre, quelque temps qu’il fît, vous pouvez croire qu’on ne se soucie de rien. Soyez donc sans inquiétude au sujet de ces sortes de choses, et laissez-moi aller, puisque je le veux et qu’il le faut, qui plus est.

Celle-ci, la nouvelle mariée, sans montrer de mauvaise humeur, laissa alors aller la bête au pied de la table, et elle se mit au lit. Quoi qu’il en soit, elle eut beau faire, elle ne put pas dormir plus que le chien du moulin, c’est-à-dire qu’elle avait un œil fermé et l’autre ouvert, pour voir ce qui adviendrait. Elle eut beau faire ainsi, elle ne put bannir son inquiétude. Elle faisait mine et semblant de dormir, en regardant du coin de l’œil, lors qu’elle aperçut bientôt le monstre s’étendant et se roulant sur le dos et sur le ventre, comme s’il avait des tranchées. — Tout-à-l’heure, dit·elle, il y aura ici quelque chose de nouveau, je crois.

En disant cela en elle-même, elle ne bouge ni ne remue ; elle regarde toujours du coin de l’œil, et aperçoit une tête d’homme sortant de dessous la peau. Cette tête était si belle qu’elle n’en avait pas vu de plus belle. La jeune femme le regarde toujours du coin de l’œil, tant elle est troublée de tout cela. Le monstre se tourne et se retourne sans décesser, si bien que de la peau il sortit le plus beau jeune homme que l’on pût voir.

Ce jeune homme alors prend la peau, la plie en quatre, et après l’avoir mise sur le pli de son bras, il s’approche du lit. La nouvelle mariée alors, bien qu’elle sût qui il était, fait semblant d’être épouvantée ; d’un bond elle se met sur son séant, en criant de toute sa force : — Qui êtes-vous ? Sortez d’ici, ce n’est pas vous qui êtes mon époux. Mon époux est sous la table, mon époux est une petite bête ; partez, puisque je vous le dis.

— Ne craignez rien, dit la bête, je suis votre époux, et vous m’avez tiré de peine. Depuis neuf cents ans je suis sous la peau d’une vilaine bête, et j’y serais resté si je n’avais pu trouver une fille, comme vous, qui m’aimât et consentît à m’épouser. Une vieille sorcière me métamorphosa sous la forme où vous m’avez vu. Voilà ma peau, et maintenant prêtez attention à ce que je vais vous dire à son sujet. Désormais nous serons heureux tous deux, si heureux que personne ne l’aura été davantage jusqu’à présent ; et, si vous voulez, nous resterons toujours comme nous sommes maintenant, mais à la condition de faire ce que je vous dirai. Mettez cette peau dans une chambre et veillez à ce que jamais eau ou feu ne la touche, car alors (que ce malheur n’arrive pas !) nous serions séparés l’un de l’autre, et nous ne nous reverrions plus. Voilà ce que vous aurez à faire et à observer ; comme vous voyez, ce n’est pas difficile.

Ses sœurs qui étaient venues à la noce, étaient femmes et, de plus, malicieuses et curieuses, s’il en fût. Elles n’étaient pas venues pour leur sœur seulement, ni par tendresse pour elle. Des filles comme elles ne sont pas fortes pour aimer, si ce n’est elles seules. Mais elles étaient venues pour savoir ce qui se passerait entre les deux époux la première nuit de leur noce. Ce désir qu’elles avaient de voir ce qui se passerait, leur suggéra l’idée de faire pratiquer, à l’insu de tout le monde, deux trous de tarière dans la chambre qu’elles occupaient, au-dessus des nouveaux mariés. Par ces trous, ces deux (indiscrètes) avaient vu tout ce qui s’était fait et entendu ce qui s’était dit.

Quand les deux sœurs virent combien était beau cet homme actuellement, elles devinrent jalouses de leur sœur. — Elle a eu un mari plus beau que les nôtres, dirent-elles, et elle sera aussi plus heureuse avec lui que nous avec nos époux, si nous ne venons pas à bout de les séparer l’un de l’autre. — Voilà comme le mal couve dans le cœur !

Huit jours se passèrent ainsi. Au bout de neuf jours, le nouveau marié part pour la chasse et laisse sa femme avec ses sœurs. Celles-ci alors allèrent trouver leur jeune sœur et lui dirent Ecoute-donc, Marie ; avant notre départ, tu devrais nous montrer quelque chose. — Qu’est-ce, dit Marie ? — Tu sais bien que quand tu t’es mariée, ton époux n’était pas tel qu’il est aujourd’hui ; il était alors sous la peau d’un vilain animal. Qu’est devenue cette peau ? Elle n’est pas perdue, n’est-il pas vrai, et tu sais où elle est ? Montre-la, car ce doit être une chose curieuse à voir. Jamais, ni nulle part il n’est arrivé à personne rien de semblable. Cela vaut donc la peine d’être,vu, pour savoir si c’est la peau d’une bête ou peut-être la peau du diable. Viens donc, dirent-elles, nous la montrer pendant que (ton mari) est allé à la chasse.

La jeune femme, croyant qu’il n’arriverait rien de fâcheux, puisqu’on ne lui avait pas défendu de montrer la peau, et de plus, persuadée que ses sœurs ne savaient rien de ce que lui avait dit son mari au sujet de cette peau, la jeune femme alla avec ces deux mauvaises pièces, et tira, devant elles, la peau qui était renfermée dans un coffre.

Les deux sœurs tout d’abord tournent et retournent la peau de droite et de gauche, et, un instant après, l’une d’elles sort et rentre avec une gorgée d’eau qu’elle jette dessus sans en perdre une goutte. Voilà alors la jeune femme qui se répand en larmes, en voyant la méchanceté de ses sœurs ; celles-ci en riaient à gorge déployée. — Tu n’as pas besoin de pleurer pour si peu de chose, dirent-elles, il n’y a pas de mal ; nous allons faire sécher la partie mouillée. — Et elles deux alors de prendre la peau et de la jeter au feu pour la sécher et la brûler.

Aussitôt retentit un coup de tonnerre qui renversa les deux sœurs à terre sur leur face ; le mari arriva en ce moment. — Me voilà devenu malheureux par ta faute, dit-il ; nous étions si heureux ! À ces mots, il lui appliqua un soufflet, tel qu’il en rejaillit trois gouttes de sang sur sa chemise.

La jeune femme demanda alors au Seigneur Dieu et à la Vierge, sa mère, que ces trois gouttes de sang restassent sur la chemise de son époux jusqu’à ce qu’elle les détachât elle-même. Après qu’elle eut dit cela à son mari, celui-ci lui dit à son tour : — Je pars maintenant et vous ne saurez pas pour quel lieu. Avant que vous me retrouviez, vous aurez beaucoup de peine et vous userez, en voyageant, deux paires de souliers en fer et une paire de souliers en acier.

La jeune femme voit alors s’éloigner son époux sur un char d’argent et d’or, tiré dans l’air par quatre colombes d’un blanc éclatant. Peu après qu’elles avaient pris leur vol, elle ne vit plus rien.

Ses sœurs maintenant riaient et avaient le cœur épanoui en voyant qu’elles étaient venues à bout d’exécuter leur mauvais coup. — Actuellement, dit la jeune femme en pleurant à chaudes larmes, actuellement je dois aller à la recherche de mon mari, jusqu’à ce que je le retrouve, où jusqu’à ce que je sois morte, car il est naturel que l’épouse soit avec l’époux ; et je serais encore avec lui si j’avais voulu ne pas montrer la peau à mes méchantes sœurs. Qui eût cru jamais qu’elles eussent été aussi mauvaises et aussi rancuneuses à mon égard ? Je ne leur ai jamais fait ni mal, ni peine. Mais puisqu’elles ont été aussi lâches à mon endroit, y aurait-il péché à dérober, à leurs dépens, le coq d’or et la poule d’argent ?

La jeune femme, trouvant un moment favorable, fait comme elle le dit, et s’éloigne de là sans leur dire adieu. Elle fait d’abord confectionner une paire de souliers en acier, et après avoir pris un petit bâton, pour la soutenir en chemin, elle se met à voyager. Elle avait aussi emporté de l’or et de l’argent, le plus qu’elle put.

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